Kaléïdoscope (La saga Roger Corman)

Encyclopegeek : Les adaptations d’Edgar Allan Poe par le réalisateur Roger Corman

Par : TORNADO

Horror vintage !

Horror vintage !

Cet article portera sur les films d’horreur gothique réalisés par Roger Corman pour le studio Métro-Goldwyn-Mayer dans les années 60. Ils ont pour point commun d’être autant d’adaptations d’après les nouvelles et les poèmes d’Edgar Allan Poe.

8 films en tout composent la série des Edgar Allan Poe :
La Chute de la Maison Usher (1960)
La Chambre des Tortures (1961)
L’Enterré Vivant (1962)
L’Empire de la Terreur (1962)
Le Corbeau (1963)
La Malédiction d’Arkham (1963)
Le Masque de la Mort Rouge (1964)
La Tombe de Ligeia (1965)

Roger Corman & Vincent Price, de vieux complices !

Roger Corman & Vincent Price, de vieux complices !

En 1956, les producteurs James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff fondent la société de production American International Pictures, une filiale de la Metro-Goldwyn-Mayer spécialisée dans les films indépendants à petits budgets, au départ destinés aux adolescents. Très vite, le studio se spécialise dans la série B et plus précisément les films d’horreur. C’est dans ce sillon que le réalisateur Roger Corman propose de tourner une série de films inspirés des nouvelles et poèmes d’Edgar Poe. Il réalisera, à cette occasion, les meilleurs films de sa très longue carrière de cinéaste.

Dès le départ, lorsqu’il s’atèle à la tâche de ces adaptations, Corman s’adjoint les services d’une dream team qui le suivra sur la plupart des autres films. Soit l’acteur Vincent Price (qui assurera le rôle principal de sept films sur huit), le compositeur Les Baxter, le chef opérateur Daniel Haller, le directeur de la photographie Floyd Crosby (ancien opérateur de Murnau) et le grand Richard Matheson, MONSIEUR SCIENCE-FICTION himself, qui se distingua aussi bien dans le domaine de la littérature qu’au cinéma. On lui doit notamment L’Homme qui rétrécit, un paquet d’épisodes de La Quatrième dimension (La série originale) et le cultissime Duel de Steven Spielberg !.
Corman était d’ailleurs réputé pour être un exceptionnel dénicheur de talents puisqu’il fit débuter par ailleurs Francis Ford Coppola et Jack Nicholson !
Cette réunion de talents incomparables offrira à cette série une très haute tenue malgré un budget dérisoire et une aura de série B. Les décors seront ainsi recyclés à l’envie, mais chaque film possèdera son identité propre, jusqu’à devenir un grand classique du cinéma fantastique.

Et pour commencer : la très impressionnante Maison Usher !

Et pour commencer : la très impressionnante Maison Usher !

1) La Chute de la Maison Usher

L’histoire, tout le monde la connait, non ? Le jeune Philip Winthrop se rend au manoir des Usher afin de retrouver Madeline, sa fiancée. Mais celle-ci est désormais très malade, de même que son frère Roderick, le châtelain. Philip ne comprend pas cette soudaine maladie, surtout qu’il ne reconnait plus Madeline jadis si joyeuse, et aujourd’hui tellement sinistre et tourmentée. Ses soupçons se tournent alors vers Roderick, dont l’influence malsaine semble toute portée sur sa sœur, vers qui converge inéluctablement la malédiction de la maison Usher…

Si La Chute de Maison Usher n’est pas le meilleur film de la série, c’est à cause de son manque de rythme (les 76 minutes du film son hiératiques), et probablement du fait que l’équipe artistique n’est pas encore bien rodée. Mais les qualités sont bien là. D’abord d’un point de vue esthétique, chaque image exhalant un parfum de poésie gothique impressionnant, où le délabrement côtoie sans cesse la beauté lugubre des lieux, hantés par la brume et par les ombres. Les scènes oniriques portent déjà la marque qui fera la renommée de Corman, dans un mélange de poésie morbide et de psychédélisme halluciné, baigné de filtres colorés.

 Roderick Usher, avenant, tel qu’en lui-même…

Roderick Usher, avenant, tel qu’en lui-même…

Le récit évolue peu à peu vers l’abstraction, le spectateur finissant par ne plus savoir du tout si les personnages sombrent dans la folie ou si la maison est véritablement hantée par la malédiction de cette famille au passé trouble, dont l’héritage maudit ronge ses descendants de l’intérieur. C’est précisément cette abstraction qui rend le script très intéressant, chaque piste brouillée en amenant une nouvelle. Roderick est-il fou ? S’invente-t-il une maladie afin de contaminer psychologiquement sa sœur, au point de la convaincre que la malédiction familiale est une réalité à laquelle ils ne peuvent échapper ? La maison est-elle hantée par l’esprit de ses aïeux, auquel cas elle se délabre sous le poids de son héritage méphitique, attaquant systématiquement ceux qui essaient de s’y opposer ? Mais en définitive, c’est la dernière question qui demeure la plus dérangeante : Et si Roderick était amoureux de sa propre sœur, qu’il préfère emporter dans la mort plutôt que de la voir en épouser un autre ?
Un script remarquable d’ambiguïté malsaine, auquel l’interprétation hallucinée de Vincent Price apporte toutes les nuances nécessaires à maintenir le doute jusqu’au bout.

Roger Corman injecte de son côté tous les éléments propres à souligner ces multiples niveaux de lecture. C’est ainsi que la maison est lugubre au delà du possible, un peu comme le château de Dracula, dont l’état de délabrement s’impose comme une métaphore de l’âme de son propriétaire. Roderick Usher, d’ailleurs, est atteint d’une maladie complètement iconoclaste : chacun de ses sens est hypertrophié, au point que l’on ne puisse l’approcher sans le faire souffrir par le bruit le plus furtif, l’odeur la plus anodine ou le simple toucher. Un mal qui se répand même au delà de la maison, semblant s’étendre aux éléments, toute la nature alentour se retrouvant anéantie. Toute végétation est morte, chaque point d’eau est souillé par la putréfaction, l’air est chargé de brume jaunâtre et le seul animal visible n’est autre que le rat.
Une mise en image outrageusement gothique, toute à l’honneur de cette adaptation du plus illustre des écrivains dans le genre consacré.

Quand Corman tourne en couleur, c’est pas pour tourner en noir et blanc !

Quand Corman tourne en couleur, c’est pas pour tourner en noir et blanc !

En initiant cette série dédiée à Edgar Allan Poe, Roger Corman et son équipe marquaient une étape importante dans l’histoire du cinéma fantastique. Les monstres de la Universal (Dracula, Frankenstein et autres loup-garous) ont disparu depuis une quinzaine d’années, et ils renaissent au même moment en Angleterre sous la houlette du studio Hammer Films (à commencer par Frankenstein s’est échappé ! et Le Cauchemar de Dracula). En Italie, le gothique bat également son plein avec les films de Ricardo Freda et Mario Bava (Les Vampires, Le Masque du Démon). Aux Etats-Unis, l’âge d’or du cinéma fantastique est déjà fini. Roger Corman sera donc le grand défenseur du genre au rayon de la série B, livrant avec cette série un panel de grands classiques dominés par une identité propre, où la poésie morbide prend les atours de tout un ensemble de brumes colorées…

Une constante : Terminer le film par les derniers mots de la nouvelle d’Edgar Poe…

Une constante : Terminer le film par les derniers mots de la nouvelle d’Edgar Poe…

2) La Chambre des Tortures

Ce deuxième film commence quasiment de la même manière que le précédent : Le jeune Francis Barnard se rend au manoir de la famille Medina, une riche dynastie dont l’aïeul était l’un des pires inquisiteurs de l’histoire espagnole, spécialiste en tortures.
Francis est venu afin d’élucider le mystère de la mort de sa sœur Elisabeth, qui venait de se marier avec Sir Nicholas, le châtelain. Apparemment, la jeune femme serait morte de peur, à la seule vue de la chambre des tortures…

Durant 77 minutes, une montée en puissance de la terreur progresse sans faille en même temps que le doute s’installe dans l’esprit du spectateur : Elisabeth a-t-elle été enterrée vivante comme le pense Nicholas, lui qui a vu jadis son propre père emmurer sa mère qu’il soupçonnait d’adultère ? Il semblerait que non d’après le médecin de la famille, par ailleurs l’ami le plus proche du châtelain. Serait-ce alors son fantôme qui vient le tourmenter la nuit, qui joue du clavecin et qui murmure depuis la crypte ? La réponse pourrait-elle venir des nombreux passages secrets qui sillonnent le manoir ? Toutes ces questions vont cependant se trouver bousculées par une horrible révélation, car en exhumant le corps de sa défunte épouse, Nicholas va trouver un cadavre pétrifié dans ses hurlements de terreur, comme si Elisabeth avait effectivement été vivante au moment de sa mise au tombeau ! Et si cette vérité en cachait finalement une autre, bien plus choquante encore ?

On est gothique ou on l’est pas !

On est gothique ou on l’est pas !

Roger Corman, de nouveau entouré de son illustre équipe artistique, reprend la même formule que sur le premier film : Une économie de moyens brillamment compensée par un art consommé de l’imagerie gothique, baignée dans une série d’images embrumées, filmées dans un technicolor flamboyant du plus bel effet.

Vincent Price assure à lui-seul toute l’ambigüité d’un script davantage basé sur la tension et la terreur psychologique que sur l’action. Et, au jeu des trahisons et des cruautés adultères, Sade et Machiavel auraient été comblé ! Le rythme assez lourd du film est ainsi dynamité par une dernière partie presque hystérique, où la folie vient contaminer les habitants de cette demeure manifestement hantée par l’esprit pervers de son ancien propriétaire démoniaque.

 Deux légendes du cinéma fantastique en pleine étreinte… mortelle !

Deux légendes du cinéma fantastique en pleine étreinte… mortelle !

Au niveau de l’adaptation, La Chambre des Tortures est une transposition plus que libre du Puits et le Pendule, la nouvelle originelle d’Edgar Poe. En effet, le script n’en reprend que deux éléments, à savoir celui de l’inquisition espagnole en toile de fond ainsi que la scène de torture emblématique, avec son pendule en forme de hache, qui descend lentement vers la victime, attachée sur une table de pierre. Tout le reste n’est qu’invention, à ceci près que Richard Matheson semble vouloir poursuivre son adaptation de La Chute de la Maison Usher puisqu’il en reprend la trame principale davantage que celle du Puits et le Pendule ! On sait par exemple que La Chute de la Maison Usher a été inspirée à Poe par un fait divers sordide s’étant déroulé à la véritable maison Usher, à Boston. En effet, en 1830, au moment de sa destruction, on y trouva les corps d’un homme et d’une femme, qui avaient été emmurés dans la cave par le châtelain, dont la femme était probablement l’épouse adultère. Dans l’absolu, La Chambre des Tortures serait donc davantage une nouvelle adaptation de La Chute de la Maison Usher, teintée de quelques emprunts au Puits et le Pendule !

La série des adaptations dédiées à Edgar Poe entreprend ainsi, dès ce second film, de s’éloigner des nouvelles originelles en préservant l’esprit de l’écrivain davantage que la lettre.
Le spectateur est néanmoins à l’honneur face à la splendeur des images, ce qui est remarquable lorsque l’on sait à quel point les films de Corman étaient des petits budgets. Les décors du film précédant sont donc recyclés sous les mêmes brumes colorées, et la poésie gothique se répand dans tous les coins et les recoins de chaque image, pour le plus grand bonheur des amateurs de cinéma fantastique aux atmosphères envoûtantes et délétères, propres à nourrir les soirées d’Halloween…
Un des meilleurs films de la série, porté par un script épatant et la réunion au sommet de deux acteurs de légende. Soit Vincent Price et Barbara Steele, cette dernière illuminant le film dans les dernières minutes de sa présence gothique irréelle, où soudain tout bascule dans la folie et la mort, et où s’illustre enfin la terrible chambre des tortures…

Le puits et le pendule (c’était dans le titre original)

Le puits et le pendule (c’était dans le titre original)

3) L’Enterré Vivant

Le film commence quasiment de la même manière que les deux précédents : Quelqu’un arrive devant un vieux manoir sinistre, baigné dans la brume, et frappe à la porte pour s’annoncer au serviteur de la maison. Sauf qu’ici, il s’agit d’une jeune femme (dans les films précédents, souvenez-vous, c’était un jeune homme), nommée Emily Gault (interprétée par Hazel Court). La sœur du châtelain demande à Emily de rebrousser chemin, car son frère ne désire pas la recevoir. Mais la jeune femme ne se laisse pas impressionner et finit par obtenir ce qu’elle veut. Le maître des lieux, Guy Carrell (interprété par Ray Milland), devait épouser Emily mais il désire désormais annuler ce mariage. Car Guy souffre d’une maladie pathologique : Il est persuadé que son père a été enterré vivant à la suite d’une crise de catalepsie, et il redoute de subir le même sort.
A force d’insister, Emily finit par persuader Guy de ne pas annuler leur mariage. Mais les semaines passent et cette peur d’être enterré vivant vire peu à peu à l’obsession. Guy devient-il fou, ou bien cette descente aux enfers est-elle la cause d’une vérité bien plus sinistre encore ?

Tiens, j’ai déjà vu ce décor quelque part…

Tiens, j’ai déjà vu ce décor quelque part…

La force du film réside dans cette descente aux enfers tout au long de laquelle le spectateur s’interroge sur la possibilité d’une folie ou d’une manipulation machiavélique. Serait-ce la sœur de Guy à l’attitude étrangement rébarbative qui, tel Roderick dans La Chute de la Maison Usher, nourrit une passion incestueuse pour son frère (on pouvait soupçonner Roderick d’être amoureux de sa sœur) au point de préférer sa mort plutôt que de le voir convoler avec une étrangère ? Se pourrait-il que Miles Archer, le meilleur ami de Guy, étudiant en médecine, convoite son épouse et imagine pour l’occasion une sinistre conspiration ?
Du début à la fin, le script opère une montée en puissance sans faille qui brouille les pistes et mène le spectateur par le bout du nez, jusqu’au dénouement fatal et cathartique.

Guy a une idée qui le creuse…

Guy a une idée qui le creuse…

Sur bien des points, L’Enterré Vivant recycle la majeure partie des éléments développés dans les films précédents, aussi bien du point de vue du fond que de la forme. Tourné dans les mêmes décors, le film réunit quasiment la même équipe artistique et le script reprend à l’envie la structure respective de La Chute de la Maison Usher et de La Chambre des Tortures, en jouant sur les alternances, mais en reprenant des lignes entières qui ne sont en définitives que légèrement soumises à diverses variations.
A noter l’entrée en lice du scénariste Charles Beaumont, qui reprend ici le flambeau après Richard Matheson, qui de son côté reviendra pour encore quelques films de la série, avant de laisser de nouveau la place à Beaumont…

Le film, intégralement tourné en studio est, comme toujours avec Corman, l’occasion de savourer une somptueuse série de tableaux lugubres à l’ambiance gothique incomparable.
On notera évidemment l’inclination de Poe pour cette phobie de l’enterrement prématuré hérité du fait divers relevé plus haut…
Après Vincent Price, Ray Milland vient ici jouer le rôle principal avec une présence tragique indiscutable. Peu à peu, ce sosie de James Stewart jadis cantonné aux comédies se spécialise dans les rôles iconiques du cinéma gothique. Depuis le séminal The Uninvited (La Falaise Mystérieuse) jusqu’à L’Horrible Cas du Dr X réalisé par Roger Corman en 1963, il s’inscrit au panthéon des grandes figures du cinéma fantastique.

Un tombeau, ça peut être très beau…

Un tombeau, ça peut être très beau…

4) L’Empire de la terreur

Une fois n’est pas coutume, Roger Corman délaisse la forme du long métrage pour s’adonner à celle de l’Anthologie, c’est-à-dire le film à sketchs. L’Empire de la terreur compile ainsi trois moyens métrages qui sont autant d’adaptations de courtes nouvelles d’Edgar Poe : Morella, Le Chat Noir et La Vérité Sur Le Cas Valdemar).
Le principe fonctionne très bien puisque le matériel littéraire est basé sur la formule des petites histoires courtes…

La mise en scène de Corman est toujours la même, qui fait preuve d’un savoir-faire étonnant lorsqu’il s’agit de masquer le manque de moyens ! Le réalisateur utilise sans vergogne divers effets spéciaux basiques mais il le fait avec beaucoup de justesse. L’ensemble respire le bricolage bon enfant. C’est kitsch mais délicieusement suranné et merveilleusement gothique !

Un exercice de style bien rodé

Un exercice de style bien rodé

Le premier segment (Morella), est une version courte des deux premiers films de la série (rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme !). Corman démontre qu’il est à ce moment-là parfaitement rodé à l’exercice de ses adaptations et recycle l’ensemble des éléments des films précédents, décors et acteurs compris !
Pris entant que tel, le moyen-métrage est superbe, qui tire le meilleur parti de ses économies de moyens (décor unique, filtres colorés, candélabres, toiles d’araignées, etc.). Le récit est vénéneux et met en scène la relation morbide entre un homme, sa fille et sa femme défunte ! L’interprétation puissante de Vincent Price, qui joue dans les trois sketchs, porte l’ensemble. Mémorable.

Le second (Le Chat Noir) est une percée jubilatoire dans la comédie macabre, genre dont Corman avait également fait sa spécialité depuis le délirant La Petite Boutique des Horreurs et que l’on retrouvera l’année suivante avec Le Corbeau.
L’acteur Peter Lore cabotine et s’amuse comme un fou tandis que Vincent Price surjoue les dandys avec moult grimaces ! La scène au cours de laquelle les deux bonhommes s’adonnent à un duel d’œnologie en alignant les verres de vin est irrésistible !
Le segment s’achève avec quelques scènes oniriques délirantes, avant que ne tombe le macabre final sur fond de justice poétique…

Duel au sommet !

Duel au sommet !

Le dernier (La Vérité Sur Le Cas Valdemar) opère un retour à l’horreur gothique en confrontant cette fois Vincent Price à Basil Rathbone (les deux hommes ayant très souvent joué ensemble). Il s’agit d’un conte macabre (mais ça on s’en doutait) dont le final horrifique n’est pas sans évoquer l’esprit des écrits d’H. P. Lovecraft, dont Corman tentera une première adaptation l’année suivante dans La Malédiction d’Arkham

La formule fera école, et plus d’un film à sketchs sur le thème de l’horreur verra le jour par la suite.
Sur bien des points, le principe évoque fortement les comics des années 50 qui mettaient en scène le même type d’histoire, comme par exemple les mythiques Tales from the Crypt, dont la structure est étonnamment identique à celle des trois segments de L’Empire de la Terreur. De là à penser que Corman s’est inspiré de ces comics il n’y a qu’un pas, et l’on verra par la suite une tripotée de cinéastes s’emparer de la formule. De Twice Told Tales, réalisé au sein du même studio American International Pictures en 1965 par Sidney Salkow à Necronomicon (1993), en passant par Creepshow (1983) et de nombreux autres, le principe de l’anthologie fantastique perdurera dans l’histoire du cinéma.
A noter le grand précurseur du genre : Au Cœur de la Nuit, un (magnifique) film britannique réalisé en 1945…

Une véritable réunion d’acteurs de légende. Et ce n’est pas fini !

Une véritable réunion d’acteurs de légende. Et ce n’est pas fini !

5) Le Corbeau

Pour ce cinquième film de la série, Richard Matheson, toujours aux commandes du scénario, s’inspire très, très librement du célèbre poème éponyme de Poe, dont il ne reprend pas grand chose au final…

En réalité, il s’agit plutôt de ne garder que la toile de fond gothique et les quelques repères et sonorités du poème originel, dont Vincent Price prononce les vers en introduction et en conclusion du métrage. Il s’agit des premiers vers (que l’on entend en version française à partir de la traduction réalisée par Charles Baudelaire !), qui permettent notamment d’entendre prononcer le prénom de « Lénore », à partir de quoi le récit va se construire, comme autour d’une rivalité entre plusieurs sorciers épris de la même femme…
Mais l’intrigue se joue rapidement sur l’humour, voir la farce, et semble de ce point de vue comme improvisée, un peu comme si les membres de l’équipe du film s’étaient si bien entendus qu’ils avaient eu envie, entre-temps, de se marrer un bon coup ! En découle une histoire assez farfelue, peu construite et basée en particulier sur l’atmosphère gothique des décors, la dimension de la magie et l’interprétation en roue libre d’une bande d’acteurs chevronnés.

Un des castings les plus incroyables de toute l’histoire du cinéma fantastique !

Un des castings les plus incroyables de toute l’histoire du cinéma fantastique !

Le principal intérêt du film, outre son atmosphère unique, réside dans son casting hallucinant, qui réunit rien de moins que Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Jack Nicholson et Hazel Court !

Fait très étrange, Richard Matheson adorait son script, qui avec le recul paraît pourtant bien léger !

Souvent considéré comme le moins réussi de la série des adaptations d’Edgar Poe par Roger Corman, Le Corbeau souffre d’une très mauvaise réputation qu’il ne mérite pas. Car si le scénario demeure franchement anecdotique, on aurait tort de renier une mise en scène et une atmosphère au diapason de l’univers gothique recherché, qui a su préserver par delà les années un délicieux charme suranné et poétique. Le duel de sorciers final, qui oppose symboliquement deux des plus grandes figures de l’histoire du cinéma fantastique (Price & Karloff), ne devrait pas être raillé pour son côté factice, mais devrait nous rappeler au contraire que Corman et son équipe faisaient des merveilles avec un budget des plus ridicules. C’est ainsi que Le Corbeau, qui fut tourné en quelques jours, recyclant les décors (comme d’habitude) des précédentes adaptations, noyant les images de brumes épaisses et autres toiles d’araignée, saturant les couleurs vives et donnant à ses acteurs toute la liberté de cabotiner jusqu’à la caricature, doit plutôt être considéré comme un spectacle familial à l’ancienne, généreux et iconique, qui se regarde les soirs d’hiver ou bien au soir d’Halloween, comme on regarde un bon vieil épisode de Scooby-doo ! Ou quand la toile de fond gothique et ténébreuse devient parodique. Pour une adaptation d’Edgar Poe, voilà bien qui est original ! Et ce n’est pas pour rien que ce genre de film inspira durablement toute une génération de cinéastes, Tim Burton en tête…

Et encore un duel au sommet !

Et encore un duel au sommet !

6) La Malédiction d’Arkham

Le pitch : Au XVIII° siècle, dans la bourgade d’Arkham, le sorcier Joseph Curwen a établi une relation avec les démons d’une réalité parallèle. Il accouple les monstrueuses créatures avec les femmes du coin, qui mettent au monde des êtres difformes !
Brûlé vif par les habitants du village, il jure de se venger et porte sa malédiction sur tous leurs descendants.
Un siècle plus tard, Charles Dexter Ward, son héritier, arrive à Arkham…

Avec La Malédiction d’Arkham, Corman décide de s’éloigner de l’univers du poète gothique américain pour approcher celui de l’écrivain horrifique H. P. Lovecraft,  Samuel Z. Arkoff & James H. Nicholson lui imposeront tout de même de mêler cette nouvelle influence à celle de Poe. Mais le film deviendra, envers et contre tous, la première adaptation cinématographique de l’univers de Lovecraft.
Ainsi naquit le mariage entre les poèmes de Poe et les nouvelles de Lovecraft, qui allait, l’air de rien, devenir une constante en ce qui concerne la transposition sur grand écran de l’écrivain de Providence ! En 1965, le réalisateur Daniel Haller (directeur artistique de Corman) mettait en chantier, pour le même studio, Die, Monster, Die ! , une adaptation de la nouvelle La Couleur tombée du ciel, du même Lovecraft, avec une atmosphère au diapason de la série cinématographique inspirée des poèmes de Poe. Bien plus tard, le premier sketch du film Necronomicon renouvellera le mariage entre les univers conjoints des deux écrivains, qui se retrouveront une fois encore dans Le Territoire des Ombres, une déclinaison ibérique de l’univers lovecraftien…

Et le cinéma s’intéressa à Lovecraft…

Et le cinéma s’intéressa à Lovecraft…

Si La Malédiction d’Arkham porte en version originale le titre The Haunted Palace, un poème d’Edgar Poe, il s’agit en réalité d’une adaptation plus ou moins officielle de L’affaire Charles Dexter Ward, une nouvelle de H. P. Lovecraft. Le poème de Poe est cité par écrit à deux reprises (comme souvent dans la série des films de Corman). Mais pour le reste, le film est une adaptation de l’œuvre de Lovecraft…
Le scénario, rédigé par Charles Beaumont, qui s’installe désormais durablement à la place de Richard Matheson, va d’ailleurs plus loin en intégrant plusieurs éléments liés à la mythologie de l’écrivain horrifique, tel le Necronomicon et les Grands Anciens Cthulhu et Yog-Sothoth…

Une fois encore, Corman décide de préserver davantage l’esprit à la lettre et opère une synthèse conceptuelle des éléments issus de son matériel littéraire. Et ce concept deviendra également une autre constante pour toutes les adaptations futures dédiées aux écrits de Lovecraft…
A travers la caméra du réalisateur, les éléments gothiques et horrifiques deviennent d’envoûtantes enluminures faites de brumes colorées et de manoirs menaçants se découpant sous la pleine lune. La photographie, somptueuse, fait naitre l’épouvante dans un écrin cobalt, qui suggère l’horreur des événements plus qu’il ne la montre.

Bleu comme l’enfer

Bleu comme l’enfer

Il y aurait encore beaucoup à dire de cette œuvre fédératrice, qui n’est d’ailleurs pas exempte de défauts. Et il apparait aujourd’hui bien naïf de voir tous les ancêtres du village d’Arkham, remplacés, un siècle plus tard, par leurs descendants incarnés par les mêmes acteurs !
Pour autant, l’importance du film dans l’histoire du cinéma est telle qu’il ne faut pas la prendre à la légère. Outre le fait qu’il s’agisse de la première adaptation des écrits de Lovecraft et un cas d’école dans le mariage entre son influence et celle d’Edgar Poe, il est également important de noter que La Malédiction d’Arkham est un film précurseur sur le thème de la « possession » (thème repris deux ans plus tard dans La Tombe de Ligeia)…

Aujourd’hui naïve et surannée, parfois surjouée mais toujours splendide d’un point de vue plastique, cette œuvre classique du cinéma fantastique ne fera aujourd’hui plus peur à personne. Mais elle n’en demeure pas moins une pierre à l’édifice du genre qui nous intéresse à tous, ici.
A noter la présence de Lon Chaney Jr, autre grand acteur spécialisé dans les films d’horreur (la plupart des monstres de la Universal, certes, mais aussi le rôle de Lenny dans Des Souris et des Hommes !), dont ce fut l’un des derniers rôles…

Horreur, monstre lovecraftien et… Lon Chaney Jr !

Horreur, monstre lovecraftien et… Lon Chaney Jr !

7) Le Masque de la Mort Rouge

Le pitch : Au Moyen-âge, alors que la peste fait des ravages, le sinistre prince Prospero organise d’étranges orgies sataniques dans son château et sème la terreur dans le pays. Un jour qu’il traverse un village, il remarque une jeune femme qui le supplie de faire preuve de compassion. Il décide alors de l’emmener avec lui afin de l’initier aux plaisirs défendus du monde des ténèbres…

De toute la série chroniquée ici, Le Masque De La Mort Rouge est largement mon préféré. Cet avis est d’ailleurs partagé par de nombreux admirateurs confondus, qu’ils le soient d’Edgar Alan Poe, de Roger Corman ou encore du grand Vincent Price, qui interprète le premier rôle sur le film, comme presque toujours…

Poésie gothique, incomparable

Poésie gothique, incomparable

Revoir aujourd’hui un tel film nous fait prendre conscience à quel point Roger Corman, plus tard connu pour être un assez mauvais producteur de séries Z, était alors un très grand réalisateur et un étonnant créateur d’univers fantastiques cinématographiques.

Alors que tout le monde s’accorde sur le fait que les écrits de Poe ne sont pas une mince affaire en termes d’adaptation, le point de vue du réalisateur sur la manière de les porter à l’écran est, une fois encore, d’une remarquable intelligence.
Après avoir utilisé le savoir faire de Floyd Crosby, Corman nomme ici Nicholas Roeg au poste de chef opérateur, futur cinéaste très intéressant dans le registre du fantastique, a qui l’on doit notamment le célèbre Performance avec Mick Jagger, le très beau L’Homme qui venait d’ailleurs avec David Bowie, ainsi que le magnifique et ténébreux Ne vous retournez pas, dans lequel il transformait la ville de Venise en véritable cauchemar viscéral !

Le Masque De La Mort Rouge est envoûtant dès la première image. Corman opte pour une saturation des couleurs vives qui éclaboussent l’œil du spectateur et profitent du format Technicolor pour composer de véritables tableaux expressionnistes. Afin de masquer le côté factice de nombreux décors de studio, il continue de noyer ses images d’une brume épaisse, qui confère au récit une atmosphère gothique du plus bel effet. Les éclairages de Nicholas Roeg sont splendides et le décor du château médiéval est majestueux. Toutes les pièces du palais, qui occupent les trois-quarts de l’intrigue, sont conceptuelles, chacune savamment décorée en fonction du thème de la séquence et des couleurs qui s’y harmonisent (Ah ! la chambre jaune de torture psychologique !).

Ambiance magique et colorée, aussi bien dehors que dedans !

Ambiance magique et colorée, aussi bien dehors que dedans !

Comme dans les autres films de la série, Corman privilégie l’esprit à la lettre. Le script réduit l’intrigue principale à son architecture la plus minimale et se focalise sur l’aspect psychologique des personnages. A ce jeu, évidemment, Vincent Price mange l’écran et les haut-parleurs en composant une figure démoniaque tout en ambivalence suave, tantôt sensiblement ému par l’innocence de sa protégée, ou à l’inverse livré à son impitoyable cruauté. Le reste n’est occupé que par une poignée de séquences symboliques et oniriques, teintées de sadisme et de décadence (relatives, car nous sommes dans le cinéma grand-public des années 60). La « Mort rouge » se substitue ainsi à une sorte de fléau divin, qui, tel celui de Sodome et Gomorrhe, ne laissera la vie, après un bain de sang chromatique, qu’à une toute petite partie des protagonistes.

C’est donc dans cette alchimie d’une justesse artistique étonnante, qui allie un savoir-faire extrême, une économie de moyens parfaitement dispensée, une vision conceptuelle de la mise en scène, une approche psychologique, symbolique et onirique envoûtante, une poésie macabre hautement gothique, une interprétation principale et une équipe technique de premier ordre, que le cinéma de Roger Corman dans sa série des adaptations des écrit d’Edgar Poe s’inscrit dans l’histoire du cinéma fantastique comme une des références du genre.

8) La Tombe de Ligeia

Le pitch : L’Angleterre au XIX° siècle. Vernon Fell, un riche propriétaire, enterre sa femme, nommée « Ligeia », dans son domaine. Celle-ci lui a promis de ne jamais mourir et les habitants soupçonnent une malédiction. Peu-après, Vernon rencontre Rowena et l’épouse. De bien étranges phénomènes surnaturels se manifestent alors, notamment dans la ressemblance entre Rowena et Ligeia, qui semble s’accentuer de jour en jour…

Roger Corman réalise La Tombe de Ligeia en 1965. Il s’agit du huitième et dernier film de la série dédiée aux adaptations des écrits et poèmes d’Edgar Alan Poe. Le scénario est cette fois rédigé par Robert Towne, qui succède à Richard Matheson et à Charles Beaumont
Pour la première fois, Corman délaisse ses décors de studio et ses brumes colorées pour les décors naturels, empruntés à l’Angleterre ancestrale (une scène se déroule au beau milieu des vestiges de Stonehenge).
L’intrigue, onirique en diable, nous conte avant tout l’histoire d’une possession, et inaugure ce qui deviendra un véritable sous-genre du cinéma d’horreur. Le script est très habile, qui finit par donner une explication très cohérente à tous ces événements surnaturels.

Corman est sorti de son studio !

Corman est sorti de son studio !

Evidemment, les effets horrifiques souffrent à présent du poids de l’âge et trahissent le côté un peu archaïque des films de Roger Corman (encore que celui-ci est sans doute le plus beau et le plus soigné du point de vue de la photographie). Les nouvelles générations pourront le trouver très kitsch, mais les amoureux des classiques du septième art apprécieront cette atmosphère gothique, romantique et onirique, digne d’un travail d’esthète. Du grand art « pour l’époque », comme on dit aux jeunes lorsqu’ils ne reconnaissent plus certains codes narratifs, tombés dans la désuétude. Car La Tombe de Ligeia est un véritable film d’école dans le genre des films de possession, auquel il ajoute toute la poésie macabre dont Corman avait le secret, et à laquelle le grand Vincent Price prête sa nature habitée et tragique…

Mais il y a de beaux intérieurs quand même…

Mais il y a de beaux intérieurs quand même…

Ainsi se termine, entre les brumes colorées et les visions oniriques kaléïdoscopiques chamarrées, notre tour d’horizon sur le monde d’Egdar Poe selon Roger Corman, pour une petite rétrospective d’une série entrée depuis dans la légende.
Après l’histoire de la Hammer et celle des monstres de la Universal, c’est une nouvelle page qui se tourne sur l’histoire du cinéma fantastique et le patrimoine artistique de nous autres, les geeks.

A noter que L’Horrible Cas du Dr X et le très étrange The Terror (ou Le Château de la terreur, avec Jack Nicholson & Boris Katloff), sans être des adaptations de Poe, sont également des films réalisés par Roger Corman, très inspirés du même univers).

Cette série de films imprimera durablement l’esprit des amateurs d’histoires fantastiques et, au rayon bande-dessinée, son héritage sera extrêmement important. Cela commencera avec les séries de l’éditeur Warren Publishing (Creepy, Eerie, Vampirella) et l’on retrouvera cette influence de manière très marquée chez des illustrateurs chevronnés comme Richard Corben ou Bernie Wrightson, qui adapteront certaines nouvelles de manière personnelle. Une anthologie illustrée par Horacio Lalia  fera également date et, plus récemment, une paire d’auteurs franco-belges imagineront une mini-série amalgamant plusieurs nouvelles de l’écrivain intitulée Histoires Extraordinaires d’Edgar Alan Poe. On trouvera même un crossover improbable réunissant Batman et Edgar Poe dans un eleseword publié en 2003 sous le titre Nevermore !
Le point commun avec Roger Corman ? Et bien cela sera visible dans le choix de préserver l’esprit à la lettre en transformant complètement les histoires pour n’en garder que l’atmosphère ainsi que quelques éléments iconiques !
Bien évidemment, la liste de ces adaptations dans le domaine du 9° art n’est pas exhaustive et ne constitue qu’une entrée en matière sélective…

Tout un monde prêt à illustrer

Tout un monde prêt à illustrer

 

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I Need a Sideshow ! 2/5
Roger Corman s’est spécialisé dans les 60′s dans les adaptations plus ou moins libres d’Edgar Allan Poe. Et donna naissance à de véritables perles gothiques avec Vincent Price au sommet de l’affiche. Tornado en égrène pour vous les plus belles pépites.

—-La BO du jour:
De l’horreur, des araignées, Alice et Vincent Price !

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