La Piscine

Le beau voyage par Zidrou et Springer

Attention, ce commentaire révèle des passages clés de l’oeuvre.

J'ai touché le fond de la piscine...

J’ai touché le fond de la piscine…©Dargaud

Lea  est une jeune femme célèbre qui travaille pour la télé; alors qu’elle s’apprête à s’envoyer en l’air avec un type de passage, elle apprend par téléphone la mort de son père.

Pendant les 60 pages de cet album, elle fait son travail de deuil et le lecteur accompagne cette femme terriblement séduisante dans ses souvenirs douloureux. Des parents absents, distants, répugnant à témoigner de la tendresse à leur enfant.

L’adultère de sa mère, le divorce de ses parents qui en résulta et le dénominateur commun de toute cette douleur:  la mort du petit Léo, frère aîné noyé dans la piscine familiale dans des circonstances mystérieuses.

Notre héroïne doit coexister avec ce fantôme qu’elle n’a jamais connu et à qui elle doit la vie.

Entendons par là que Léa sait avoir été un enfant de remplacement, que de son  prénom à la colère sourde de ses parents qui lui reprochent inconsciemment d’être vivante, Léa doit assumer leurs souffrances  et un secret de famille épouvantable : Léo était un enfant suicidaire qui sentait n’avoir pas été désiré.

Mazette ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que Zidrou n’a pas choisi la facilité avec cet album !

La mort d'un enfant en bande déssinée

La mort d’un enfant en bande dessinée©Dargaud

Il choisit de parler de la chose la plus épouvantable qui puisse exister : la mort d’un enfant dans une famille. Si l’on appelle un orphelin celui qui perd son parent, l’inverse n’existe pas! Dans aucune langue le mot désignant le parent qui survit à son enfant n’existe, tant il nous parait contraire à l’ordre des choses qu’un petit d’homme disparaisse avant ses géniteurs.

En moins de 60 pages, Léa enterre son père, se rappelle avoir assisté aux ébats adultères de sa mère, avoir avorté à 16 ans pour éviter d’être une mauvaise mère, et redoublé de stratégies pour se faire aimer pour ce qu’elle est et découvre 25 ans après le terrible secret de son frère. Pour autant, Zidrou arrive à écrire le parcours d’une survivante qui tente à tout pris d’être heureuse malgré les boulets enchaînés à ses pieds.

Baiser pour ne pas mourir !

Baiser pour ne pas mourir !©Dargaud

Le sexe qui ouvre l’album, la masturbation de son petit bout de vie, la consolation que Léa trouve auprès dans les bras et parfois entre les cuisses son amie, sont autant de facteurs de résilience qui lui permettent  de rester vivante. D’entendre son corps répondre présent pour la forme.

Le récit déstructuré qui s’assemble au gré de ses émotions, de ses sensations et de ses souvenirs refoulés permettent au lecteur de créer un fort sentiment d’empathie avec ce personnage qui refuse d’être la victime d’un destin familial trop lourd pour elle. En faisant des liens , avec les actes les plus absurdes de sa vie, Léa effectue face à son lecteur une psychanalyse réussie où elle tente de re-fragmenter les espaces vides de ses souvenirs. Voici une histoire qu’aurait parfaitement pu écrire l’ami britannique Neil Gaiman qui n’excelle jamais autant que dans la description de carcans familiaux, de rites funèbres et des résolutions en découlant.

Sauf que notre auteur est français et qu’il a un autre chef d’oeuvre à son actif : Les Folies Bergères ( également chroniqué sur ce site par votre serviteur). Comme Gaiman, d’ailleurs il fait preuve d’une magnifique polyvalence en écrivant par ailleurs des livres pour enfant, notamment DucobuEn choisissant un média divertissant comme la bande dessinée, il s’attaque à tous les tabous qui constituent notre expérience d’être humain : la mort, la peur, les erreurs parentales, les remords et les non dits. Pour autant, la lecture de ce Beau Voyage est très plaisante et jamais dans le pathos. Zidrou sait se faire éconnome sur la gestion du drame intime de son héroïne qui refuse de sombrer dans la depression et reussit à faire de sa tristesse un atout.

Je ne suis pas une victime !

Je ne suis pas une victime !©Dargaud

Il est aidé par le dessin élégant de Springer. Ses personnages sont dotés de regards très beaux, notamment ceux de Léa qui exprime sa mélancolie, sa détermination. Il crée une héroïne de papier très attirante dans sa fragilité, déterminée dans une sexualité que l’on aimerait partager avec elle.

Quelques grands moments parsèment l’album: le tournage d’un clip où Léa passe de la tristesse à la joie pour la nécessité du travail, les scènes surréalistes où le fantôme de Léo viennent la hanter la nuit après l’amour, où une séquence déchirante où son père lui parle post-mortem par un procédé scénaristique astucieux.

Malgré la gravité de son sujet, voici une histoire magnifique comme on aimerait en lire plus souvent. Zidrou multiplie les allusions psychanalytiques accessibles à tous et en donnant un sens à la vie de Léa, il en donne aussi à son lecteur pour poursuivre ce voyage au pays du chagrin, où l’auteur, tel un guide bienveillant, ne lâche jamais notre main. Une grande histoire pleine de tristesse. Une grande tristesse pour une histoire d’espoir…

Rédemption Post-Mortem...

Rédemption Post-Mortem…©Dargaud

4 comments

  • Présence  

    Très belles planches, très beau commentaire. Heureusement que tu as insisté sur le fait qu’il s’agit bien du même auteur que l’élève Ducobu, pacre que c’est impossible à deviner. Du coup j’en ai profité pour aller jeter un coup d’oeil à sa page wikipedia, sa bibliographie en impose.

    Je trouve que tu as très bien choisi les images.

  • Tornado  

    Vibrant. Je n’aurais même pas feuilleté cet album je pense. Vive les beaux commentaires, qui permettent de découvrir des choses que l’on n’aurait jamais pu découvrir tout seul.

  • Mlle Prudence  

    J’avais les larmes aux yeux quand elle écoute le message de son père ( messagerie téléphone), mais à par ça j’ai fini avec un  » ouais « . L’auteur introduit des histoires très lourdes et dramatiques, il nous présente ceci cela mais d’une façon trop rapide à mon gout
    Ca ne suffit pas de dire que l’enfant se suicide à cause du traumatisme in utéro dans 5 lignes, que la fille fait des choses folles parce que ses parents sont pas là !
    Je trouve que la BD méritait quelques pages de plus, mais c’est un point de vue personnel, je n’aime pas les histories avec des fins ouvertes !

  • jyrille  

    Pas mieux que Présence. J’évite ce genre d’histoire mais j’ai quand même envie de la lire et les planches sont vraiment chouettes (même si je mettrai un bémol sur la couleur). Le procédé dont tu parles à la fin existe déjà dans le dernier tome des Aventures de Lapinot par Trondheim.

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