La loi du plus fort (Predator)

Predator de John McTiernan

1ère publication le 12/10/16-MAJ le 20/10/18

Le chêne autrichien dans le viseur du chasseur slainhg_04

Le chêne autrichien dans le viseur du chasseur

Par  PIERRE  N

VF : 20th century fox

Predator est un film de 1987 réalisé par John McTiernan, bien connu depuis des cinéphiles et des amateurs de cinéma d’action pour sa filmographie de haute tenue (Die Hard 1 & 3, À la poursuite d’octobre rouge, Last Action Hero, le Treizième guerrier).

À la fin des années 70 et au début des années 80, l’impact de Star Wars amène de profonds bouleversements dans l’industrie cinématographique:  l’ère des blockbusters modernes est enclenché, la science-fiction profite d’un nouvel élan, certains sujets habituellement réservés à la série B intègrent de plus en plus la série A.

Ces films plus optimistes (certains diront naïfs) sont le signe d’un changement dans l’ère du temps, dont le signe le plus significatif est celui de la période dorée du Nouvel Hollywood,où les réalisateurs phares se retrouvent confrontés aux bides  (1941 de Spielberg, La Porte du Paradis de Cimino, Blow Out de DePalma).

Certains ont vu dans les choix de Spielberg et Lucas le début de la fin de cette période, avec un cinéma plus commercial, plus grand public là où le cinéma américain des années 70 est connu pour être politisé, sombre et sans concessions, marqué par la contre-culture, le Watergate et tous les bouleversements propres à cette période (en passant par l’influence du cinéma européen et du classicisme hollywoodien).
Certains vont jusqu’à considérer le duo Spielberg/Lucas comme les fossoyeurs de cette période, alors que faisant partie de cette mouvance (avec des films tels que Duel ou THX 1138).

Qui c'est la star, le rasta ou l'autrichien ?  Source : Predatorwavin (C)  https://monsterlegacy.files.wordpress.com/2014/01/predatorwavin.jpg?w=662&fbclid=IwAR0f-prFJAENORTieDDrtDeIAi7oByltSDaPPnZkxboBma50c4_k6YAuO0k

Qui c’est la star, le rasta ou l’autrichien ?
Source : Predatorwavin
(C) 20th Century Fox

Comme souvent la vérité est plus nuancée que cela puisque cette période a fini par se solder par une mésentente entres les studios et ces réalisateurs qui prirent la grosse tête, tels Coppola ou Cimino, avec leurs budgets pharaoniques. La période des auteurs avait  atteint ses limites et le public  une part de responsabilité en permettant aux studios d’entamer un nouveau cycle, celui des franchises, des blockbusters et du divertissement roi.

Pendant que certains réalisateurs continuent leur ascension dans le domaine du cinéma de genre (Carpenter, Cronenberg) une nouvelle génération commence à s’imposer, avec son lot de codes esthétiques et de réalisation, notamment pour ceux qui viennent du monde de la publicité (Tony Sott et son illustre frangin, Adrian Lyne, Michael Mann).
Dans le domaine du cinéma fantastique/SF, les réalisateurs les plus intéressants sont ceux qui entretiennent une filiation avec la série B des années 50, qu’il s’agisse des productions Amblin de Spielberg, des nouvelles tendances du film d’horreur, ou encore des premiers films de James Cameron, élève de l’écurie de Roger Corman, qui transcende ses limites budgétaires par son talent visuel, ou Sam Raimi avec le premier Evil Dead.

Dans ce cadre assez étriqué, il est parfois difficile pour des jeunes réalisateurs de s’imposer sans se contenter d’être un simple faiseur, tandis que les vielles gloires de la décennie précédente ont parfois du mal à renouer avec le succès tel William Friedkin, avec des excellents films policiers tels que Cruising ou Police Fédérale Los Angeles.

Rien de tel que la mitrailleuse Gatling pour se débarrasser des mauvaises herbes

Rien de tel que la mitrailleuse Gatling pour se débarrasser des mauvaises herbes / Source : This distracted glob   (C) 20th Century Fox

John McTiernan est un peu à part dans ce domaine; déjà parce que ses influences se situent plus du côté du cinéma européen, mais aussi et surtout parce qu’il va révolutionner le cinéma d’action avec une approche sensiblement différente, qui passe par le biais d’une mise en scène plus sophistiquée, d’une gestion de l’espace remarquable, et d’une rigueur qui le pousse à ne pas prendre les spectateurs pour des cons (en cette heure des franchises interchangeables et du manque d’originalité des exécutifs d’Hollywood il serait appréciable d’avoir de nouveau quelqu’un de cette trempe).

Après son premier film Nomads, les producteurs ne voient encore en lui qu’un faiseur susceptible de se plier à leur volonté. Et le moins que l’on puisse dire c’est que le contrat est rempli, sauf qu’en cours de route le film change de trajectoire, ce qui le rend diablement intéressant.

Predator débute ainsi comme n’importe quel actioner 80’s, débordant de testostérone et d’assurance, ces mercenaires sont confiants en croyant qu’il s’agit d’une mission comme les autres.
Avec leurs muscles volumineux, leurs t-shirt MTV, Dutch et ses potes sont des purs produits de l’Amérique reaganienne triomphante et sûre d’elle, qui va se prendre la dure réalité en pleine poire. C’est aussi le cas des militaires du Aliens de Cameron, lui aussi taxé de film bourrin, ce qu’il ne l’empêche d’avoir un scénario qui construit la montée en puissance patiemment.
Predator procède de la même façon, tout en attente et en tension consistant à montrer la créature de manière partielle (invisible qui plus est la plupart du temps).

Dans la jungle, le danger est partout

Dans la jungle, le danger est partout / Source IMFDB C) 20th Century Fox

Le début des phénomènes étranges bouscule ce programme, le film d’action d’action laisse la place au fantastique et au survival digne de Rambo et Délivrance. À partir de cette prise de conscience, les rôles s’inversent, les prédateurs deviennent les proies, et les humains se montrent démunis malgré leurs armes et leurs biceps (dans une scène assez symptomatique, on les voit tirer dans le vide sans arriver à rien toucher). Les héros sont traqués et leur méthodes habituelles sont obsolètes, car ils ont enfin trouvé meilleur qu’eux.
Dès lors, McTiernan préfère délaisser les scènes propres au genre, tel la prise du champ des rebelles (il a laissé le soin à la seconde équipe de s’en charger) pour pouvoir ainsi se concentrer sur la survie des protagonistes obligés de se servir des ruses de sioux pour espérer s’en sortir.

Contrairement au reste de sa filmographie, McTiernan n’a pas l’occasion de se servir du cinémascope en raison des effets spéciaux sur l’invisibilité qui dictent un format particulier.
Vu le tâtonnement à propos du design initial, les producteurs peuvent s’estimer heureux vu la tournure prise au final. En effet, le design de départ du Predator était beaucoup plus insectoïde, avec des grands yeux, et une tête allongé qui se mettait à dodeliner quand il se mettait à courir.
Les cascadeurs choisis pour enfiler le costume ne se sont pas montrés très enthousiastes (avec parmi eux un certain Jean-Claude Van Damme) au point que le besoin de revoir la copie s’est vite fait sentir.

Shane Black le seul geek de la bande

Shane Black le seul geek de la bande Source Movie World    (C) 20th Century Fox

Avec Stan Winston comme aide déterminante, la direction prise se veut plus rassurante. Adieu le design de monstres des années 50, place au guerrier rasta affublé de mandibules, qui en impose avec ses 2 mètres 19 (pour une fois Schwarzy paraît chétif en comparaison). Peu à peu le film gagne sa propre identité, en s’éloignant du projet de départ (The Hunter avec Christopher Reeves).

En embauchant un réalisateur qu’il croit malléable, le producteur Joe Silver ne se doute pas qu’il a trouvé là une perle rare, capable d’incorporer le genre dans des directions inédites, à mi-chemin entre classicisme et post-modernisme.
Le cinéma de McT, bien que souvent ancré dans le genre codifié de l’actioner, se démontre très cérébral, tant dans sa mise en scène sophistiquée que dans le comportement des personnages (tel John McClane se montrant vif d’esprit dans Piège de Cristal).

Predator ne déroge pas à la règle, puisque les solutions bourrines et technologiques ne fonctionnent pas, les protagonistes ne doivent faire qu’un avec l’environnement, leur territoire après tout, en renouant avec leurs origines. Le guerrier doit laisser la place au chasseur.

La précision chirurgicale du chasseur ultime

La précision chirurgicale du chasseur ultime /  Source Imgur     (C) 20th Century Fox

Les armes se révèlent inefficaces, car le plus grand atout dans le cinéma de McT c’est l’intelligence. Dès lors, l’équipe va devoir recourir à des techniques d’un autre âge et pourtant très efficaces. La discrétion est de mise face à un adversaire implacable, mais ne suffit pas, étant donné qu’ils se font décimer un à un. Tant et si bien qu’il n’en reste plus qu’un (spoiler il est sur l’affiche).

À partir de là le plein potentiel iconique et évocateur du long-métrage s’accentue, par le biais d’une tournure mythologique, un combat de titans où la parole est superflue (cela tombe bien puisque c’est une des marottes de McT de se reposer sur le découpage pour permettre au spectateur de comprendre les tenants et aboutissants par le biais de l’information visuelle).
La question du langage et du caractère universel du cinéma est une considération primordiale chez lui, à savoir arriver à comprendre un film malgré la barrière de la langue grâce à l’image. Ce questionnement trouve un écrin dans la dernière partie, qui constitue un duel épique quasi-silencieux opposant deux chasseurs déterminés. Plus de gadgets high tech, plus d’armes lourdes, juste deux ennemis en prise avec leur environnement, déterminés à survivre.

Le Predator en quête du dernier survivant (non pas Ken)

Le Predator en quête du dernier survivant (non pas Ken) Source : cdn    (C) 20th Century Fox

Le décor se révèle plus sauvage, clairsemé, en phase avec l’aube de l’humanité qu’incarne Dutch en renouant avec les techniques des premiers hommes. C’est là que se révèle la part anthropologique du récit sur la nature de l’homme et sur ce qu’il révèle de lui-même en abandonnant les apparats de la civilisation. Dutch a renoué avec les techniques de ses lointains ancêtres et cette fois c’est le Predator qui use d’une technologie qui se révèle faillible (cette inversion des rôles est constante dans le film).

La principale considération du réalisateur reste la mise en scène, pour délimiter l’espace de manière optimale (non pas d’une manière sur-découpé et illisible à la Michael Bay) et donner à ce combat une allure ample et spectaculaire. Cette sorte d’épure progressive vire à l’abstraction, avec de moins en moins de dialogues et de protagonistes, pour ne garder que l’essentiel au final. S’il n’y avait pas les arbres autour, cela pourrait être un combat de gladiateurs.

Ce final crépusculaire conclue la montée en puissance du film, ayant débuté comme un film d’action lambda, pour se conclure avec un survival épique, à mi-chemin entre Rambo et La Chasse du compte Zaroff. Le pitch simple à base de mélange des genres disparates donne l’opportunité d’avoir une certaine latitude, permettant à McT de tenter pas mal de choses sur le plan formel, avec un exercice de style de première classe, véritablement transcendé par la mise en scène, là où le sujet de base, s’il avait échoué, l’aurait relégué aux tréfonds de la série Z.

Dutch renoue avec les techniques de ses ancêtres et s’approprie l’invisibilité de l’ennemi

Dutch renoue avec les techniques de ses ancêtres et s’approprie l’invisibilité de l’ennemi /  Source : Survivaltech (C) 20th Century Fox

Si John McTiernan est considéré comme un de ceux qui ont révolutionné le cinéma d’action dans sa représentation (tel Tsui Hark ou George Miller) ce n’est pas pour rien, tant sa méthode tranche par rapport à la stylisation à la John Woo et aux actioners 80’s tel Commando ou encore les suites de Rambo, bien loin d’atteindre le niveau du premier film, plus proche de l’amertume du cinéma des années 70 que du triomphalisme reaganien. En cherchant bien il y a toujours moyen de trouver un film à contre courant des tendances dominantes, par exemple l’iconoclaste et revanchard They Live qui tire à boulets rouge sur la mentalité de l’Amérique de l’époque.

Arnold Schwarzenegger qui était alors envisagé à l’époque pour Robocop et Piège de Cristal (qui a failli devenir la suite de Commando) trouve avec ce film un moyen de se mettre en avant et de pérenniser son ascension au box-office. Après Conan le barbare, où il était tout à fait à sa place avec son physique hors normes qui donne tout de suite une dimension maousse, bigger than life, il perce enfin dans le milieu. L’essai est confirmé deux ans plus tard avec Terminator, où il interprète le T-800, un rôle sur mesure pour son jeu monolithique.

C’est ce qui le différencie de Stallone, son confrère/rival de toujours, moins limité en tant que comédien et plus impliqué dans le processus créatif (il faut se rappeler qu’il était scénariste du premier Rocky entre autres). Comme on peut le voir dans ses films des années 90, il a fait preuve d’auto-dérision envers sa propre image et a compensé en partie cette lacune du registre limité par son charisme naturel à l’écran, lui permettant de rester en haut du podium pendant une dizaine d’années.
Avec ce film, il a pris soin d’être entouré de bons comédiens ayant les qualités physiques requises, qu’il s’agisse de Carl Weathers plus connu pour son rôle d’Apollo Creed, Bill Duke tout droit sorti de Commando, ou encore Sonny Landham qui s’est fait remarquer sur le tournage puisque un garde du corps lui a été assigné pour l’empêcher de se battre avec les autres.

Le design de Stan Winston, aussi intemporel que mémorable

Le design de Stan Winston, aussi intemporel que mémorable   Source Walkingtaco (C) 20th Century Fox

Malgré la présence de Shane Black (scénariste de L’Arme Fatale et réalisateur d’Iron Man 3) au casting, venu pour épauler en cas de réécritures du script, McT a tenu bon la rampe avec son premier blockbuster, marquant le véritable début d’une carrière prolifique stoppée net par ses problèmes judiciaires qui l’ont éloigné durablement d’Hollywood.

À l’instar de Verhoeven, qui a débuté à Hollywood pour mieux chuter durant la même période, il ne lui reste plus comme horizon viable du financement que la bonne vieille Europe, devenue le refuge de certains réalisateurs américains en manque de projets (Walter Hill, Brian De Palma) qui ne se reconnaissent plus dans le cinéma américain actuel, constitué de divertissements inoffensifs, de suites à rallonge et de blockbusters calibrés et convenus, aussi vite vus, aussi vite oubliés.
Tout l’inverse de Predator en somme…

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« Increvables » 3/7
Pierre Navarre nous explique pourquoi parmi tous les blockbusters des années 80, le premier Predator est un film brillant sur les apparats de la civilisation et la proie devant chasseur. Allez ! répétez avec moi : un chasseur sachant chasser sans Schwarzie chez Bruce Lit !

La BO du jour : Quand la fine fleur des acteurs baraqués des années 80 fait fasse au chasseur ultime, l’affrontement ne peut être que brutal, et magnifié par une mise en scène du tonnerre.
une équipe soudé laisse donc la place à une autre, celle du seul et unique John Fogerty…

32 comments

  • Vindicator  

    Super article. Si je comprends bien le We c’est des specials cinéma ?

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