Interview Jerôme Soligny : RAINBOWMAN 2

RAINBOWMAN 2 : Entretien avec Jerôme Soligny et Margaux + Lisa Chetteau

Un entretien de BRUCE LIT

Fascination
©Gallimard

RAINBOWMAN 2 est la deuxième partie de la biographie de David Bowie par Jerôme Soligny qui fut son interlocuteur privilégié en France et que Bowie consultait lorsqu’il avait besoin d’une information pointue sur sa propre carrière. La 1ère partie est consultable ICI

Il s’agit d’explorer la période maudite des années 80, celle de son come back dans les 90’s avec OUTSIDE, son effacement de la scène médiatique suite à son infarctus au début des années 2000 ainsi que le traumatisme planétaire avec son décès 2 jours après la sortie d’un album crépusculaire BLACKSTAR.

Secondé par les « Pink Fairies », ses illustratrice Margaux et Lisa Chetteau, Soligny évite le scabreux et le people pour ne se consacrer qu’au travail de Titan du roi David : 5 ans d’écriture, 1000 pages, plus de 300 interviews de l’intégralité des musiciens, producteurs et amis de Bowie pour un livre dont plusieurs vies ne suffiraient pas à en faire le tour.

Plus modestement, je vous propose cette deuxième interview désormais rodée : Soligny et les Chetteau Sis’ avaient déjà répondu présents pour le 1er volume ICI. L’affaire Bowie Trio me répondra en à peine 24 heures après l’envoi de mes questions via mail, le temps pour Edwige de battre aussi son record : A peine 2 heures pour l’illustration qui suit ! It is Happening Inside !

David Jones et Saint Lazare
©Ed Illustratrice

Bonjour Jerôme. Promouvoir un livre en plein confinement est une expérience inédite. Sa sortie a-t-elle été compromise ?

La décision de maintenir la parution du tome II a été prise par l’éditeur assez tôt en 2020. J’imagine que les ventes convenables du premier tome n’ont pas été étrangères à ce choix. En revanche, publier un tel livre alors que les librairies étaient fermées a été une sacrée gageure. Hormis celle fin décembre chez Gibert, les rencontres et dédicaces ont toutes été annulées et, au Havre, ville où je vis et que j’adore, mais qui n’a jamais soutenu mon travail, j’ai pris un PV par la police municipale alors que, à la demande de la librairie La Galerne, j’étais venu signer quelques exemplaires de RAINBOWMAN pour des lecteurs adeptes du click’n’collect. J’ignorais que le stationnement était payant dans une ville morte et c’était le seul véhicule garé dans la rue, devant la librairie. Mais les verbaliseurs n’ont pas cherché à savoir ce qu’il pouvait bien faire là et ont frappé. Plus sérieusement, la confection du tome 2 a été grandement facilitée par les enseignements du 1. Les choix artistiques, Mick Rock, Jonathan Barnbrook et les sœurs Chetteau, ont été les mêmes et je n’ai pas eu besoin de convaincre Gallimard, une seconde fois, de leurs talents respectifs.

RAINBOWMAN 2 commence sur les années 80 de Bowie, l’époque où Libération l’appelait le roi des beaufs… J’aime beaucoup ce que tu avances : Bowie a sorti un excellent album mais en pièces détachées !

Je n’ai jamais lu Libération et encore moins dans les années 80. La prétendue médiocrité de David Bowie durant cette décennie est évidemment toute relative. Etienne Daho, qui est en train de lire le tome 2, m’a écrit hier qu’il le trouvait très intéressant car il couvre « une période de disgrâce totalement injustifiée ». Il préfère cette époque de recherche à la première. Il estime que « durer, c’est passionnant » et je trouve qu’il a totalement raison. À partir du milieu des années 80, après le choc commercial de LET’S DANCE consécutif aux années d’or et d’euphorie, David Bowie a dû se reconstruire sur le plan artistique. Je savais, en rédigeant le tome 2, qu’il ne serait pas moins intéressant que le tome 1. Je suis ravi qu’on l’apprécie ainsi. Le Bowie de cette époque-là est aussi celui que j’ai connu et côtoyé en tant que journaliste à Rock&Folk, et mon analyse, par la force des choses, est étayée par cette réalité. Et puis, je mets au défi les détracteurs du Bowie d’après 1980 d’écrire d’aussi bonnes chansons que « Loving The Alien », « Absolute Beginners », « Never Let Me Down » ou « I Can’t Read ».

Pop Culture
©D.R / Archives Jérôme Soligny
Avec l’aimable autorisation de Jérôme Soligny

Tu mets fin à une légende urbaine : La collaboration entre Queen et Bowie sur UNDER PRESSURE n’est pas le résultat d’une jam d’une heure…

Certes non ! Ça n’a pas été un Graal, mais ma quête du factuel m’a naturellement écarté des chemins de la légende urbaine et surtout, du fléau Wikimierda. Je n’ai pas pris un malin plaisir à contrer les idées reçues, mais j’ai parié sur le fait que des amateurs de la musique de David Bowie seraient peut-être séduits par la vérité historique. À titre personnel, c’est la seule chose qui m’intéresse. J’ai déjà dit que j’avais écrit le livre que j’aurais aimé lire. C’était d’ailleurs un peu le cahier des charges lorsqu’Aurélien Masson, alors directeur de collection chez Gallimard, m’a contacté. Le fait que BOHEMIAN RHAPSODY soit apparu sur les écrans à l’époque où je rédigeais RAINBOWMAN m’a conforté dans l’idée que donner la parole à ceux qui ont été les témoins de l’élaboration de l’œuvre bowienne était la bonne. Le film n’a que très peu à voir avec le déroulement de la carrière de Queen, mais bien qu’une partie du public rock se soit gargarisé de ces inepties, il n’en reste pas moins sympathique à regarder. BOHEMIAN RHAPSODY, par sa nature, est à l’opposé de la vocation de RAINBOWMAN qui ne tord le cou à aucune vérité et qui du coup et, logiquement, en fait émerger d’autres.

Selon toi, c’est davantage le son des 80’s qui a nui à la carrière de Bowie que ses compos.

Evidemment, le son, notamment des batteries, est un problème d’autant que David Bowie et ses coproducteurs n’ont pas su aussi bien l’amadouer que, pas au hasard du tout, Prince. Prince a asservi la technologie à son profit, Bowie et ses ingénieurs du son ont parfois succombé à son côté clinquant et pratique, c’est une sacrée différence. Le talent de compositeur de Bowie n’était pas non plus aussi flagrant que dans les années 60 et 70. La jeunesse est pour beaucoup dans la qualité des chansons d’un artiste de la musique au début de sa carrière et chez David Bowie, tous les coups et audaces artistiques ont été longtemps permis. À trente-cinq ans, il s’est assagi quelque temps, a repris son souffle, et sa muse n’était pas toujours au rendez-vous. D’où l’intérêt, une nouvelle fois, de ces années-là ; il lui a fallu se battre davantage, parfois avec lui-même, pour extraire de bonnes choses de son système.

Non, Bowie n’était pas fini dans les 80’s. Il signe même à mon sens le plus beau refrain de sa carrière.

Ce qui m’a toujours fasciné avec LET’S DANCE, c’est qu’il s’agit de la rupture la plus brutale entre les personnages incarnés par BOWIE : gigolo gominé contre la pâleur cadavérique de SCARY MONSTERS. Même le passage entre DIAMOND DOGS et YOUNG AMERICANS était plus doux…

Comme le dit à juste titre Nicolas Godin de Air, Scary Monsters est peu le dernier volet de la fameuse trilogie qui, du coup, serait plutôt une tétralogie. Ces quatre disques ont laissé David Bowie exsangue sur le plan artistique et l’assassinat de John Lennon, une fois son engagement d’acteur dans ELEPHANT MAN terminé, l’a incité à disparaître, momentanément, des radars. Le David Bowie de LET’S DANCE n’est pas un gigolo gominé, mais un rocker adulte qui se lance un défi : tout mettre en œuvre pour frapper un grand coup artistique et, il l’espère également sans pouvoir présumer de l’ampleur de ce succès, commercial. Mais à la différence, de ce que prétend le qu’en-dira-t-on, David ne s’adresse pas à Nile Rodgers « pour qu’il lui concocte des tubes disco » et passer à la caisse ensuite. Lorsqu’il rencontre, fortuitement, Nile dans un bar new-yorkais, le succès de Chic s’est déjà sacrément émoussé et c’est parce que leur conversation roule sur le jazz et les big bands chers aux deux qu’ils décident de travailler ensemble. Nile incarne alors une possibilité que Tony Visconti, dans l’esprit de Bowie, n’aurait peut-être pas su ou pu lui offrir. Le switch de Visconti à Rodgers survient également parce que David Bowie était une abeille qui allait de fleur en fleur à la recherche du meilleur pollen pour faire son miel. Quant à son look de gendre idéal blond au visage bronzé, c’est surtout celui d’un chanteur-acteur qui, après avoir joué dans Merry Christmas Mr. Lawrence dans l’hémisphère sud, a aussi tourné dans les deux premiers clips de l’album à venir en Australie, là où, en tant que père, il avait également passé du temps avec son fils. Mais effectivement, c’est une rupture à bien des égards et bien plus prononcée que le passage de Diamond Dogs à Young Americans qui est davantage une continuation.

Tu rappelles que LET’S DANCE n’est pas qu’une chanson de supermarché et que Bowie offrait avec son clip un focus sur la communauté aborigène d’Australie.

Oui, David Bowie s’est toujours senti concerné par les problèmes liés à intégration des communautés. Il l’a exprimé à Berlin et aussi dans le clip de « Let’s Dance » réalisé par David Mallet. Il a beaucoup aimé l’Australie où il a longtemps possédé un appartement, et les particularismes sociogéographiques du continent, en tant qu’Anglais originaire d’un pays au lourd passé colonisateur, ne l’ont jamais laissé indifférent. C’est aussi, dans une certaine mesure, ce qu’a illustré son engagement pour le Tibet, non pas lorsqu’il était jeune, mais à partir de la fin des années 90, quand il s’est produit dans des concerts organisés par son ami Phillip Glass, en hommage à ce qui est, désormais et sauf sur le plan spirituel, une province chinoise. En revanche, et c’est plutôt amusant, la chanson « Seven Years In Tibet » sur Earthling, ne parle pas ce pays pourtant sacré que la Chine, au gouvernement aussi totalitaire qu’abject, a décapité.

Un tube légendaire mais aussi un coup de projecteur sur la condition des aborigènes en Australie

Tu sembles prendre position contre le réenregistrement de NEVER LET ME DOWN qui a obsédé Bowie à tel point qu’il laissa des instructions pour le refaire. Pourquoi parler de révisionnisme puisque supervisé par Reeves Gabrels, le musicien en qui Bowie avait une entière confiance ?

Le terme révisionnisme ne concerne que les chansons dont la grille harmonique a été sensiblement modifiée et, effectivement, « Never Let Me Down » fait partie de celles-là. Ce n’est pas la seule altération que je dénonce dans le livre, mais celle-ci concerne une chanson qui, à mon sens, fonctionne beaucoup moins bien dans sa version la plus récente. Le projet n’a pas été supervisé par Reeves Gabrels, mais par l’ingénieur du son aujourd’hui producteur Mario J. McNulty en qui David avait également toute confiance. Leur analyse de ce remake est très pertinente dans le deuxième tome. En vérité, j’émets surtout des réserves à propos de la profusion de rééditions à partir de 2017. Toutes ces choses sont bien évidemment pilotées depuis New York par l’estate de David Bowie et non pas par la maison de disques (Parlophone, qui distribue le back-catalogue et est distribué par Warner en France) dont le rôle se limite à la fabrication et à la commercialisation.

La musique de Bowie est assez sombre. Pourtant pourrions-nous qualifier l’homme d’optimiste ? Rien ne semblait l’arrêter : ses échecs en solo et ses semi-succès avec Tin Machine ? il les assumait et mène de front deux projets musicaux, même mourant !

L’intelligence n’incite pas à l’optimisme et avec le temps, les horreurs s’amoncelant, ça ne va pas en s’arrangeant. David Bowie aimait les dystopies, notamment dans la littérature, et n’aurait certainement pas apprécié de les voir devenir réalités. Mais le fait d’être père interdit de se laisser happer par le désarroi. À la naissance de sa fille, dont il parlait beaucoup, notamment avant que commencent les interviews, il voulait croire à une certaine forme d’espoir pour le monde et, évidemment, pour ses enfants. J’ai vu un homme relativement optimisme jusqu’à nos derniers entretiens de 2003 et 2004. Pionnier d’Internet, il commençait à en voir les méfaits et pourtant les réseaux sociaux, notamment MySpace et Facebook, n’en étaient qu’à leurs balbutiements. Les conflits identitaires et liés au communautarisme le faisaient démarrer au quart de tour ainsi que le manque de volonté qu’il avait l’impression de déceler, chez les jeunes mais pas seulement, d’approfondir leur connaissance des choses. Cet homme dont l’art des autres a été le carburant, qui lisait deux ou trois livres en même temps et qui courrait les musées, comprenait mal que beaucoup se contentent de quelques gouttes stérilisées par des médias superficiels pour étancher leur soif de culture et d’information. Ses échecs en solo ont été, une fois encore, tout à fait relatifs et David Bowie n’a pas considéré Tin Machine comme un semi-succès artistique, mais comme un trampoline vers autre chose. Il n’était pas mourant lorsqu’il a entrepris BLACKSTAR et avait certainement bon espoir de s’en sortir lorsqu’il a commencé à retravailler sur LAZARUS. Ce projet avait été mis une première fois en chantier quelques années plus tôt… C’est à l’automne 2015 que les choses ont irrémédiablement pris une sale tournure.

Une chanson miraculeuse, un album impressionnant.

Merci de donner à OUTSIDE la place que ce disque mérite dans la discographie de Bowie : une œuvre aussi complexe dans son élaboration que son interprétation. En lisant le témoignage de ses musiciens, il semblerait que ceux-ci aient refusé de jouer les rôles excentriques que Brian Eno leur indiquait (Les fameuses Stratégies Obliques, des cartes que les musiciens piochent au hasard pour sortir de leur zone de confort -Nda)

Oui, ils l’expliquent dans le livre bien mieux que je pourrais le faire. Dans les années 90, Mike Garson avait depuis longtemps passé l’âge qu’on lui indique comment jouer des claviers, surtout lorsque les consignes venaient de quelqu’un qui en a longtemps joué à… un doigt ! Le rôle de Brian Eno dans l’œuvre bowienne n’est absolument pas à minimiser, mais dans les faits, il n’est pas aussi simple à définir que se hâtent de le faire les ardents défenseurs de son travail qui, généralement, considèrent que la meilleure période de la carrière de David Bowie est celle où ils ont travaillé ensemble. Plus ridicules encore, certains utilisent le terme « produire » alors que Eno n’a jamais produit David Bowie. Il a coproduit OUTSIDE, de brillante façon, mais son nom n’apparaît, à ce poste, sur aucun album de la trilogie. En revanche, on reconnaît indiscutablement sa patte géniale dans les titres qu’il a cosignés. Comme John Lennon et Paul McCartney l’ont parfois été l’un pour l’autre, Brian Eno n’a souvent été qu’un révélateur pour David Bowie ce qui est énorme : sa présence l’incitait à être meilleur, à sortir de lui des choses dont il ne soupçonnait pas l’existence. David se sentait challengé par Eno ; il est allé dans son sens, au début de OUTSIDE notamment, et a parfois pris le contre-pied. Il suffit d’écouter ce que l’album est finalement devenu.

A force de la chanter et de l’avoir côtoyée, Bowie se pensait-il immunisé contre la folie ? Partir en tournée avec un Trent Reznor autodestructeur et accro aux drogues dures était une prise de risque incroyable pour un chanteur de presque 50 ans à l’époque, d’autant que leurs shows en commun ne tournaient pas à son avantage.

Je ne suis absolument pas habilité à livrer une analyse psychologique de David Bowie. Je ne suis ni psychanalyste ni psychiatre et je ne me risque pas à prétendre l’être. J’ai raisonnablement pitié des gens qui s’aventurent sur ce terrain… La folie est indiscutablement un thème récurrent de son œuvre, certainement pour des raisons familiales à l’origine, mais David l’a ensuite théâtralisée. Il fera la même chose avec la mort. Il n’a pas véritablement pris de risque à partir avec Trent en tournée. Il a une fois de plus fait preuve d’audace et a assumé lorsque les salles se vidaient au début de son set. J’ai vu trois concerts de ce périple américain et ai échangé avec Bowie au terme du deuxième si ma mémoire est bonne… Ce phénomène ne l’enchantait pas, mais l’a conforté dans l’idée que son art et son culot avaient encore des conséquences et l’emportaient sur tout le reste. Reznor, lui, a bénéficié de cette alliance, en regardant une de ses idoles sur scène tous les soirs le temps d’une tournée et en se détachant, peu à peu des substances qui auraient pu, effectivement, lui être fatales. Trent Reznor et Nine Inch Nails, comme beaucoup de « jeunes » groupes dont David s’est entiché, ont été bluffés de constater qu’un classic rocker vénérable tels que Bowie ne les prenaient jamais de haut. Un sentiment partagé par Brian Molko, de Placebo, et les Dandy Warhols dans ce second tome.

Pourchassé par Trent Reznor

Tu fais un lien remarquable entre OUTSIDE et BLACKSTAR. Il était si évident que je ne l’avais jamais perçu ! D’autant plus que Bowie se représente – déjà- mort sur la pochette de OUTSIDE.

Comme dit plus haut, la mort, idéalisée, a été un des thèmes de prédilection de David Bowie, mais ce qu’il redoutait certainement davantage c’était la mort en tant que non-vie, celle qui coupe des êtres aimés et qui empêche de continuer à apprendre, à s’enrichir et à régurgiter tout cela à sa propre sauce. Bowie était une sorte de composteur et, dans le même temps, un adepte du tri très sélectif. On parle tout de même de quelqu’un qui, dans le répertoire de Jacques Brel qu’il a découvert par procuration (via Scott Walker et la BO d’une comédie musicale), avait choisi « My Death » que tous les amateurs du chanteur belge ne connaissent pas.

On ne compte plus les artistes qui ont repris son répertoire. Pourtant il semblait avoir accordé une importance toute particulière à celle de Nirvana. Avait-il à ce moment un manque de confiance en lui-même ?

On peut surtout dire qu’il souhaitait remettre les pendules à l’heure. Qu’une nouvelle génération apprécie la chanson lui a plu, mais comme expliqué plus haut, que certains n’aient pas fait l’effort de savoir qui l’avait écrite a dû, au moins un peu, l’agacer. David Bowie précisait pratiquement toujours, avant de la chanter, que « I’m Waiting For The Man » était une chanson de Lou Reed.

Sauf erreur de ma part, Reeves Gabrels est le seul musicien à avoir quitté David Bowie, c’était plutôt l’inverse d’habitude.

Effectivement. Reeves a une personnalité à la hauteur de son talent et de son humilité. Il n’est pas le seul à avoir quitté David Bowie de sa propre initiative et, comme les rares qui l’ont fait, il n’a jamais été rappelé. Dès qu’il a compris ma démarche et l’importance que revêtait, pour moi, l’avis de ceux et celles qui ont aidé David à échafauder son œuvre, Reeves m’a accordé énormément de temps. On se connaît depuis trente ans et le soir de notre première rencontre, on dînait ensemble sur les Champs-Elysées ! Je n’ai que des choses positives à déclarer à son sujet. Il a offert RAINBOWMAN 2 aux membres de The Cure ! Je trouve ce geste touchant, même si je ne pense pas qu’ils soient tous en mesure de lire le français !

Bowie a multiplié les collaborations dans les années 2000. J’ai toujours été étonné qu’il ne fasse rien avec les Radiohead, les grands sorciers du son de l’époque.

Ou avec Nigel Godrich ! De nombreux groupes ont approché David Bowie pour des collaborations, mais en cas d’échec, ils ne s’en vantaient pas. Chris Martin a eu au moins le mérite d’évoquer le refus que Coldplay a essuyé. Tony Visconti, il l’explique dans le livre, a été le premier étonné d’être systématiquement sollicité, en tant que coproducteur, à partir de Heathen. David aurait pu travailler avec d’autres grands noms et des plus jeunes, mais cette forme de fidélité l’honore.

Bowie fait le mur avec Gilmour : un duo inespéré

À l’époque de HOURS, Bowie avait parfaitement anticipé l’avènement d’Internet et de la musique en ligne. Compte tenu de son prestige et de son intelligence, son regard sur la société et l’économie je me suis souvent demandé si la tentation d’une carrière politique lui avait effleuré l’esprit ?

Je ne peux pas répondre à cette question, mais je pense qu’il considérait que l’art et la politique étaient deux choses terriblement distinctes. Paradoxalement, son approche de l’art tenait véritablement de l’engagement, mais à titre très personnel. David Bowie était d’abord et avant tout un artiste, et au sens le plus noble du terme, un artisan de la musique. C’était un matériau qu’il aimait malaxer ou faire malaxer par les musiciens qu’il avait choisis pour tel ou tel projet. Il ne les a jamais obligés à jouer quoi que ce soit. Il attendait d’eux qu’ils proposent des choses et décidait de les incorporer ou pas.

Quelles sont tes prévisions sur les prochaines sorties musicales de Bowie ? Faut-il s’attendre à un catalogue aussi vaste que celui de Hendrix Post-Mortem ?

Je ne suis dans le secret d’aucun dieu, mais ce serait bien le diable que le filon ne soit pas encore exploité pendant quelques années. Je ne suis pas pour la prolifération des produits et l’exploitation du fait que beaucoup de fans de Bowie achètent, à tort, tout ce qui sort à son sujet. Personnellement, je n’ai pas les moyens de suivre ! Je ne les ai jamais eus. La façon dont Apple Corp. et Universal appréhendent le catalogue des Beatles, en publiant un produit magnifique de temps en temps, me paraît la bonne. Je n’ai ni envie ni besoin de racheter HUNKY DORY sur trois supports différents. Le coffret des années 90 a été retardé à cause de la pandémie et comme expliqué dans le livre, j’ignore quand il verra le jour et ce qu’il contiendra exactement. J’estime qu’un coffret Tin Machine aurait été nécessaire, mais ce n’est que mon avis.

Capable de scandaliser les réseaux sociaux à 60 ans passés.

Que ce soit pour BLACKSTAR ou NEXT DAY, Bowie se pose encore en trublion puisqu’il oppose silence et secret à la caisse de résonance des réseaux sociaux…

Oui, personne n’a eu le plaisir de converser avec lui à l’occasion de ces sorties, mais duper les réseaux a dû être particulièrement jouissif pour lui qui ne voulait être esclave d’aucune technologie, d’aucun phénomène de société, d’aucune forme d’avilissement.

Tu rappelles que lors de l’enregistrement de BLACKSTAR, David Bowie ne se voit pas du tout comme un condamné à mort. Son état se dégrade au moment du tournage des clips…

Exactement, c’est la raison pour laquelle je considère que BLACKSTAR doit pas être pris au premier degré. J’ai perdu mon père, également du cancer, pendant l’écriture de RAINBOWMAN et même s’il se savait mal parti, il a cru à une guérison presque jusqu’au bout. Je sais de source sûre que David Bowie, une bonne partie de l’année 2015, espérait encore s’en sortir. En revanche, qu’il ait un peu mis la charrue avant les bœufs dans certains textes de BLACKSTAR et mis la mort en scène dans l’album est indiscutable. En réalité, ce n’était peut-être pas la sienne, mais davantage l’idée qu’il s’en faisait et surtout comment il imaginait qu’elle serait perçue. Les paroles de « Lazarus » vont dans ce sens : « Look up here I’m in Heaven… Everybody knows me now ». Quoi qu’il en soit, comme je l’écris aussi dans le livre et avait l’habitude de le déclarer lors des rencontres et dédicaces, chacun est libre d’interpréter cette œuvre double, BLACKSTAR et LAZARUS, comme il l’entend. C’est ce que David souhaitait et il en va de même pour ses chansons. Il n’y a pas une unique interprétation des textes de David Bowie, de ses albums et des agissements artistiques. Il était un kaléidoscope, et à chaque mouvement, même léger, de la main, on voyait et voit encore miroiter des choses sensiblement différentes.

Crépusculaire

Tu as dit lors d’un de tes live que Bowie à la fin de sa vie était un homme en colère. Pourrais-tu nous en dire plus ?

Je réponds à cette question un peu haut en évoquant son « optimisme ».

Une colère que tu sembles partager : tu règles tes comptes avec les internautes qui se sont improvisés spécialistes de Bowie après sa mort…

Pas du tout. Une fois encore, chacun est libre d’interpréter les choses à sa façon et donc, éventuellement, de déformer les faits et la réalité. L’art et les artistes procurent du bonheur, à chacun de les apprécier comme il l’entend pour obtenir satisfaction. Personnellement, les élucubrations et divagations ne m’intéressent pas et, à vrai dire, je n’ai plus de temps pour elles. Au lendemain du concert hommage organisé par Mike Garson début janvier, un présentateur radio, genre qui voulait donner l’impression de maîtriser le dossier, a présenté « Life On Mars? », dans sa matinale, comme étant : « une version préparatoire de ‘My Way’ ». L’embrouillamini qui doit régner dans sa tête pour en arriver à une telle tirade est quelque chose qui me sidère et me terrifie, bien plus que la pandémie ! De même, j’ai lu un article, je ne sais plus où, à propos de l’aspect financier de la carrière de David Bowie. Il était erroné de bout en bout et mentionnait des gens qui ne sont plus en poste. Sincèrement, je ne vois pas l’intérêt d’inventer lorsqu’on ne sait pas.

Je te sais pudique. Peux-tu partager tes émotions lorsque tu découvres ces clips dans le contexte de l’époque ?

Comme de nombreux amateurs de la musique de David Bowie, j’ai éprouvé un sentiment de gêne et d’embarras. Je trouve les chansons « Blackstar » et « Lazarus » magnifiques mais n’ai pas été emballé par ces clips qui montrent un Bowie tel que je n’avais peut-être pas envie de voir. Je préfère conserver le dernier souvenir visuel et personnel que j’ai de lui. Lorsqu’il m’a fait un signe de la main, avant de disparaître, à un coin de rue, sur un trottoir de New York.

Un climat de désolation et de mort

Tu as côtoyé les plus grands noms de la musique populaire pour RAINBOWMAN. Peux-tu expliquer aux lecteurs qui connaissent mal l’histoire de David Bowie ce que représente l’apport de la postface d’Hermione Farthingale ?

Hermione partageait la vie de David Bowie lorsqu’il a écrit sa première chanson emblématique, « Space Oddity ». Comme d’autres connaisseurs de son œuvre, j’estime qu’il tient d’elle et de la fin abrupte de leur relation, à l’aube de sa gloire, le concept d’amour perdu qui hante, à doses plus ou moins homéopathiques, toute son œuvre. David a revu Hermione au début des années 2000 et il fait allusion à elle dans le clip de « Where Are We Know? », voire plus… Sa contribution à RAINBOWMAN est un miracle, au même titre que la présence des sœurs Chetteau aux illustrations.

Entre sa carrière exemplaire, sa personnalité hors-norme et la gestion artistique de sa mort, n’y a-t-il pas le risque de sanctifier David Bowie et d’oublier qu’il fut un être humain imparfait avec ses déviances et ses addictions ?

Hermione, justement, dit qu’il ne faut pas oublier qu’il était avant tout un homme normal. Selon elle, ceux qui prétendent que, à l’instar de ses chansons, il ne mourra jamais, parlent sans savoir. Ils ne l’ont pas connu. David Bowie manque bel et bien aux gens qu’il a aimés et qui l’ont côtoyé. Je n’ai été qu’un grain dans ce « quicksand », mais je préférerais le savoir en vie, heureux et entouré de ses proches, que parti, même pour côtoyer les étoiles.

Crois-tu aux signes ? Le fait que RAINBOWMAN t’ait demandé 5 ans de ta vie comme la chanson d’ouverture de ZIGGY…

Selon mes proches, Rainbowman est l’aboutissement de cinq années de travail et de cinq décennies de passion. David Bowie et son œuvre ont été pour moi une sorte de cape que je vais bientôt raccrocher au portemanteau. L’avenir m’appartient de moins en moins, mais il est encore temps, pour moi, de passer à autre chose. Gallimard s’est engagé à publier un coffret RAINBOWMAN avec des bonus sur lesquels Lisa, Margaux et moi travaillons, même si la pandémie a déjà contrecarré le fait qu’il paraisse en novembre dernier. Après quoi, je tournerai définitivement la page. J’ai bien d’autres choses sur le feu et quelques rêves à transmettre.

Tu publies en postface la playlist de ta rédaction. On y trouve Carole King, les Pet Shop Boys et le ENDLESS RIVER de Pink Floyd. Qu’est-ce que ce disque t’a apporté ?

La sécurité ! Ces disques ont été une sorte de cocon dans lequel je me suis glissé à l’aube, vers quatre heures et demie du matin, pendant presque mille cinq cents jours. Tiens, c’est presque le même nombre de pages des deux tomes de RAINBOWMAN ! J’ai oublié, dans cette liste, OCEAN’S KINGDOM, de Paul McCartney que j’ai également beaucoup écouté. Je vois la mer de mes fenêtres…

Tu as écrit le livre ultime sur David Bowie. Comment vois-tu tes années à venir ? Un simple livre de 400 pages sur Alice Cooper nous suffirait, tu sais…

Je n’ai pas la prétention de penser que Rainbowman est le livre ultime sur Bowie car il n’aborde pas toutes les facettes de sa personnalité. Par contre, il est certainement l’étude musicale la plus riche sur l’artiste, surtout grâce aux près de trois cents intervenants qui m’ont fait confiance. Mais Alice, c’est bel et bien dans les tuyaux… Et j’ai un roman prêt à être publié. A cause de RAINBOWMAN je n’ai plus de nouvelles de l’éditeur qui s’y intéressait il y a cinq ans. Mais vous savez ce qu’on dit : un de perdu…

Jérôme Soligny sans Pressure
Photo : Sophie Soligny/ Archives Jérôme Soligny

Interview : The Chetteau Sisters

Votre manière de travailler a-t-elle évoluée entre le 1er et le 2ème volume de RAINBOWMAN.

On est restées sur le même principe de dessins à quatre mains. Avec le Covid, on a forcément moins eu l’occasion de se retrouver pour travailler ensemble physiquement, mais on a pu tout de même en faire certains ensemble avant le premier confinement.

A l’inverse du 1er RAINBOWMAN, je trouve votre travail d’illustratrice plus compliqué : il s’agit d’accompagner le Bowie peroxydé et plein d’allant pour l’accompagner fragile et vieilli aux portes de la mort…

Lisa : C’était d’autant plus intéressant d’essayer d’aller au-delà des images que l’on pouvait se faire du Bowie de cette seconde période. L’univers d’albums comme The Next Day et Blackstar me touche beaucoup. Ce que l’expérience d’une vie à a dire est tout aussi intéressant que la jeunesse flamboyante, si ce n’est plus. C’est un tout.

Margaux : Cette deuxième partie était effectivement un peu plus compliquée à dessiner car aussi plus chargée en émotion (surtout à l’approche du chapitre Blackstar) il fallait trouver le ton juste mais c’était un merveilleux challenge.

Bowie mène la vie de Chetteau
©Lisa et Margaux Chetteau
©Gallimard

Avez-vous donné des noms à vos illustrations ? Celles de THE NEXT DAY et BLACK STAR sont très élaborées, à la fois naturalistes et fantasmagoriques.

Les illustrations portent simplement les noms des chapitres auxquels elles appartiennent. Les chapitres de Blackstar et The Next Day étaient un grand challenge pour nous, comme je le disais, on ne voulait vraiment pas se rater donc même si on a travaillé dur sur toutes les illustrations on a probablement accordé une attention toute particulière à celles-ci, ou peut-être que c’est juste l’émotion qui a parlé un peu plus fort.

Le regard de Bowie semble vous captiver…

Lisa : De manière générale je commence toujours par les yeux quand je dessine un personnage, que cela soit Bowie ou un autre. Mais le regard que porte Bowie sur le monde à travers son art, en effet c’est plutôt captivant.

Margaux : Pareil j’accorde une importance primordiale aux regards dans mes dessins, à mon sens c’est ce qui détermine si l’illustration est réussie ou non. Les yeux de Bowie sont évidemment ce qui va permettre de l’identifier immédiatement sur un dessin, la complexité est aussi de ne pas tomber dans le cliché ou la facilité en misant tout sur ce regard.

Savoir que votre travail est admiré par Iggy Pop, c’est l’aboutissement de votre (jeune) vie d’artistes ?

Lisa : Cest très émouvant de voir que des personnalités de la musique que l’on aime, avec lesquelles ont a grandi et construit une partie de notre histoire ont à un moment donné eu l’occasion de voir notre travail.

Margaux : Je ne sais pas si il admire nos illustrations mais en tout cas il les a vues et c’est déjà une immense joie !

Dans l’oeil du génie
©Lisa et Margaux Chetteau
©Gallimard

J’aime beaucoup les dernières illustrations de Blackstar qui est quasiment une petite séquence animée si l’on fait défiler les pages… J’y vois même un message d’espoir avec cette jeune fille qui se maquille après être abattue face à l’étoile noire.

David Bowie n’est peut être plus là physiquement, mais sa sensibilité et sa création le seront toujours. Quand on écoute un disque, une mélodie, une voix, c’est tellement vivant. Il y a quelque chose qui perdure et qui nourrira de nouvelles personnes, qui entrera en résonance avec d’autres univers.

La mort de Bowie comment l’avez-vous accueillie ?

Lisa : C’est difficile d’expliquer sans être cliché, on ne vit jamais très bien la perte d’une personne qu’on admire. Le jour de la mort de Bowie, j’ai écouté très fort l’album The Rise and Fall of Ziggy Stardust, qui est le premier album (avec Space Oddity) que j’ai eu de lui.

Margaux: Oui difficile à expliquer sans faire de clichés. C’était une journée bien naze et j’ai écouté aussi ses chansons très fort et j’ai beaucoup pensé à Lisa.

Avez-vous lu la biographie illustrée de Bowie parue aux Etats-Unis de Mike et Laura Allred ?

On n’a pas encore eu l’occasion de la lire, on espère pouvoir le faire bientôt !

Le légendaire Tony Visconti tout content d’avoir reçu sa lithographie des Chetteau Sisters
©Lisa et Margaux Chetteau
©D.R / Archives Jérôme Soligny
Avec l’aimable autorisation de Jérôme Soligny

Les projets à venir des sœurs Chetteau ?

Lisa : Nous avons plusieurs projets en communs avec Margaux. J’ai également un projet de recueil d’histoires courtes en bande dessinée mettant en scène des femmes rockeuses, sur lequel j’avance doucement mais qui se précise de plus en plus dans ma tête. J’essaie de ne pas le laisser tomber même si la motivation n’est pas toujours facile à entretenir en cette période bizarre. Et puis, quelques projets de fanzines avec des amies.

Margaux : Je travaille sur une bande dessinée qui devrait sortir début 2022 si tout va bien, et ensuite plusieurs projets en parallèle avec Anna, une amie romancière, Lisa et bien sûr Jérôme.

Margaux par Lisa
Lisa par Margaux
©Lisa et Margaux Chetteau

47 comments

  • Présence  

    Une autre version de la collaboration entre David Bowie & Queen, sûrement sujette à caution, qui invite un autre acteur en la personne de produits psychotropes.

    https://www.youtube.com/watch?v=L7g12E5viZY

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