Les petites choses (L’homme qui marche)

L’homme qui marche par Taniguchi

AUTEUR : PRÉSENCE

VF : Casterman

1ère publication le 13/07/14- Maj le 26/08/19

HQM Couverture

Une couverture sibylline et cryptique ©Casterman

Il s’agit d’un recueil de 18 histoires courtes de 8 pages chacune (sauf la dernière de 11 pages), en noir & blanc, écrites, dessinées et encrées par Jirô Taniguchi, initialement parues en 1995. Cette édition de 2003 comprend une histoire supplémentaire par rapport à la première édition, réalisée 10 ans avant.

Casterman a choisi de présenter ces histoires dans un sens européen (de gauche à droite), ce qui n’a aucune incidence sur les images (difficile même de repérer si l’homme qui marche est droitier ou gaucher).

Le dispositif narratif est identique d’une nouvelle à l’autre : un monsieur (trentenaire ou quadragénaire ?) se promène dans une ville (toujours la même) au Japon. Soit il s’agit d’une promenade d’agrément au cours de laquelle il observe ce qui l’entoure (une personne âgée qui se promène, l’état des rues après un typhon), soit il s’est fixé un but à sa promenade (comme se baigner dans une piscine fermée, ou observer le lever de soleil depuis le toit en terrasse d’un immeuble).

Nouvelle 12 : sous le cerisier©Casterman

Les titres de ces 18 nouvelles sont les suivants : (1) Observer les oiseaux, (2) Tombe la neige, (3) Dans la ville, (4) Grimper à l’arbre, (5) Il pleut, (6) Nager dans nuit, (7) Après le passage du typhon, (8) Le long du chemin, (9) La nuit étoilée, (10) Dans la ruelle, (11) Un paysage flou, (12) Sous le cerisier, (13) Objet perdu, (14) L’aube, (15) Un store en roseau, (16) Un bon bain, (17) Voir la mer, et (18) Dix ans après.

Ces 18 nouvelles disposent donc d’un personnage récurrent dont la propension à observer ce qui l’entoure constitue le lien d’une histoire à l’autre.

Il s’agit d’un monsieur un peu rondouillard, arborant souvent un sourire (seule la canicule dans « Un store en roseau » le fait tellement souffrir qu’il en perd sa bonne disposition d’esprit), vêtu avec soin (chemise, pantalon de costume, parfois cravate et veston, plus rarement une tenue décontractée), certainement un cadre moyen ou supérieur (on le voit aller ou revenir du travail à une ou deux occasions). L’autre personnage récurrent est son épouse qui ne fait montre d’aucune personnalité dans les quelques cases où elle apparaît.

L'homme qui marche en train d'avancer

L’homme qui marche en train d’avancer ©Casterman

Dès la première page, le lecteur peut apprécier les qualités de dessinateurs de Jirö Taniguchi. Il s’agit d’un dessin pleine page montrant l’homme qui marche s’avançant vers le lecteur au milieu d’une ruelle, avec la perspective montrant les façades et clôtures des 2 côtés de cette ruelle. L’homme est vêtu d’une belle parka, il a les yeux tournés légèrement vers l’horizon, et il arbore un sourire de contentement.

Le lecteur peut détailler l’arrière plan qui est criant de réalisme : 2 clôtures de nature différente dont l’une carrelée (il ne manque aucun carreau), les arbustes, une roue de vélo qui dépasse, les toitures et leurs tuiles (il ne manque aucune tuile), les gouttières, les antennes, le tampon de regard de l’égout, etc.

Dans chacun de ces 18 nouvelles, le lecteur est invité à rendre le temps de regarder, de détailler l’environnement dans lequel évolue l’homme qui marche. Il peut contempler ce qui l’entoure comme s’il était lui-même l’homme qui marche. Tanigchi utilise un trait très fin pour délimiter les contours ce qui aboutit à des dessins à l’apparence éthérée et délicate, même si le nombre de détails est élevé.

L'homme qui marche, et le point de vue subjectif

L’homme qui marche, et le point de vue subjectif©Casterman

Taniguchi alterne les plans montrant l’homme qui marche en train d’avancer, le mettant en situation dans le décor qui l’entoure, ou interagissant (échanges de propos avec une autre personne, transport d’un objet, promenade du chien, etc.), avec des plans subjectifs (la case montre ce que l’homme est en train de regarder, avec son point de vue physique, à partir de la position de ses yeux). Le lecteur éprouve donc aussi bien la sensation d’être un spectateur des mouvements de l’homme, que de parfois voir la réalité par ses yeux.

À l’évidence chacune des ces nouvelles ne racontent pas une histoire sur la base d’une solide intrigue. Il y a parfois une forme de chute, mais ce qui importe avant tout est l’instant présent (le voyage plutôt que la destination) et la capacité d’être curieux des petites choses. Taniguchi met en en scène un individu qui prend le temps de se promener et de regarder.

L’homme qui marche n’est pas à la recherche de sensationnel, de grands événements, ou de réalisations spectaculaires. Il observe la vie quotidienne dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus banale, au point d’en devenir insignifiant et invisible.

L'instant présent

L’instant présent©Casterman

Observer les oiseaux, cheminer à côté d’un inconnu, s’allonger sous un arbre, souffrir de la chaleur, regarder un paysage nouveau (en bordure de mer), l’homme qui marche observe avec un regard ouvert au monde, avec une disposition d’esprit dont la sérénité lui permet de voir ce que l’esprit écarte d’habitude comme étant trop commun.

Il devient alors évident que Taniguchi ait choisi un personnage sans marque distinctive de capacité physique ordinaire, et encore moins remarquable. Il construit ses nouvelles pour proposer un regard orienté sur le calme de la ville, sur des oasis de paix. Pour un citadin, cette façon de voir les choses est une illusion. La ville n’est jamais calme, jamais au repos.

Pour un lecteur occidental, se pose la question de savoir si ce que montre Taniguchi est réel ou non. En tant qu’auteur, il recompose forcément ses observations, il y a donc une forme d’interprétation du réel, un regard orienté pour faire émerger une composante, une particularité plutôt qu’une autre.

Taniguchi mêle le vrai et le faux. Lorsque le lecteur contemple un dessin comprenant un haut degré de détails techniques et urbanistiques, il se dit que l’auteur a dû travailler d’après photographie ou suite à des repérages minutieux. Nouvelle après nouvelle, le niveau de précision est hallucinant. Taniguchi n’utilise aucun raccourci graphique pour réaliser une case plus vite. Il fait preuve du même degré d’investissement qu’il s’agisse de représenter des herbes folles, une façade de maison ou des toitures vues du ciel (page 80).

À ces moments, le lecteur acquiert la conviction que ce qui lui est donné à voir est bien réel, qu’il y a un quartier d’une ville de moyenne importance au Japon qui ressemble à ce qui est dessiné. En même temps, il ne peut qu’être surpris de la faible densité de population, du peu de personnes que croise l’homme qui marche. Le calme et l’apaisement ressentis par l’homme qui marche ne sont possibles que dans un environnement où il a la place d’exister, la possibilité de prendre le temps de regarder sans être entraîné par la foule.

Un haut degré de détail (Dans la ruelle)

Un haut degré de détail (Dans la ruelle)©Casterman

Sur 18 nouvelles, un tiers comprend une interaction verbale significative entre l’homme qui marche et quelqu’un d’autre. Dans les deux autres tiers, la ville n’est que le décor de ses déambulations.

Le lecteur la voit telle que l’homme qui marche la perçoit. Il ne s’agit donc plus du réel, mais bien de la représentation qu’il s’en fait. D’ailleurs les individus avec qui il échange quelques propos peuvent également être considérés comme des figurants dans sa vie intérieure, sans réelle personnalité ou épaisseur. Ces nouvelles montrent comment l’homme qui marche s’affranchit des êtres humains (sauf quand il souhaite en voir certains) pour mieux percevoir la ville qui l’entoure, qui constitue son environnement.

Allongé sous les vagues...de sérénité...

Allongé sous des vagues…de sérénité…©Casterman

Avec 18 récits courts très axés sur l’environnement urbain, Jirô Taniguchi propose au lecteur de partager des moments de paix intérieure d’un individu capable de regarder le quotidien en face pour voir ce qu’il a d’extraordinaire.

Taniguchi reconstruit avec habilité la banalité d’un urbanisme de banlieue nippon pour en faire apparaître les singularités et les bons côtés (même quand on est trempé sous une pluie d’été). Il ne fait pas l’éloge d’une qualité de vie urbaine. Il montre plutôt comment l’individu peut s’approprier la réalité, l’assujettissant à sa curiosité pour en faire le décor de ses rêveries, de sa façon de voir les choses.

12 comments

  • Tornado  

    Images magnifiques. Une vraie valeur ajoutée à un commentaire déjà bien fourni.

    • Bruce lit  

      J avais detesté Furari. Ce que tu décris ici me semble de la même veine ! Un album contemplatif auquel je suis hermetique.

  • jyrille  

    Ca fait longtemps que je n’ai pas lu de Taniguchi, et je n’ai pas lu cet Homme qui marche, mais c’est peut-être le plus européen des mangakas. En tout cas il a une qualité assez rare : il est toujours accueillant. Une fois ouverte, une bd de Taniguchi s’offre toujours avec bienveillance à son lecteur, et on retrouve un peu de ça dans la photo de l’auteur que tu as mises, quelqu’un d’avenant, de souriant.

  • Présence  

    Je ne m’en étais jamais fait la remarque, mais effectivement j’éprouve également la sensation que les mangas de Taniguchi sont accueillants.

  • Matt & Maticien  

    Cet homme qui marche m’apparaît à la lecture de ce commentaire sur ce blog comme l’antithèse du super héros. Taniguchi arrive à se libérer de l’histoire, des personnages aux personnalités bien trempées (et complémentaires) pour aller sur l’essentiel : la vie telle que chacun de nous l’expérimente. Merci pour ce commentaire.

    Ps. Quartier lointain a été adapté au théâtre en France il y a quelques années. Étonnamment j’ai découvert le travail de Taniguchi sur scène… avant les planches;)

    • Présence  

      Je ne m’en étais pas fait la réflexion consciente, mais ta remarque rend explicite la démarche littéraire de Taniguchi. Il se libère des personnages et de l’histoire, comme les auteurs de nouveaux romans.

      « Alain Robbe-Grillet rejette l’idée, dépassée pour lui, d’intrigue, de portrait psychologique et même de la nécessité des personnages. » (Source : wikipedia)

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_roman

  • Présence  

    De la culture geek à la culture tout court ! – C’est dans la lettre de mission du blog, et même avec un point d’exclamation. La démarche de Jiro Taniguchi (transposer les nouvelles formes du roman, au manga) peut être comparée (parce que « rapprochée » ce serait exagéré) de celle de Grant Morrison dans « Doom Patrol ». Et toc !

  • Matt  

    Bon vous me conseillez quoi en Taniguchi ?
    A part le sommet des dieux qui est long et nécessite un certain budget d’achat^^
    Et sans parler non plus de Quartier lointain que j’ai déjà.

    • Bruce lit  

      @Matt : parmi les Taniguchi très recommandables, tu devrais aimer UN CIEL RADIEUX où un quadragénaire meurt en reversant un jeune motard et se réincarne dans son corps. Histoire complète en un volume.
      Le JOURNAL DE MON PERE dans la même veine que QUARTIER LOINTAIN, histoire complète en deux volumes.

    • Présence  

      Je n’ai pas lu beaucoup de Taniguchi (3 ou 4) : j’avais beaucoup aimé Le gourmet solitaire.

    • Matt  

      Ok merci.
      Je me note Un ciel radieux et le gourmet solitaire. Le concept du premier a l’air sympa, le personnage du second a l’air intrigant.

      • Jyrille  

        Je n’avais pas trop accroché à Un ciel radieux, il me fait trop penser à Quartier Lointain. Mais c’est bien hein. Je ne peux que te conseiller Le journal de mon père, comme Présence, je n’ai pas lu beaucoup plus de Taniguchi.

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