L’avocat du diable (Daredevil le film)

Daredevil par Mark Steven Johnson

1ère publication le 09/125/15- Mise à jour le 05/09/18

C’est bien lui, on ne peut pas se tromper !

C’est bien lui, on ne peut pas se tromper ! ©Marvel Comics

AUTEUR : TORNADO

Daredevil est un film de super-héros écrit et réalisé par Mark Steven Johnson en 2003.

Le scénario s’inspire librement du graphic-novel scénarisé par Frank Miller et dessiné par John Romita Jr : Daredevil : L’Homme Sans Peur, publié initialement en 1993.

Pour l’anecdote, le script de Frank Miller lui avait été commandé, au départ, pour le projet d’une adaptation cinématographique. Mais le projet en question n’aboutit pas, et finalement le scénariste recycla son travail sous la forme d’un comic book.
Les rumeurs prétendent également que ce fut John Romita Jr, qui rêvait de travailler avec Miller, qui le supplia de lui en confier la mise en forme…

Les origines du personnage par Frank Miller. Projet cinématographique révélé !

Les origines du personnage par Frank Miller. Projet cinématographique révélé ! ©Marvel Comics

Frank Miller avait écrit les grandes heures du justicier aveugle au début des années 80 dans un run devenu légendaire (et dessiné par ses soins). Annonçant rien de moins que l’âge des comics de super-héros pour adultes (qui connurent leur consécration en 1986 avec le Watchmen d’Alan Moore et le Batman The Dark Knight Returns du même Miller), l’auteur de Sin City révolutionnait alors le monde des comics.

Un petit retour sur la situation s’impose ainsi : célébré pour avoir révolutionné l’univers des comics avec son Dark Knight Returns (une relecture du personnage de Batman adulte et sombre), Frank Miller avait en réalité déclenché le tsunami artistique de son medium dès sa reprise de la série Daredevil. Désigné très jeune pour illustrer la série en question, il héritait également du rôle de scénariste sur une franchise en telle perte de vitesse qu’on le laissa libre d’en faire ce qu’il voulait…

Souvenirs marquants pour le lecteur français de l’époque…

Souvenirs marquants pour le lecteur français de l’époque… ©Marvel Comics

Immédiatement, Miller apportait une rupture franche dans le milieu des comics de super-héros. Une révolution par la forme, pour être plus précis : Il abandonnait le principe des bulles de pensée et tous les commentaires ridicules qui noyaient jusque là les planches pour rien, en leur substituant une voix off prenante, faisant preuve d’une belle qualité d’écriture. Il bouleversait le découpage habituel des planches, linéaire et symétrique, pour une succession de cadres verticaux, voire hypertrophiés, mieux adaptés à la « photographie » des lieux, à savoir les rues de New York (style admirablement rythmé, très influencé par les mangas, et ce avant tout le monde).

Miller proposait alors des scénarios « concepts », où le fond et la forme ne faisaient plus qu’un autour d’une ligne directive précise. Du coup, les histoires n’étaient plus de simples prétextes pour illustrer des combats « héros/méchants », mais devenaient de véritables récits à suspense à l’intérieur desquels les combats étaient assujettis au scénario.
Il affirmait des personnages troubles et complexes, nous faisant prendre conscience qu’ils n’étaient jusque là que de simples esquisses, alors qu’on les connaissait depuis de nombreuses années !
Du sang neuf à chaque vignette ! Pour la première fois, le super-héros devenait « autre ». Il devenait adulte, non pas dans le fond mais dans la forme, dans la manière de le présenter, de le raconter et de le faire parler.

Petit aperçu du découpage séquentiel du mythique N°181.

Petit aperçu du découpage séquentiel du mythique N°181 ©Marvel Comics

A partir de là, les comics ne furent plus les mêmes. La voie était ouverte, et de nombreux auteurs brillants (britanniques pour la plupart !) vinrent s’y engouffrer pour une décennie, celle des années 80, riche en chefs d’œuvres aujourd’hui passés à la postérité, dans lesquels les héros naïfs de l’enfance de jadis devinrent les antihéros humains et torturés du monde d’aujourd’hui !

Le run de Miller sur Daredevil s’étendit durant environ quatre ou cinq ans (par intermittence au bout de trois ans), nous offrant deux points culminants : Le premier avec le N°#181 et la mort d’Elektra, épisode considéré comme la pierre angulaire du comic book moderne. Le second avec l’arc narratif Born Again (N°227 à 233, illustrés par David Mazzucchelli)), qui clôture son passage sur la série et qui demeure, encore aujourd’hui sous sa forme de graphic-novel, l’un des plus grands comics de super-héros de tous les temps !

Amazing ! Chocking !! Incredible !!!

Amazing ! Shocking !! Incredible !!! ©Marvel Comics

On pouvait ainsi découvrir à quel point Miller avait bouleversé les codes du comic book « super-héroïque » à travers ses scénarios concept, son art du découpage, du rythme et de la voix off incisive. Cette révolution par la forme proposait une relecture plus adulte et plus intense de cet univers de héros en collants possédant des superpouvoirs !

L’année 1982 révéla ainsi un Miller au sommet de son art. Il y affirmait son talent, gagnant en maîtrise et en maturité, accouchant d’une série d’épisodes devenus légendaires. Bâties sur un récit de polar urbain haletant et tendu comme un arc, les pages se succédaient au rythme des battements de cœur du lecteur, et montaient en puissance pour exploser dans l’épisode N°181 à travers un climax poignant comme on n’en avait encore jamais vu dans le genre (la mort d’Elektra).

Le triangle DD/Bullseye/Elektra, repris tel quel dans le film de 2003… ©Marvel Comics

Ce tour d’horizon étant terminé, nous pouvons à présent nous pencher sur le film de Mark Steven Johnson, conçu à l’origine comme une véritable ode à l’œuvre de Frank Miller…

Il faut préciser que le réalisateur en question, au départ, était un fan du personnage. De même que son acteur principal, Ben Affleck, un ami intime du réalisateur Kevin Smith, lui-même scénariste de comics à ses heures perdues, qui avait écrit la saga Daredevil : Sous L’Aile Du Diable (en 1999), comme une suite ultime aux aventures de Daredevil selon Frank Miller !
Le film de 2003 est donc une véritable déclaration d’amour à l’œuvre de Miller, en grande partie pensé comme une adaptation du GN Daredevil : L’Homme Sans Peur, parsemée de clins d’œil aux autres aventures du justicier.

Vu : lhommage à Born Again

Vu,  l’hommage à Born Again  – Source Jeffreykyles-  © 20 Cth Fox /Marvel Comics

Et pourtant. Le film de Mark Steven Johnson connut à sa sortie un écueil considérable. Les fans du personnage, les vrais, les purs, les durs, conspuèrent de concert le résultat, reléguant le long métrage au rang de véritable nanar !
Ainsi, alors que je m’apprête à défendre la chose, je sens comme une volée de tomates pourries s’abattre sur ma pauvre personne, me donnant au final les couleurs du diable rouge ! Et je me fais l’avocat du diable !

Pour commencer, les fans en question accusèrent le film dans lequel ils ne reconnaissaient pas la « voix » du personnage, ce qui me semble un peu trop subjectif pour appréhender une adaptation sous le medium cinématographique…
Ensuite, ils critiquèrent les choix artistiques au niveau des acteurs, des costumes et du récit. Et là, j’avoue que je n’ai pas vraiment saisi le problème… Enfin, ils estimèrent que toutes les scènes d’action sentaient le réchauffé, déjà vues dans Spiderman et autre Blade

La scène la plus ridicule du film ?  (C) Marvel Comics / 20cth Fox Source : bulletproofaction

La scène la plus ridicule du film ?
(C) Marvel Comics / 20cth Fox
Source : bulletproofaction

Alors oui, c’est vrai, le film n’est certes pas exempt de défauts. Il faut d’ores et déjà préciser qu’il est sorti en salles dans une version tronquée et édulcorée (et c’est souvent la seule version connue). Avant de reparaitre en DVD dans une édition director’s cut allongée de trente minutes. Les différences entre les deux versions sont innombrables, Mark Steven Johnson ayant été obligé, pour la première, de couper la plupart des scènes violentes et de romancer à l’envie le script initial.
Il faut l’avouer, c’était l’époque de la mode à la Matrix. Et nombre de scènes sont sacrifiées aux combats chorégraphiés à la manière des frères Wachowsky, avec moult ralentis et saut périlleux aujourd’hui complètement relous (juste parce que seuls les frères Wachowsky savaient le faire bien…). Une scène, notamment, est embarrassante : celle où Matt Murdock drague Elektra dans un jardin d’enfants, en faisant des pirouettes sur une balançoire avec une série de prises de karaté grotesques !

Pour le reste, on peut encore pinailler : La bande-son grunge et trip-hop transforme le résultat en clip maniéré (on retrouvera d’ailleurs sur MTV le joli clip du groupe Evanescence, qui livrait alors ses deux titres emblématiques), le personnage du Caïd (Michael Clarke Duncan) est noir au lieu d’être blanc, et Collin Pharell en fait des tonnes dans le rôle de Bullseye. La séquence d’entrainement d’Elektra (Jennifer Garner) est too much. Oui, tout cela est indéniable !

Métamorphose !

Métamorphose ! Source Epinoff / De Marvel /  / © 20 Cth Fox / Marvel Comics

Et pourtant, il y quand même un purée d’éléments qui en font une adaptation fidèle ! Les origines du personnage sont comme dans les comics. Les seconds rôles sont identiques, parfaitement incarnés par des acteurs à leur place (David Keith est un Battlin Jack Murdock absolument parfait !). Foggy Nelson (John Favreau, futur réalisateur d’Iron man !), Ben Urich (excellent Joe Pantoliano) et Karen Page (Ellen Pompeo, future héroïne de la série Grey’s Anatomy !) sont identiques à leur version de papier. La découverte par le héros de ses pouvoirs sensoriels est bien rendue, avec le sens radar, l’écoute des battements du cœur lors des procès, et la très belle scène où, dans l’hôpital, le tout jeune futur super-héros découvre, épouvanté, la venue de ses hyper-sens ! Avec le recul, Collin Pharell compose un Bullseye hallucinant, et chacune de ses scènes, au second degré, est un moment d’anthologie !

Et puis, enfin, contrairement à ce qu’en ont prétendu toutes les mauvaises critiques, le costume du héros est splendide (Mad Movies parlait de « résultat proche de celui d’un motard en armure de cuir rouge semblant tout droit sorti des Village People » ! C’est drôle, mais c’est plutôt faux et sent la mauvaise foi à plein nez !), en tout cas bien plus convainquant que celui de la future version TV !

Dur dur de trouver un scan montrant le sens radar version cinéma !

Dur dur de trouver un scan montrant le sens radar version cinéma ! Source : Popenstock  / © 20 Cth Fox

A l’arrivée, cette adaptation certes imparfaite mérite, je pense, sa place au pays des adaptations cinématographiques de l’univers Marvel. C’est beaucoup moins bon que les Spiderman de Sam Raimi. C’est bien meilleur que les Fantastic Four et autres Ghost Rider (du même Mark Steven Johnson). C’est du cinéma pop-corn, mais c’est aussi une véritable adaptation de l’œuvre de Frank Miller. On peut d’ailleurs y entendre, parfois de manière abrupte, tout un tas de références dans le nom des personnages et le rôle des acteurs : Tel ou tel protagoniste se nomme « Kirby », « Mack », « Bendis », « Quesada », « Everett » ou « Romita ». Frank Miller et Kevin Smith y interprètent un rôle secondaire, et certains personnages de la série par Frank Miller sont évoqués (« Turk » et « Josie », notamment).

Certaines scènes de déambulation nocturne valent le détour et le générique, en braille, se dessine joliment sur les buildings de New York, au point de signifier une note d’intention capitale sur le terrain de l’adaptation : Un handicap (la cécité) va bientôt devenir un superpouvoir, soit la substantifique moelle du personnage et des thèmes qui lui sont liés…

Un vilain Bullseye qui n’a pas le même costume que d’habitude…

Un vilain Bullseye qui n’a pas le même costume que d’habitude… © 20 Cth Fox / source Movie Fanatic 

Bref. C’est loin d’être un chef d’œuvre. Mais c’est également loin d’être un navet. Et surtout, c’est loin, très loin d’être une trahison. Parfois ennuyeux, un peu ridicule de temps en temps, Daredevil atteint néanmoins ses objectifs en illustrant le comic book de manière relativement fidèle et s’impose comme une véritable adaptation puisant ses sources dans le matériau originel, à quelques détails près, dans le fond comme dans la forme.

Pour terminer, et bien que je n’apprécie par forcément cette endive de Ben Cornffleck, il campe un Matt Murdock plutôt convaincant, tiraillé entre ses démons et son sens de la justice, au point d’en faire la thématique principale d’un film un peu léger, certes, mais finalement très « comics »…
Alors ? On ouvre le débat ? Pourquoi vous aimez/Pourquoi vous n’aimez pas ?

Battlin’ Jack Murdock : Champion l’acteur !

Battlin’ Jack Murdock : Champion l’acteur ! / Source Comics Icon  © 20 Cth Fox /Marvel Comics

23 comments

  • Tornado  

    Ah ben oui, c’est vrai. Les grands esprits se rencontrent ! :D
    Je n’avais jamais vu l’émission cela-dit. Promis, et merci de la découverte !

  • Sim Theury  

    Je revisionne le film pour la nième fois au hasard d’une rediffusion sur NRJ12.
    Ça confirme l’avis que j’avais déjà à sa sortie et qui rejoint le tien.

    Visuellement réussi, pas mal d’easter eggs bien venus, un costume crédible et relativement fidèle à l’original, une représentation du sens radar originale, des combats en partie réussis, de beaux paysages urbains MAIS
    une Jennifer Gardner pas crédible, des scènes de confrontation les plus importantes qui tombent à plat voire qui sombre dans le ridicule et surtout un DD violent qui se rapproche du Punisher ce qui est pour moi le pire défaut dans l’adaptation du comics.

    Au final, je le regarde toujours avec un pincement au cœur en me disant qu’il aurait fallu de peu pour en faire un film vraiment réussi. D’autant que pour moi, la série TV n’a pas non plus relevé le défi de l’adaptation (loin s’en faut)

  • Tornado  

    Et bien voilà un film que je continue de revoir volontiers, tout en ayant conscience de ses limites.
    En revanche, impossible de me refaire les Avengers, Thor ou Hulk (sans parler des Man of Steel ou autre Wonder Woman), adulés par les fans…
    Au moins, le Daredevil, il avait le charme de ces comics qu’on aimait tant, où le héros existait et se démerdait tout seul, sans passer par la partouze en slip !

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