Lait, batteur à œufs et mayonnaise

Première publication le 13 .02.15 /Mise à jour le 17.03.16

Avec un flingue trop lourd et des talons hauts

Avec un flingue trop lourd et des talons hauts©Marvel Comics

Elektra assassin par Frank Miller & Bill Sienkiewicz

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Marvel

VF : Edtions Usa, Delcourt, Panini

Ce tome regroupe les 8 épisodes de la minisérie initialement parue en 1986/1987. Delcourt, les Editions USA et Panini ont publié cela en VF.

Quelque part dans un asile de San Conception, un pays d’Amérique du Sud, une jeune femme subit l’incarcération primitive réservée aux malades mentaux tout en examinant ses bulles de souvenirs.

Elle se souvient quand elle était le ventre de sa mère, de la mort de sa mère, de sa tentative de suicide, de ses années de formation d’arts martiaux avec un sensei, puis avec des ninjas mythiques (Star, Shaft, Flame, Claw, Wing, Stone et Stick), etc.

Des dessins enfantins pour les souvenirs d'enfance

Des dessins enfantins pour les souvenirs d’enfance©Marvel Comics

Petit à petit elle se rappelle l’enchaînement des événements qui l’a conduite à cette situation. Elle doit maintenant s’évader et empêcher la Bête de déclencher une apocalypse nucléaire. Elle doit également échapper aux équipes du SHIELD (une organisation étatsunienne de contrespionnage aux gadgets haute technologie). Pour ça elle va manipuler sans vergogne John Garrett, un agent très spécial, même parmi ceux du SHIELD.

L’introduction apprend au lecteur que ce projet était un souhait de Frank Miller qui a eu la latitude d’être publié par Epic Comics (la branche adulte de Marvel à l’époque) et que dès le départ il avait souhaité que l’histoire soit illustrée par Bill Sienkiewicz.

La domination mentale d'Elektra sur Garrett

La domination mentale d’Elektra sur Garrett©Marvel Comics

Pour les puristes, le récit se situe avant qu’Elektra ne réapparaisse aux cotés de Matt Murdock dans la série Daredevil. En cours de lecture, il apparaît que le rôle à venir d’Elektra dans l’univers partagé Marvel n’a aucune espèce d’importance et Elektra : assassin peut lu, doit être lu indépendamment de la continuité.

Frank Miller n’y va pas avec le dos de la cuillère (c’est d’ailleurs un peu son habitude) : Elektra est une ninja qui maîtrise plusieurs techniques surnaturelles dérivées de sa formation avec les 7 maîtres ninjas. Elle est capable de télépathie rudimentaire, de manipulation mentale complexe, de prouesses physiques dépassant les possibilités naturelles du corps humain.

Une mise en page asservie aux besoins narratifs

Une mise en page asservie aux besoins narratifs©Marvel Comics

Cet aspect superhéros peut devenir un trop exagéré dans certaines scènes (2 combats d’affilé sous l’eau, sans respirer). Miller s’en sert également à plusieurs reprises comme d’un deus ex machina permettant de trouver une porte de sortie artificielle d’une situation désespérée. Le récit n’est donc pas à prendre au premier degré, et s’il possède sa logique interne, Miller tourne en dérision plusieurs péripéties.

Comme à son habitude, il charge également la barque sur la représentation des politiques : tous pourris, menteurs, névrosés, hypocrites, à moitié fou (le président en exercice remportant la palme haut la main). Malgré tout, au premier degré, l’aventure tient la route et entretient un suspense soutenu, dans un pastiche mêlant ninja, complot et contrespionnage, avec une franche violence.

Des images plus symboliques que figuratives

Des images plus symboliques que figuratives©Marvel Comics

Ce ton narratif décalé et ironique doit beaucoup aux illustrations de Bill Sienkiewicz, avec qui Miller avait déjà collaboré pour une Graphic Novel de Daredevil Guerre et amour en 1986. Sienkiewicz prend grand plaisir à interpréter à sa sauce chaque scène, chaque case, avec le style graphique qu’il juge le plus approprié au propos. La première page commence avec une illustration pleine page à la peinture d’une plage paradisiaque avec la mer, le ciel et des cocotiers dont le feuillage est d’un vert saturé.

Page suivante, Elektra évoque ses souvenirs et le rendu devient un dessin d’enfant aux crayons de couleur. 3 pages plus loin 3 illustrations mélangent peinture et collage. 1 page plus loin, Sienkiewicz a recours à des formes simples au contour presque abstrait avec des couleurs plates et uniformes. La page d’après il semble avoir découpé des forme dans une feuille de papier blanc, qu’il a collé sur une feuille orange dans une variation de tangram.

Entre dessin de mode et fantasmagorie

Entre dessin de mode et fantasmagorie©Marvel Comics

Quelques pages plus loin, une pleine page à l’aquarelle représente les femmes internées dans des conditions concentrationnaires. Contrairement à ce que le lecteur pourrait craindre, le résultat ne ressemble pas à un patchwork indigeste, ou à un collage psychédélique pénible. Le saut d’une technique à l’autre est plus intense dans le premier épisode que dans les suivants parce que l’histoire est racontée du point de vue d’Elektra dont le fonctionnement intellectuel est perturbé par la rémanence d’un puissant psychotrope dans son sang.

Il faut dire également que Frank Miller accompagne parfaitement chaque changement de style en établissant un fil conducteur d’une solidité à toute épreuve. Avec cette histoire, il a parfait ses techniques de narration. Il écrit les flux de pensées des personnages en courtes phrases parfois interrompues quand une idée en supplante une autre, parfois avec des associations de mots sans former de phrase. Ces pensées sont écrites dans de petites cellules dont la couleur du fond change avec le personnage. John Garrett dispose de cellules de pensée, à fond bleu, Elektra à fond blanc, Sandy à fond rose, etc. Frank Miller adopte également un style rédactionnel différent pour chaque personnage, le pompon revenant à Sandy avec ses cellules à fonds rose et ses phrases à la guimauve fleurant bon les romans de gare à l’eau de rose.

Les pensées sirupeuses sur fond rose

Les pensées sirupeuses sur fond rose©Marvel Comics

Ainsi Miller assure la continuité narrative et justifie chaque changement de style. Mary Jo Duffy indique dans l’introduction américaine que Miller rectifiait ses textes (et même son scénario) après avoir vu chaque planche pour s’adapter à la démesure graphique de Sienkiewicz.

Sienkiewicz ne se contente pas de changer de style pictural régulièrement, il interprète également la réalité. Le scénario de Miller ne fait pas dans la dentelle, il incorpore un niveau de violence très élevé avec des éléments surnaturels, Sienkiewicz relève le défi. Dans le deuxième épisode, Elektra se souvient des 6 instructions fondamentales de son sensei. Il est représenté uniquement sous la forme des yeux et des sourcils qui dépassent sous un calot blanc et un foulard qui lui mange le bas du visage. Ses consignes sont directement lettrées sur le calot et sur le foulard.

Plusieurs approches graphiques coexistent sur une même page

Plusieurs approches graphiques coexistent sur une même page©Marvel Comics

Épisode 3, Garrett est attaché à une machine technologique futuriste dont la forme est fortement inspirée par celle d’une machine à coudre du début du vingtième siècle. Dernière page de l’épisode 5, Elektra et Garrett sont sur un engin volant dérobé au SHIELD qui évoque fortement une locomotive à vapeur.

Ce qui achève de rendre cette lecture agréable est l’humour ironique, sarcastique, moqueur, vachard, tant dans les textes que dans les images. Il faut voir Elektra et Garrett assis sur un lit en forme de cœur et fourbir leurs armes amoureusement, Chastity (une agente du SHIELD) déguisée en nonne, Perry (l’ex coéquipier de Garrett), parler le plus naturellement du monde alors qu’il a un couteau fiché en plein du front, le caleçon logotisé SHIELD de Garrett, la forme des aides laborantins clonés, etc.

Une exagération entre expressionisme et caricature

Une exagération entre expressionisme et caricature©Marvel Comics

Avec cette histoire, Frank Miller a écrit un gros défouloir sadique à l’humour corrosif dont il a le secret. Sous les pinceaux de Sienkiewicz, ce récit potache est sublimé en un tour de force picturale hors norme. En écrivant les textes après avoir vu les pages dessinées, Miller eut la présence d’esprit et le talent de les revoir pour s’adapter à ce foisonnement d’idées, en renforçant le fil conducteur, et en recourant à des techniques narratives plus élaborées. Le tout est un produit de divertissement cynique, drôle et méchant, assez trash.

Après cette histoire, Frank Miller est revenu encore une fois à ce personnage dans Elektra : le retour (1990). Bill Sienkiewicz a écrit et illustré une histoire de grille-pains intitulée Stray Toasters (1990).

Un puissant fantasme guerrier

Un puissant fantasme guerrier©Marvel Comics

14 comments

  • Tornado  

    Voilà un bel exemple où la forme l’emportera, pour moi, sur le fond. Je veux dire par là que je vaus y apprécier non pas l’histoire, mais la façon dont elle sera racontée.
    En lisant cet article je me suis aperçu que les textes de Présence étaient faits pour aller avec les illustrations ! Une sacrée plus-value.

    • Présence  

      Ça me rassure un peu que mon article soit soit fait pour aller avec les images du comics que je commente.

      En lisant ton commentaire, j’ai pris conscience que Frank Miller a choisi la forme d’un thriller (éviter que la fonction de président des États-Unis soit compromise par des intérêts sataniques). Non seulement la forme narrative est exceptionnelle, mais en plus il s’agit d’un bon thriller, avec des éléments de film d’action, et d’enquête policière.

      Comme tu me l’avais fait remarquer, la qualité de la narration s’enrichit du processus itératif adopté par Miller, à savoir retoucher son scénario et ses dialogues, en fonction de ce que Sienkiewicz a représenté.

      Je suis à peu près sûr que c’est Sienkiewicz qui a rajouté les petits elfes bleus auprès des scientifiques du SHIELD, et que Miller a trouvé comment expliquer leur présence (des expérimentations génétiques), accentuant ainsi la dimension « science sans conscience » de cette division du SHIELD.

  • Bruce lit  

    Bon ! Pas moyen d’être d’accord avec Tornado cette semaine ! Je HAIS cette histoire. Je l’ai lue et relue pour lui laisser une 2ème chance mais c’est à partir de là que Miller enfanta tout ce qui me repousse en BD : les délires hallucinogènes de Morrison, le hightech d’Ellis, des Ninjas, une narration sans queue ni tête et ce putain de John Garrett qui répète à chaque chapitre : « ben voilà, je suis président ».
    Je ne nie pas l’aspect classique de l’ouvrage. Comme tu le mentionnes, voici du Marvel adulte en plein dans les années 80 et on ne remerciera assez jamais Miller pour ça. Mais ce récit ouvre la voie à ce que je n’aime pas chez lui : une vision caricaturale du monde, des créatures sans âme et brutale, le tous pourris, des délires psychotropes et des psychologies de personnages à la truelle comme dans Ronin, Hard Boiled etc.
    Les illustrations sont OK pour moi qui adore Love and War. Mais ce truc, je ne peux pas. Je me rappelle l’avoir acheté à Arkham Comics lorsqu’ils étaient encore face au Panthéon. Le vendeur, Numa Roda Gil, m’avait confié avoir pleuré à la fin du récit tant il avait trouvé ça magnifique. Jamais compris pourquoi…..
    Et, euh, je crois que tu m’avais expliqué la signification cde ton titre, mais je ne m’en rappelle plus….

    • Présence  

      Le titre – Le lait renvoie à celui de la Bête, le batteur à œufs désigne les hélicoptères pour John Garrett, et la mayonnaise correspond à l’odeur écœurante que dégage Ken Wind pour Elektra.

    • Marti  

      Le « tous pourris en politique » revient effectivement constamment chez Miller par la suite, avec notamment dans Sin City la famille Roark dont les membres plus nauséabonds les uns que les autres semblent contrôler aussi bien la sphère administrative que politique de la ville. Miller amène toutefois une approche un peu plus intéressante dans Martha Washington où par le jeu de la ligne de succession le ministre de l’agriculture Nissen se retrouve propulser à la tête de l’Etat et qui malgré toutes ses bonnes volontés fini démoli par l’exercice de son pouvoir et ses « collaborateurs » peu scrupuleux (une sorte de présidente Roslin de Battlestar Galactica version 2004 qui aurait mal tournée en somme) : plus que jamais l’adage « le pouvoir corrompt » n’a été aussi juste chez Miller.

  • JP Nguyen  

    Je vais faire mon Tornado : je l’ai sur mes rayons mais je ne l’ai pas encore lu. 🙂
    En fait, ce n’est pas tout à fait vrai : je n’ai jamais trouvé suffisamment de temps pour me plonger dans cette lecture. J’ai essayé de manière fragmentée et finalement reporté le temps aux calendes… grecques.

  • Jyrille back to taf  

    Il faut que je lise cette histoire. Mais bon je dois l’acheter d’abord. Ptêt en VO.

    Quant à Hard Boiled, je n’ai pas le sentiment que les personnages sont écrits à la truelle.

    • Présence  

      Dans Hardboiled, l’exubérance visuelle occupe le premier plan au point de masquer le récit. J’avais eu la surprise de redécouvrir un polar bien noir et bien nihiliste.

      • Bruce lit  

        Mais vous allez me gâcher ma digestion là !! Ne me dîtes pas que l’assureur de Hard Boiled a une psychologie élaborée comme celle de Matt Murdock, Bruce Wayne ou même Marv !

  • Marti  

    Si ce récit (ou plutôt cette véritable expérience psychotropique) doit être lue comme une histoire hors-continuité, des scénaristes la rattacheront par la suite à la continuité, expliquant notamment qu’Elektra a laissé Garrett dans un état hypnotique, pensant être devenu président, ce qui permettra la réutilisation de ce personnage (on l’a revu par exemple dans les Secret Warriors de Jonathan Hickman).

    • Bruce lit  

      Je crois que Garrett réapparaissait aussi ailleurs ? Dans la saga du costume noir non ? Je dis ça comme ça parce qu’un gros con comme ça…..peut être avalé par un trou noir sans que j’en sois bouleversifié….

      • Présence  

        John Garrett est apparu dans « Daredevil fall from grace », et dans la série « Secret Warriors » de Jonathan Hickman. Merci Marti, et merci JP Nguyen.

  • Bruce lit  

    « Daredeweek » Interlude :
    Elektra va tenir le haut de l’affiche avec le Punisher pour la saison 2 de DD qui commence demain. L’occasion de revenir sur « Elektra Assassin », un classique signé Frank Miller et Bill Sienkiewicz qui montrait que la belle n’était pas juste là pour mourir dans les bras de Matt Murdock. Pour l’occasion Bruce Lit envoie Pésence se faire voir chez la grecque !

    La BO du jour : Notre ninja fait équipe avec le vilain John Garrett. Et la nana de Die Antwood avec …Ninja pour vanter les vilains, vilains garçons ! https://www.youtube.com/watch?v=uMK0prafzw0

  • Farid  

    Pfiiooouu!
    Une semaine de DD,les gars,sérieux!?
    Heureusement Bruce m’a rappelé l’existence de Die Antwoord(Fatty Boom Boom,meilleur)

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