Interview Gregory Mardon- Octobre 2014

AUTEUR :  CYRILLE  M

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C’est fait ! Le dossier Presse de Bruce Lit accueille enfin sa première interview ! Même si le blog traite souvent de Comics, le franco belge a aussi droit de cité surtout quand il s’agit de petit bijou d’émotion comme cette fameuse Leçon de Choses ( LDC) dont je n’ai eu de cesse de vous rabâcher les oreilles !  

Il y a quelques mois, Gregory Mardon avait eu la gentillesse d’apprécier l’article que je lui avais envoyé. Quelques mails par ci par là et un projet d’interview se décide. 

Votre serviteur délègue alors à son homme de confiance, Cyrille M, autre amoureux de LDC,  le soin d’interviewer Mardon via Facebook. Celle-ci se fait le 24.10.2014 et Mardon a eu  la gentillesse de nous envoyer des croquis inédits de LDC !

Aussi attachant que le héros de LDC, Gregory Mardon nous livre son parcours artistique, son inspiration pour LDC et confie la difficulté pour un auteur de BD de vivre de son métier. 

Une merveille ! Vous aussi, apprenez la leçon !

Bonjour monsieur Mardon, vous êtes ma première interview, j’espère que vous serez indulgent….Venant du monde de l’animation, comment en êtes-vous venu à la bande dessinée ?

Les Gobelins, c’est une école incontournable de l’animation française. Le dessin animé, ce n’est pas pareil [que la BD], c’est du cinéma. Du travail d’équipe et les postes créatifs sont rares. Moi je n’ai toujours été qu’un technicien qui faisait ce qu’on lui disait. La production française de dessin animé est contrôlée par les diffuseurs, c’est eux qui décident de presque tout et ils sont frileux. Ils ne veulent prendre aucun risque. Il faut être très consensuel et à force de vouloir plaire à tout le monde, ça ne plaît réellement à personne. Les mômes regardent, ils aiment bien parfois et il y a aussi de bonnes séries, il ne faut pas exagérer.gm_cycloman

Mais franchement, c’est compliqué de créer un projet avec une proposition tranchée qui ressemblerait réellement à ce que peut être la vie des enfants. On sent bien que parfois c’est juste pour garder le temps d’antenne jusqu’au prochain spot de pub.Mais je ne cracherai pas dans la soupe. Le dessin animé m’a permis de vivre et même de progresser en dessin et de rencontrer des gens qui ont beaucoup de talent mais j’ai aussi surtout ressenti de la frustration. En BD au moins, je suis quasiment seul maître à bord et si ce n’est pas bon, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.

Et la BD  ?

J’ai toujours voulu faire de la BD. J’ai fait les beaux-arts de Tournai en Belgique dans la section bande dessinée et illustration. Je me suis mis à travailler dans le dessin animé car c’était un moyen de gagner ma vie en dessinant en attendant de pouvoir être édité. Mais je continue à travailler dans l’animation de temps en temps. Dernièrement plutôt en tant que scénariste.

Cycloman est un mélange d’ Iron Man et de Goldorak, et LDC met également en scène un super-héros inédit, Atomicman. Etes-vous vous attaché aux super-héros ?

Très attaché, non pas vraiment. Mais je lisais Strange quand j’étais petit.

Comment s’est passé la collaboration avec Charles Berbérian ?

On s’est rencontrés aux Humanos (la maison d’édition Les Humanoïdes associés, ndlr) au moment où je sortais mon premier album Vagues à l’âme. Il cherchait un dessinateur pour son histoire. J’ai apporté des choses dans la mise en scène car Charles étant dessinateur lui-même savait que ça pouvait être plombant de donner des indications. Je suis resté fidèle à ce qu’il avait écrit et parfois il apportait des choses en plus quand je lui montrais les planches au fur et à mesure.gm_ Cycloman 3

Le dessin de Cycloman diffère de celui de LDC, et vous imitez même Jack Kirby dans Cycloman. Vous semblez avoir plusieurs palettes à votre disposition. Est-ce un travail de maturation de votre dessin ou le type d’histoire qui impose un style graphique ?

Déjà, il y a quelques années entre Cycloman et Leçon de choses. Donc le dessin a évolué un peu. Ensuite, oui, j’essaie d’adapter mon dessin à ce que je raconte. Leçon de choses étant une histoire d’enfance, j’ai essayé d’avoir un style un peu naïf. Les deux en fait.

Intéressant. LDC possède-t-elle beaucoup d’éléments autobiographiques ? Etant moi-même un enfant des années 70, certains détails m’ont semblé incroyablement justes.

Oui, je me suis inspiré de mon enfance, mais ce n’est pas une autobiographie. Comme souvent dans mes histoires je me sers de mon vécu ou de celui des gens que je connais et je transforme, j’exagère, je dramatise, j’embellis. Je raconte, quoi. Mes parents ne sont pas ceux de Jean-Pierre mais plutôt ceux de Cyril. Par contre Jean-Pierre habite la maison où j’habitais et le village ressemble à celui où j’ai grandi.

Le petit Jean Pierre inédit !

La dernière planche de LDC est fantastique. Elle résume et tranche tout ce qui s’est passé avant, tout ce qui va venir. Ce qui étonne c’est le rythme, parfois rapide et plein d’éclats, parfois contemplatif, s’attachant aux petites choses. Est-ce délibéré ou l’histoire s’est écrite elle-même de cette façon ?

C’est compliqué. Oui c’est délibéré et à la fois il y a toujours une partie de hasard (contrôlé), de « feeling ». Je m’intéresse toujours à la forme. Même si j’essaie d’être discret là-dessus. Que l’on ne voit pas le travail. Mais le rythme de la narration est primordial pour moi, c’est comme une musique. J’aime que ce soit contrasté. J’aime quand il y a de la contemplation et qu’un moment d’action ou de violence vienne brutalement l’interrompre. Comme dans le cinéma japonais, la poésie et la violence se mettent en valeur l’un l’autre. Et dans la forme c’est pareil. L’improvisation en BD c’est compliqué. On a toujours l’occasion de revenir dessus avant la parution. C’est tellement long à faire.

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Techniquement et (sans doute) à l’exception des couleurs, travaillez-vous sur ordinateur ou sur papier ?

Je dessine sur papier, j’ai encore besoin de ce contact physique entre la plume et la feuille ou entre le pinceau et la feuille. Par contre l’ordinateur intervient de plus en plus dans l’élaboration du projet, pour retoucher, agrandir, récupérer un dessin d’un carnet de croquis que je ne pourrai pas aussi bien reproduire et la couleur, bien sûr.

Justement, en ce qui concerne la couleur, comment abordez-vous ce travail ? Pourquoi ne pas le laisser à un coloriste, par exemple ?

Parce que j’ai toujours des séquences auxquelles je tiens et dont j’ai une idée précise des couleurs que je veux. Par contre il y en a d’autres dont je n’ai aucune idée et un coloriste ferait sûrement mieux. Mais à vrai dire, je le fais pour l’argent parce que si je ne le faisais pas, l’avance sur droits baisserait et ce n’est déjà pas bien lourd. Dans la BD que je fais en ce moment, ce sera une bichromie. Ca rend bien et c’est rapide à faire. [Cependant] si ça ne tenait qu’à moi, pas mal des BD que j’ai faites seraient en noir et blanc, mais c’est moins vendeur que les couleurs.

En parlant d’argent, comme certains autres auteurs, pensez-vous arrêter un jour de faire de la bd à cause de la paupérisation des auteurs ?

Ca fait déjà plusieurs années que je me dis que je vais arrêter parce que c’est vraiment dur d’en vivre. Mais je ne sais pas faire grand-chose d’autre. Dans le dessin animé, la situation est tendue aussi et il n’y a pas beaucoup de boulot. En plus j’y travaille trop sporadiquement, les jeunes arrivent en nombre sortis des écoles de dessin. Je ne suis plus trop dans le coup.

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Pensez-vous que les acteurs de la bd se mobilisent assez pour changer cette situation ?

Je pense qu’il y a bien longtemps qu’on aurait dû se mobiliser et râler. Les contrats des éditeurs sont depuis longtemps à notre désavantage. Depuis quelques temps ça commence mais si on en est arrivés là, c’est qu’on a été très dociles depuis longtemps. Mais nous sommes des artistes, c’est un travail très solitaire et individualiste.

Je rencontre peu d’auteurs pour ma part. Je ne fais que très peu de dédicaces et pratiquement pas de salon, alors c’est difficile de se fédérer. Et en plus quand on ne vend pas beaucoup, on n’a pas trop le choix d’accepter les conditions des contrats des éditeurs au risque de ne pas pouvoir réaliser son projet. Et quand c’est ce qui vous fait bouffer, le calcul est vite fait. Mais si je continue surtout, c’est parce que j’aime ça, quand même, la BD.

 J’ai vu que vous aviez participé à un collectif sur la musique de Yannick Noah.  Ecoutez-vous en dessinant ?

Oui j’écoute de la musique ou la radio. Nova et France Culture. C’est pas pour se la péter, je trouve que c’est une super radio. J’écoute en replay et je me fais mon petit programme de la journée. Emission favorite : Mauvais genre. La musique c’est varié. J’écoute ce que j’ai sur mon ordi mais il y a très longtemps que je n’ai pas acheté de nouveauté.

Appelez la SPA bordel !

5 comments

  • Matt & Maticien  

    Génial! J’ai beaucoup beaucoup aimé cette BD découverte sur ce blog et l interview permet de mieux comprendre ce travail encore. La liberté de ton de l’entretien est rafraîchissante. On sent que c’est un échange sincère et j’apprécie. Merci à M. Mardon et Cyrille M.

    Une seule question manque : quel est ce projet en cours en bichromie et quand pourrait il sortir? 🙂 mais c’est peut être confidentiel. En tout la découverte de l’auteur me donne encore plus envie de suivre son travail et son parcours.

  • Bruce lit  

    Bon ! Ma petite séquence mouchoir :

    Merci à Cyrille M d’avoir mené à bien cette interview et assuré la retranscription. C’est un vrai soulagement de pouvoir déléguer les responsabilités du blog pour un résultat de cette qualité.

    Pour répondre à la question de Matt, Gregory Mardon a été très généreux sur les scans mais n’ayant pas les légendes , je ne saurais dire quels sont ses projets en cours. Il viendra peut-être sur le blog répondre qui sait ?

    J’ai résisté à la tentation de mettre des légendes sont les dessins, je trouvais ça inutile et me suis limité sur le nombre d’images pour ne pas saccader l’interview. C’était pourtant tentant avec tous ces croquis inédits.

    La photo de Mardon m’ a été fournie par lui-même pour ne pas être ennuyé avec des problèmes de droits. J’avoue être très excité par le potentiel de la rubrique presse. Facebook permet cette interaction réciproque entre un auteur et son public. Chacun y trouve son compte, chaque partie pouvant assurer sa promotion sans détriment, ni problème de pognon. C’est très rafraîchissant.

    Je suis très sensible au fait que sur les 5000 sorties de BD en France, très peu d’auteurs puissent vivre de leur métier. Ce genre d’aspect rocknroll, c’est très bon pour la légende mais pour la vie quotidienne c’est assez terrible. Loin des propos souvent démagogiques sur les intermittents, je trouve vraiment dommageable de voir des artistes de la trempe de Mardon se demander s’il vont renoncer à ce métier.

    Merci à lui en tout cas et à tous les lecteurs qui font vivre ce blog et ses rubriques.

    The best is yet to come !

  • Jyrille  

    Merci d’avoir publié cette interview. Je me sens très fier en fait, et Grégory Mardon est très accueillant et franc, une superbe expérience pour ma part !

  • Présence  

    J’ai bien aimé les observations sur les coulisses du métier : les contraintes pesant sur les dessins animés, le choix de la couleur comme une obligation économique.

    • Jyrille  

      Merci Présence. Oui, c’est bien que Grégory Mardon ait parlé de lui-même de ces sujets, choses que l’on voit trop rarement dans les articles bds. Vraiment franc et généreux, donc, car c’est là qu’une interview devient intéressante.

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