L’illusion du Phénix (Murena tome 10)

Murena : Le Banquet par Jean Dufaux et Théo

Le porc, c'est bon quand c’est mort !

Le porc, c’est bon quand c’est mort !

Une orgie signée BRUCE LIT

VF : Dargaud

Murena : Le Banquet est le dixième tome de la série éponyme débutée en 1997 par Jean Duffaux et Philippe Delaby. Il s’agit du dernier cycle de la série (Le cycle de la mort) qui doit théoriquement se terminer au tome 12. Il est indispensable de la lire dans sa continuité.

Les Scans sont directement tirés des échantillons mis à disposition par Dargaud et qui sont en anglais pour les deux derniers. 

On a crucifié Christ pour moins que les quelques spoilers dévoilés ici.

On avait quitté Lucius Murena  sur une fin excitante  à la fin du tome 9 : Murena allait’il se réconcilier avec son ennemi juré l’empereur Neron en lui livrant le nom du vrai coupable de l’incendie de Rome (euh….lui !) pour sauver la vie de milliers de Juifs crucifiés à tort  ? Ou serait-il assassiné au recoin d’une rue, victime d’une énième machination politique ?

Le sort joua un sinistre tour à ceux qui suivent cette série depuis 20 ans : la mort de son emblématique dessinateur Philippe Delaby ! Et l’ironie de ce sort voudra que sur les braises de Rome, la série renaisse à son tour de ses cendres. 4 ans. Il aura fallu 4 ans, pour que Dufaux fasse le deuil de son ami écrive et lui trouve un digne successeur. On ne serait le taxer d’opportunisme.  Bien au contraire, Murena demande une fin et Dufaux dans une courte préface souhaite continuer l’aventure en son hommage à qui il adresse un émouvant pied de nez en lui dédicaçant la couverture de cet album : une tête de cochon (pour le tour de cochon qu’il lui a joué).

Des retrouvailles sous tension entre Murena et Néron

Des retrouvailles sous tension entre Murena et Néron

D’un point de vue graphique, la qualité est au rendez-vous.  C’est le dessinateur italien Théo qui prend la relève.  Peu connu, l’homme n’est pas n’importe qui puisqu’il a eu l’honneur d’illustrer Le Pape Terrible de Jodorowski.  C’est une évidence : la pression est terrible et si le style du dessinateur reste dans la charte graphique de la série, on ne pourra s’empêcher de préférer l’exquise finesse du trait de Dellaby à celui plus rustre de Théo. C’est vrai notamment pour les visages.   Certaines pages sont carrément plus bourrins où l’influence de masse de muscle à la Frank Miller se fait sentir.

Soyons indulgents néanmoins : Dellaby a eu une quinzaine d’années pour parfaire son style et il serait maladroit de comparer les débuts de Rosinsky sur Thorgal à ce qu’il fait désormais. Théo a un talent immense car pour mettre en scène Murena, il faut savoir tout dessiner. Les décors sont tout simplement sublimes et Théo rend à la perfection aussi bien les Patios que la richesse obscène des Palais Romains à la crasse des rues populaires. Lupanars, cuisine, scène de sexe, meurtres, plumes de paon utilisées pour se faire vomir pendant les orgies, Théo illustre formidablement tout ça jusqu’au dernier plan superbe où le corps de Murena se confond avec une croix constituée de corps humains microscopiques. En ce qui me concerne l’essai est plus concluant.

Sous influence Frank Miller

Sous influence Frank Miller ?

Il l’est moins pour le scénario de Dufaux qui après une première partie formidable tout en ambiguïté, livre sans doute ses plus mauvaises pages en 20 ans.  Murena est une série étrange en fait.  Il s’agit de faire de Néron une figure ambivalente loin de la légende apparemment injuste qu’il a laissée d’empereur fourbe et cruel.  Sous la plume de Dufaux, le personnage ne manque ni de panache, ni de grandeur. Si l’empereur sombre progressivement dans la folie, le lecteur ne peut s’empêcher de trembler face à la cruauté de l’exercice du pouvoir  avec la solitude, l’amertume, la cruauté des trahisons et le goût amer des apparences.  En cela, il réussit à faire de Néron un scélérat dramatique mais pas tragique, celui-ci étant pleinement conscient de ses actes souvent odieux

Une des scènes marquantes de ce Banquet, reste l’odieuse menace de décapitation de tout son entourage qui ne participerait pas financièrement à la reconstruction de la cité. Le genre de moment qui donne envie d’aller payer ses impôts en chantant… L’ouverture mettant en scène la cuisson de cochons à la broche pour oublier l’odeur de la chair humaine brûlée est très habile également. Pour le reste, les personnages sont souvent très manichéens : ou tout salauds ou tout bons. Lucius Murena, son personnage  fictif un peu fade  a pris progressivement une épaisseur dramatique : cynique, dissimulateur avec ses instants de courage et d’autres de lâcheté.

La Dolce Vita

C’est dommage, c’est justement le moment qu’a choisi Dufaux pour….lui faire perdre la mémoire ! Mince, alors, le coup de l’amnésie à une centaine de pages de la fin c’est aussi frustrant que has-been. Mais ce n’est pas fini : alors qu’une jeune femme amoureuse et douce l’attend dans son foyer, Murena vit une autre vie d’esclave sexuel d’une nymphomane manipulatrice et machiavélique qui s’amourache de lui en quelques pages….Mince ! Où a t’on déjà lu ça?  le coup du beau brun balafré (notre héros manque de perdre un oeil dans cette histoire) qui ne sait plus qu’il est  au milieu de salauds et de bimbos ? Euh….T.h.o.r.g.a.l ?

A ce stade, difficile de savoir s’il s’agit d’un hommage ou d’un pastiche, ce qui est certain c’est que cet artifice narratif au milieu de toute cette richesse historique, ces dialogues savants et ce sens aigu de l’immersion fait un peu illusion du pauvre.  Il serait indécent de reprocher à Dufaux ces 4 dernières années d’attente au vu du drama qu’il a dû traverser. Le lecteur qui en a vu d’autres va vite….oublier ce faux pas en espérant que le Phénix maintenant ressuscité trouve son envol vers une fin de haute volée quoique cousue de fil blanc : ben, à la fin de Murena, Néron, y’ meurt !

Les Chrétiens sur la croix et les cochons sur la broche !

Les Chrétiens sur la croix et les cochons sur la broche !

7 comments

  • Matt  

    Ah tiens j’avais oublié qu’il sortait ce mois ce nouveau tome. Eh bien malgré tes réserves, je vais aller me le commander.
    En fait je suis vraiment trop peu connaisseur de Thorgal. Je n’aurais surement pas fait le lien, donc je m’en fous un peu. Je vais aller me faire mon avis^^
    C’est cool en tous cas que la série ne soit pas abandonnée et la partie graphique ne déçoit pas et n’est pas trop différente.

  • Présence  

    Les paragraphes consacrés aux dessins de Théo sont très intéressants, à la fois pour la pression qui pèse sur ses épaules, à la fois pour l’honnêteté de ton regard, évoquant à la fois les points forts et les points faibles de l’artiste.

    Tes réflexions sur l’intrigue sont assez amusantes dans leur forme paradoxale : à la fois une amnésie bien pratique, et à la fois une confiance conservée dans le scénariste. C’est pas tout ça, mais il faut que je mette ce tome dans la liste de cadeaux pour mon fils car il aime également beaucoup cette série.

  • Matt  

    Moi j’attends de pouvoir juger avec la fin. Peut être que le redémarrage est un peu moyen mais ça ne m’empêchera pas de terminer la série.
    Et puis bon j’ai rien contre les amnésies. C’est si commun que ça ? Je connais le héros amnésique au début de l’histoire cher aux mangas ou aux jeux vidéos mais sinon…

    • Bruce lit  

      @Présence : je n’ai pas trouvé les chiffres de vente de Murena. Mais il est évident que c’est une locomotive pour Dargaud.
      @Matt: je n’ai aucun doute sur la capacité à Dufaux à clore son récit. De Monster à Wolverine en passant bien sûr par XIII, on ne peut pas dire que l’amnésie n’ait pas frappé la BD. Tiens, pour toi.

      • Matt  

        Ah oui mais il y a l’amnésie de départ qui définit le personnage pour lui donner un background mystérieux, et il y a l’amnésie qui vient foutre la merde au milieu d’un récit. L’une sert à préparer des révélations et un passé torturé, l’autre est un rebondissement pour foutre le héros dans la merde.
        Bon cela dit ça semble en effet similaire à Thorgal et le passage (que je n’ai pas lu) où il a un enfant avec Kriss, c’est ça ? Mais comme je connais pas…on verra bien comment je perçois cette lecture.

  • Tornado  

    Et dire que je n’ai toujours rien lu de cette série, dont les 9 premiers tomes dorment sur mes étagères…
    C’est vrai que ton passage sur le dessin de Théo est réussi. On dirait presque du Présence ! :)
    Article très court ! Mais c’est bien aussi.

    • Bruce lit  

      Si je suis arrivé au niveau de Présence, c’est que mon Ki a augmenté !
      Lorsque l’encrage et les couleurs n’auront plus de secrets pour moi, je serai digne de porter son sabre laser.
      L’article est court : souvent le contrecoup d’un dossier long, celui sur Marilyn Manson et ses 5000 mots. C’est aussi surtout que l’album ne faisait pas partie de mon planning de publication initial et que pris de court, et rattrapé par l’actualité (je déteste ça), j’ai paré au plus pressé. Mais oui, court c’est pas mal aussi, ça me rappelle nos débuts.

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