L’horreur au Carey (Rowans Ruin)

Rowans Ruin par Mike Carey et Mike Perkins

De Jolies couvertures à la Locke and Keys

De jolies couvertures à la Locke and Key

Article de BRUCE LIT

VO : Boom !

VF : Delcourt

Rowans Ruin est une histoire complète en 4 chapitres scénarisée par par Mike Carey et illustrée par Mike Perkins qui assure également les couvertures. La VF est assurée par Delcourt dans une belle édition cartonnée (contre un volume souple en VO) et une cover plus attractive que la version américaine.

Le titre français, La malédiction de Rowans, a finalement peu en rapport avec l’histoire. Sans cela, la traduction est bonne et les bonus sont les mêmes que la version VO.

Cette review est garantie sans spoilers.

Une clé anglaise contre une américaine

Une clé anglaise contre une américaine

Valiant, Boom !, IDW, Dynamite, Image, Aftershock et bien entendu Dark Horse : on ne compte plus les éditeurs indépendants US qui permettent aux amateurs de comics lassés des enfantillages de Marvel et DC, d’assouvir leur passion pour la BD US sans ingérences éditoriales, crossovers avilissants et résurrections mortellement pénibles.

D’aucuns penseront que nous vivons un âge d’or des comics-books. C’est très vrai. Si aucun de ces éditeurs ne vend par millions, le marché outre-atlantique propose désormais un catalogue insensé de sorties mensuelles avec des auteurs souvent prestigieux (Ennis, Ellis, Waid et Carey ici) libres de leurs créations. C’est aussi un tremplin fabuleux pour des outsiders talentueux : la formidable Alex de Campi et ses jouissifs Grindhouse. Matt Hawkins et son fabuleux Postal ou Bunn et son Harrow County.

Boom ! 
© Image / Delcourt

Inversement si l’offre est pléthorique, force est de constater que dans ce bouillonnement est publié tout et parfois n’importe quoi. On ne compte plus les projets sans lendemains, des histoires qui démarrent et ne finissent pas, des séries sans queues ni tête, des artistes sans saveurs (non, pas de noms, enfin si vous insistez, on en reparle en commentaires…) et le surbooking des Aaron, Brubaker ou Ellis forcés de mettre entre parenthèses leurs créations pour des durées indéterminées. Et c’est souvent très agaçant.

Certains comme Présence vont goutter à tous les plats par amour du goût. D’autres comme votre serviteur se voudront plus sélectifs pour des projets où le bout du tunnel est quasi assuré. Les deux se retrouvent autour de ce One Shot de Mike Carey, une valeur sûre du comic-book. Carey est un scénariste et romancier très consciencieux. C’est lui qui a assuré la continuité du premier spinoff de Sandman : Lucifer. Ses Hellblazer sont également très respectés.

Quant à son travail pour Marvel, notamment ses X-Men, le pire côtoie le meilleur mais reconnaissons au britannique une qualité rare : c’est un vrai professionnel capable de se bouffer de la continuité mutante souvent indigeste pour inscrire ses histoires dans leurs mythologies et souvent de manière très pertinente. Un truc dont auront été incapables Morrison, Fraction, Brubaker et consorts qui vinrent péter dans la pièce principale et partirent sans aérer pour les autres….

J’ai un rapport particulier avec Carey : je suis plus intéressé par ses oeuvres mineures (le très étrange et trash Fakers), ses 3 premiers Xmen Legacy et Wolverine : Original Sin, que celles qui lui ont apporté la gloire. Je n’arrive pas à rentrer dans Lucifer, mes années Vertigo étant derrière moi. Quant à Unwritten, sa réputation d’excellence est si intimidante que je ne suis pas sûr d’avoir le temps de cerveau disponible pour me lancer là dedans.

Psychose ?

Psychose ? © Image / Delcourt

Pour Rowans Ruin, nous sommes dans du Carey très accessible. Le plaisir de lecture est immédiat et surfe sur les conventions de l’horrifique :  Katie est une jeune blogueuse américaine qui échange avec une mystérieuse britannique son petit studio de 30 m2 contre une grande bâtisse isolée dans la campagne anglaise. Katie étant médium, elle va percevoir d’étranges manifestations surnaturelles avec apparitions de fantômes et des scènes de crimes non élucidées.

En moins de quatre épisodes, Katie va revisiter ses propres démons ainsi que ceux de la maison Rowans jusqu’à la résolution très étonnante voire déconcertante des mystères de la battisse.
Ce qui attire immédiatement l’attention, ce sont les dessins très propres de Mike Perkins. L’homme n’est pas le premier venu dans le domaine de l’horreur puisque il a illustré les 12 épisodes du Fléau d’après Stephen King.

Katie : une blogueuse attachante

Katie : une blogueuse attachante © Image / Delcourt

Les deux Mike proposent une horreur dosée, pragmatique et terrienne. Perkins prend soin de nous faire visiter la maison Rowans avant d’exploiter son décor. En quatre épisodes, les décors doivent contenir suffisamment d’informations visuelles pour instaurer la tension nécessaire à l’appréciation du lecteur. Il y a donc des scènes de campagnes anglaise, la séquence obligatoire aux archives de la bibliothèque municipale, au pub local et au théâtre devant Hamlet. Certaines voient notre héroïne en petite tenue en restant dans le ton de l’histoire : nous partageons l’intimité de notre amie sans rentrer à aucun moment dans le voyeurisme ou les poses super héroïques.

Les cadrages sont chaleureux et énormes. Le lecteur peut survoler les-nombreux-dialogues des personnages sans avoir l’impression de perdre son temps. Katie est une charmante petite rouquine, mignonne mais pas trop. Elle apporte à l’histoire son esprit de déduction et une certaine pétulance; c’est la fille next door avec laquelle le lecteur se sent en empathie immédiate.  Ses réactions sont intelligentes, posées, adultes. Elle sait même débrancher son téléphone portable pour mieux se concentrer sur son enquête ! Sur le rendu du dessin, on pense parfois au travail de Steve Epting pour Brubaker et son Captain America. Il y a pire comme comparaison.

Une mise en scène de velours et une héroïne avec qui le lecteur partage une certaine intimité . © Image / Delcourt

L’écriture de Carey est assez habile. Il réussit  à rendre l’enquête plus intéressante que la résolution finale. Il lâche du lest quand il le faut en donnant au lecteur une scène d’action par épisode pour l’attirer le mois d’après sans sombrer pour autant dans le cliffhanger gratuit. Il s’agit d’une bande dessinée qui exploite les codes de ce médium, pas d’un script mâché pour Netflix. Carey est un scénariste retors et patient.  Il place lentement ses pions sur l’échiquier d’une partie que le lecteur pense connaître par coeur : une jeune femme seule dans une maison hantée, des fantômes vaguement énervés, des secrets de famille, m’enfin, qui a envie d’écrire là-dessus en 2017 ?

Là où beaucoup auraient joué la facilité du slasher avec gueuleuse décérébrée, du gore racoleur et un bodycount dépeuplant la population locale,  Carey préfère intellectualiser l’horreur et la rendre plus réaliste. En fait, à chaque scène il quitte le domaine du cliché pour prendre un chemin de traverse narratif : Katie est terrifiée mais a suffisamment de raisons crédibles pour continuer à vivre dans cette bicoque alors que la logique voudrait qu’elle prenne la poudre d’escampette. Les fantômes commencent leur carrière la bouche et les bras ouverts avant que Carey leur attribue un rôle à contre-emploi.

Laction est rare mais au rdv !

L’action est rare mais au rdv ! © Image / Delcourt

Quant à Katie, à aucun moment le lecteur ne sent son héroïne en danger : elle est bien trop vivante pour mourir. Elle passe son temps libre à draguer un flic local mais ne couche pas pour satisfaire la libido par procuration de son lecteur. Elle utilise son esprit sans que l’histoire ne tourne à la neurasthénie façon Derrick. Oh, bien sûr, il y a une grosse baston à la fin et une couleuvre à avaler concernant la temporalité du récit. Katie va connaître des tragédies intimes dont elle se relève trop facilement (même si Carey donne un début d’explication de sa résilience pour une fin satisfaisante mais précipitée).

Mais cette visite en horreur britannique est suffisamment atypique pour être remarquable et remarquée. Le talent de conteur de Carey y égale sans problème celui de Gaiman : c’est fin et goutteux pour un met qu’on aurait aimé plus copieux. Une bizarrerie qui enchantera les amateurs d’histoires atypiques portées par des créateurs qui placent leurs virtuosité au service de leur histoire et non de leur ego.  Décidément ce Mike Carey ne fait rien comme les autres !

Une histoire qui mise davantage sur la tension que l’horreur pure (c’est la scène d’ouverture) © Image / Delcourt

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Une fille seule dans une maison hantée : on a lu ça mille fois mais Mike Carey et Mike Perkins réussissent avec La Malédiction de Rowans a revisiter les codes avec brio et ne pas donner au lecteur ce qu’il attendait. Visite guidée chez Bruce Lit.

La Bo du jour : reviendrez-vous hantés des ruines de Rowans ? Attention clip dangereux pour les personnes épileptiques- Réalisation David Lynch

23 comments

  • Benjamin/Ben Wawe  

    Mike Carey est en effet un scénariste très sérieux et sous-estimé… peut-être pour ce sérieux et cette application, très « propres ».
    J’avais bien aimé le film qu’il a écrit, The Girl With All The Gifts.

  • Présence  

    100% d’accord pour la diversité et la vitalité des comics en ces années 2010 : une corne d’abondance au mille saveurs.

    Tout autant d’accord pour ce récit de Mike Carey : sympathique sans être comparable à Lucifer ou à Unwritten. Son talent d’écriture semble plus s’épanouir sur des séries longues.

    • Bruce lit  

      @Benjamin : je ne connais pas ce film. C’est bien ?
      @Présence : mes limitations de lecteur à la magie et l’ésotérisme ne m’ont pas permis de rentrer dans ces séries longues.

      • Matt  

        Ah je ne savais pas que c’était Carey au scénar. C’est « the last girl » en VF (enfin…en titre anglais choisi par la France…abrutis…)

        C’est un film de zombies post apo (encore) mais bon ça a l’air plus sympa que la moyenne avec le pitch suivant :

        « Le seul espoir de l’espèce humaine réside dans l’étude d’un petit groupe d’enfants de la deuxième génération de voraces, qui, malgré leur appétit pour la chair humaine, semblent dotés d’une nouvelle forme de maîtrise de soi. Emprisonnés dans une base militaire quelque part dans les Home Counties en Angleterre, ces enfants sont soumis aux cruelles expériences du Dr Caroline Caldwell. Exposés à la culture humaine, ils suivent également la classe de l’institutrice de la base, Helen Justineau. Celle-ci, révulsée par les pratiques de Caldwell, ne peut s’empêcher d’être fascinée par l’une de ses élèves, Melanie, qui semble posséder d’exceptionnelles capacités de conscience de soi. Lorsque la base est envahie, le trio s’échappe, aidé dans son entreprise par le sergent Eddie Parks. « 

  • Matt  

    Là ou je me méfie, c’est qu’on est dans un rare cas ou Bruce met plus d’étoiles à un comics que Présence (sur amazon, Présence a été semble-t-il bien déçu de la fin)
    ça n’arrive jamais à part sur les X-men des années 90 ça^^

    Enfin un seul tome, 4 épisodes. Why not ? C’est court au moins.

    • Bruce lit  

      Argh ! Pourquoi se méfier ? Pour une fois que je suis gentil !
      Tornado : c’est un petit volume. En virant, voyons…..un intégrale Spiderman ou Xmen, tu y gagneras même en place…

      • Bruce lit  

        Trop de la balle ! Mike Carey vient de me féliciter pour la review sur le FB !!!

      • Tornado  

        Ceux-là, ça fait belle lurette que je les ai virés…

          • Tornado  

            Ah oui. Nailbiter ça dégage.

      • Matt  

        J’avoue que plus ça va, plus je suis intéressé par les One shot. ça remplit moins vite les étagères.
        Et les machins à la Walking Dead interminables, ça peut aller se faire f…

  • Tornado  

    Bon.
    Faut arrêter de me parler comme ça de sorties que j’avais zappées, et que donc je n’avais pas prévues au planning d’achats…
    C’est comme hier avec « Shipwreck » : Bien que ça ait l’air un poil anecdotique dans la carrière de ces auteurs, ce sont des pitchs et des sujets qui me font trop envie…
    Mais mince quoi, je suis pas Rothschild et mes étagères ne sont pas extensibles !

    • Matt  

      Ouais pareil. Je viens surtout enfin de m’acheter Metropolis, et là on me balance 2 trucs de suite à acheter qui me tentent.
      Bruce Lit, instrument d’incitation à la consommation, acteur du monde capitaliste^^

      • Jyrille  

        PAREIL !

        Et puis là je découvre que Mignola a dessiné une bd sur Corum et qu’elle sort en VF ! Aaaargh

      • Jyrille  

        T’as trouvé Metropolis ? Où ?

      • Eddy Vanleffe  

        AAh je vois un peu mieux le background horreur de Mike Perkins pour Carnage. Ce mec est sérieux, appliqué et Carey, c’est pareil.
        lecture sympathique en perspective.
        bonne review.

  • Surfer  

    Mike Perkins a récemment dessiné quelques épisodes de Iron Fist. J’ai été agréablement surpris par sa maîtrise du mouvement. Les scènes de combat sont à couper le souffle. Peu d’artistes on cette maîtrise, car très difficile à retranscrire sur papier. Il y a un peu de Kirby et de Adams en lui.
    Malheureusement les épisodes en question ne valent que pour le dessin. Le scénario et très moyen.

  • Jyrille  

    Arf, encore un truc que je ne connais pas qui a l’air bien… Bon je remarque cela dit que tu ne peux pas t’empêcher de taper sur les auteurs qui ne te plaisent pas :D

    J’aime beaucoup les scans. Celui vu par l’écran du téléphone est très beau, et sur le dernier, j’y vois un peu de Manara…

    Fin précipitée : comment faire autrement avec 4 petits épisodes ?

    Je suis en pleine lecture de SCALPED et je me disais que l’écriture était parfaite pour une série télé. Harlan Coben en a développé une pour Netflix : SAFE, avec Dexter… c’est sympa et plié en huit épisodes.

    La BO : je redonnerai peut-être une chance à cet album (Hesitation Marks) parce qu’il n’est pas mauvais mais pas assez flamboyant pour moi. Le clip est pas génial du tout… NIN m’a trop retourné pour en accepter cette nouvelle version édulcorée. D’ailleurs je me rends compte que je n’ai écouté ni Year Zero, ni Ghosts I-IV ni The Slip ni le dernier. Par contre j’ai écouté plusieurs de ses BO avec Roass Atticus et le groupe de sa nana, là (How To Destroy Angels, gros bof).

    • Bruce lit  

      @Cyrille : The Slip de NIN, c’était déjà limite. Hesitation Mark, à part ce titre je n’aime pas. C’est horrible, parce que j’adorais NIN, mais depuis HM justement, je n’achète même plus ses disques.
      Idem pour HTDA qui effectivement n’a aucun intérêt.

      Je ne peux pas m’empêcher de taper…. : j’ai écrit cet article l’an dernier. J’ai donc cherché à quoi tu faisais allusion et me suis marré tout seul dans la rue. C’est pas bien méchant, c’est juste un constat. Ces gens ne connaissaient pas leurs Xmen, c’est un fait.

      Tiens, j’ai écouté Henry’s dream aujourdhui. j’ai bien aimé, la première face est terrible. Je reste cependant mitigé car je trouve la production désastreuse. En fait c’est tout ce que je n’aime pas dans le rock indé, c’est vaguement bruitiste, les choeurs sont moches et les sons de guitares sont atroces. Cave en fait des tonnes dans le registre Poète Maudit Habité par L’Habitat, mais j’ai bien aimé. Je crois savoir ce qui me gonfle : ça manque de riffs tout ça, de structures, on est dans du Bob Dylan Postpunk sans le sens de la mélodie.
      Mais je n’ai pas détesté, je pense même me l’acheter demain….

      • Jyrille  

        YEAH ! Henry’s Dream est pour moi son meilleur album, mais c’est peut-être aussi parce que c’est mon premier. Tu m’étonnes un peu pour la production, mais je devrai le réécouter (ce qui n’est pas arrivé depuis deux ans environ). Les guitares sont également dirigées par Blixa Bargeld, le patron de Einstuzende Neubauten (jamais su écrire le nom de ce groupe), ceci explique cela.

        • Bruce lit  

          Ah oui, le groupe aux marteaux piqueurs….
          Je vais réécouter plus posément.

          • Bruce lit  

            YES ! J’aime avoir raison. Le son est trop caverneux, les guitares sont fondues dans le mix ce qui n’aide pas des chansons qui de l’aveu de Cave manquent de musicalité. Je vais donc chercher le remaster à un prix raisonnable, c’est pas le coup de foudre non plus.

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