Miller de gloire est arrivé

Daredevil par Frank Miller

En rouge et noir, j’oublierai ma peur…

En rouge et noir, j’oublierai ma peur…©Marvel Comics

AUTEUR : JP NGUYEN

 Cet article porte sur les épisodes 158-161 et 163-191 de la série Daredevil, par Roger McKenzie, Frank Miller et Klaus Janson parus entre 1979 et 1983.

« Frank Miller débarque sur Daredevil en tant que dessinateur à une époque où la série vivote, il reprend ensuite aussi le scénario et redéfinit la série avec brio en l’orientant vers le polar/film noir mélangé aux films d’arts martiaux. »

C’est là mon résumé, écrit pour un certain site de vente en ligne, de ce run légendaire. Clair et concis mais loin de rendre justice à la richesse de ces épisodes qui forment ma saga préférée du genre super-héros classique. Les aventures d’un super héros, avec costume et identité secrète, combattant le crime et tentant de concilier ses escapades nocturnes avec ses journées de travail.

Le jour, Matt Murdock est avocat au barreau de New York. La nuit, il patrouille vêtu en diable rouge dans Hell’s Kitchen, quartier malfamé de la grosse pomme des années 80.

Une époque où les héros avaient encore des double-vies

Une époque où les héros avaient encore des double-vies©Marvel Comics

Dans l’épisode 158, qui voit débuter Frank Miller au dessin, sur un scénario de Roger McKenzie et avec Klaus Janson à l’encrage, Matt Murdock est kidnappé par les Unholy Three (trio aux costumes d’animaux : Gorille, Chat, Oiseau), sur ordre du Death-Stalker (le Chasseur en VF), un super-vilain à l’allure spectrale, au toucher mortel, ayant percé à jour son identité secrète.

Après un duel dans un cimetière, Daredevil triomphe et son adversaire meurt accidentellement après s’être rematérialisé dans une stèle. Le Death-Stalker était un ennemi récurrent de DD et, rétrospectivement, sa disparition (et celle des Unholy Three) symbolise un peu la fin d’une ère pour la série, celle des vilains aux super-pouvoirs et aux costumes parfois ridicules.

Mourir au cimetière, c'est quand même pratique !

Mourir au cimetière, c’est quand même pratique !©Marvel Comics

Dès l’épisode suivant, on change de registre : DD se coltine à la bande d’Eric Slaughter, une équipe de mercenaires payés par Bullseye (le Tireur, en VF) pour tester Daredevil. La confrontation se déroule de nuit sur la jetée 42 et on sent l’attrait de Frank Miller pour les décors sombres et urbains.

Bullseye capture Black Widow et DD débarque à Coney Island pour la sauver, traumatisant au passage son ennemi et initiant ainsi leur longue rivalité obsessionnelle. Bullseye n’aura de cesse de prendre sa revanche. C’est ensuite Hulk qui débarque à New York et envoie DD à l’hosto (épisode encré par Joe Rubinstein), où Ben Urich vient annoncer à Matt qu’il l’a démasqué et que la nouvelle paraîtra bientôt dans le Daily Bugle. C’est l’occasion pour McKenzie et Miller de conter une nouvelle fois les origines du Casse-Cou (où la figure du jeune Matt moqué par ses petits camarades fournit un sujet d’identification idéal pour le jeune lecteur geek). Dans cet épisode, on trouve un tic d’écriture que Miller reprendra par la suite à son compte : la répétition d’une phrase-clef.

This one’s for you, lecteur de Bruce Lit

This one’s for you, lecteur de Bruce Lit©Marvel Comics

Touché par les confidences de Matt, Ben Urich renonce à publier son article. Par la suite, Matt renoue avec Heather Glenn, Black Widow repart en Russie et dans le numéro 166, Foggy Nelson épouse Debbie Harris (Matt a failli manquer la cérémonie de mariage, occupé à arrêter le Gladiateur). Le numéro 167 est un bouche-trou écrit par David Michelinie qui rapatrie des personnages créés dans Iron Man : le Mauler, vilain armuré et Edwin Cord, industriel véreux.

Ces neufs premiers épisodes (le 162 est un fill-in par Michael Fleisher et Steve Ditko) sont plaisants et installent plusieurs éléments que Miller se plaira à ré-utiliser : la collecte d’informations dans le bar Josie’s, Foggy dans un rôle de confident un peu gauche, les pavés narratifs décrivant les perceptions de Daredevil. Graphiquement, Miller trouve assez vite son style : des mises en pages « en drapeau » (une grande case verticale à gauche et cases horizontales à droite), des combats chorégraphiés sur des cases horizontales traversées par les silhouettes d’un DD bondissant, trop rapide pour ses adversaires. De son côté, Klaus Janson n’est pas avare d’encre de chine et les planches sont souvent plongées dans un clair obscur évoquant une ambiance de film noir.

Les ninjas sont silencieux, mortels… et poseurs

Les ninjas sont silencieux, mortels… et poseurs©Marvel Comics

A partir de l’épisode 168, Miller reprend le scénario et, d’emblée, introduit un nouveau personnage : Elektra, ancienne petite amie de Matt à la Fac, entraînée par les ninjas de la Main et devenue tueuse à gages. L’influence japonisante commence à se faire sentir.

Dans le 169, Miller creuse la piste de la maladie mentale de Bullseye (qui s’évade et voit DD partout), dans un de mes épisodes préférés, remplis de scènes homériques : DD sur un toit qui se concentre à l’extrême pour repérer le son d’une toux dans New York enneigée, DD qui refuse de laisser filer Bullseye et le poursuit dans le métro, qui va jusqu’au bout de ses forces pour vaincre son adversaire mais qui le tire des rails alors que le train arrive.

Daredevil plaide sa cause auprès de Manolis

Daredevil plaide sa cause auprès de Manolis©Marvel Comics

La fin de l’épisode est l’occasion d’illustrer la conviction et les principes de l’homme sans peur, lorsque l’inspecteur Manolis l’interroge sur la pertinence de son sauvetage, DD lui exprime foi en la loi des hommes… et pourtant, déjà, le doute pointe.

Dans les numéros 170 à 172, dans un arc baptisé a posteriori « Gang Wars », Wilson Fisk ; le Kingpin (le Caïd en VF), revient à New York. Ce colossal boss mafieux, à l’origine un ennemi de Spider-Man, avait pris sa retraite au Japon, depuis Amazing Spider-Man 197 (1979). Miller le ramène et en fait un ennemi attitré de Daredevil. Leur premier duel se conclue par une victoire écrasante de Fisk mais leurs confrontations suivantes seront davantage morales que physiques. Le Kingpin symbolise la corruption, le mépris des lois auxquelles Matt Murdock est tant attaché.

Pour les lecteurs français de l’époque, la 1ère rencontre entre DD et le Caïd se fit dans Strange 169. Couverture de Jean Frisano.

Pour les lecteurs français de l’époque, la 1ère rencontre entre DD et le Caïd se fit dans Strange 169. Couverture de Jean Frisano.©Lug

C’est pendant cet arc que, grâce à la remontée des ventes, la série redevient mensuelle. Dans les numéros suivants, Daredevil se débat entre le Caïd et les ninjas de la Main, son cœur balance entre Heather et Elektra, il perd son sens radar et doit le retrouver tout en assurant la défense de Melvin Potter alors que son cabinet bat de l’aile et que Foggy semble le lâcher…

Au final, son associé reprend le collier mais Elektra passe à l’ennemi en se mettant au service du Caïd. Et elle parvient à neutraliser Daredevil et à blesser grièvement Ben Urich, lui ôtant toute velléité de dénoncer le scandale de Randolph Cherryh, candidat à la mairie de New York, à la solde du Caïd. Matt parvient quand même à empêcher son élection en utilisant l’épouse de Fisk comme monnaie d’échange. Puis, au numéro 181, Bullseye s’évade de nouveau, manque de peu de démasquer DD/Matt et surtout, pour retrouver sa place d’exécuteur auprès du Caïd, il tue Elektra.

Une séquence légendaire du Comic Book

Une séquence légendaire du Comic Book©Marvel Comics

Et c’est ainsi que, dans son duel final contre Bullseye, Daredevil, déjà bien atteint dans ses fondements moraux, finit par lâcher du lest. Son ennemi survit à une chute de grande hauteur mais en reste paralysé.

La partie centrale du run de Miller est la meilleure, avec une intrigue foisonnante mais jamais confuse, alternant le sérieux à l’image de Stick, le mentor de Matt, et d’autres personnages confrontés à des choix cruciaux (Heather Glenn, Elektra, Melvin Potter, Ben Urich) mais aussi les touches d’humour (les bouffonneries de Turk et Groto, les maladresses de Foggy, des personnages comme Pike l’indic bigleux ou le chauffeur de taxi, les guest-stars Luke Cage et Iron Fist…) et avec bien sûr une palanquée de morceaux de bravoure : DD seul et sans radar contre quatre guerriers ninja en armure, Matt confronté à ses démons intérieurs pour recouvrer son sens radar, Elektra face à Kirigi le Ninja immortel, Jonah Jameson qui sermonne Ben Urich sur le pouvoir de la presse… Un cocktail extravagant de polar/ninja/spandex qui fonctionne étonnamment bien.

pour retrouver son sens radar, Matt doit retrouver la paix intérieure

Pour retrouver son sens radar, Matt doit retrouver la paix intérieure©Marvel Comics

La fin du run est un peu moins réussie, malgré l’apparition du Punisher (dans une histoire évoquant les ravages de la drogue) et certains épisodes humoristiques (celui avec l’Homme aux Echasses ou encore celui où Foggy Nelson enquête dans les bas fonds en se faisant passer pour un « dur »). Matt, très troublé par la mort d’Elektra et en recherche de compensation, demande Heather en mariage mais Foggy et Natasha, percevant le malaise, organisent une rupture. Suite à une nouvelle exposition aux radiations, Daredevil perd le contrôle de sa super-ouïe.

Pendant ce temps, la Main tente de ressusciter Elektra pour en faire leur championne. DD, aidé par Stick, les Chastes (l’ordre des Ninjas « du bien ») et la Veuve Noire vont contrecarrer ce plan, occasionnant encore une compromission pour Daredevil, qui aide le Caïd à se défaire d’un gang rival pour obtenir un renseignement sur la localisation de la Main.

Non, DD ne voulait pas de Cherryh dans son Manhattan

Non, DD ne voulait pas de Cherryh dans son Manhattan©Marvel Comics

Sur les dessins, la collaboration Miller-Janson s’accentue, le premier se limitant aux découpages pour laisser dessin et encrage au second. Janson n’hésite pas à recadrer certaines cases voire à les redessiner totalement. Hélas, s’il a un solide sens de la narration et de l’éclairage, son trait sur les personnages est encore assez raide et le rendu final est, à mon sens, moins plaisant à partir du numéro 185.

C’est un Diable Rouge totalement déboussolé que l’on retrouve dans le numéro 191, « Roulette » (encré par Terry Austin) qui ponctue ce run légendaire. Au chevet de Bullseye, paralysé, DD joue à la roulette russe et lui narre une récente déconvenue rencontrée dans une affaire judiciaire. Daredevil s’interroge sur la violence et la pertinence de ses méthodes et ce questionnement peut surprendre de la part d’un Frank Miller qui s’éloignera de ces préoccupations dans ses œuvres suivantes.

le run de Miller s’achève sur un récit intimiste

Le run de Miller s’achève sur un récit intimiste©Marvel Comics

Le cheminement moral du héros est peut-être symptomatique de l’évolution de son auteur : de l’idéaliste qui sauve Bullseye des rails du métro, il devient un pragmatique n’hésitant pas à faire du chantage au Caïd voire à s’allier à ce dernier lorsque les circonstances l’exigent ou encore à utiliser une arme à feu pour renvoyer le Punisher en prison. Le traitement de Miller reste toutefois nuancé. Ainsi, Bullseye est un psychopathe irrécupérable (dont on partage les pensées dans l’épisode 181, raconté de son point de vue) mais Melvin Potter (le Gladiateur) semble pouvoir être réhabilité. Et si le Caïd est un boss du crime machiavélique, il garde une part d’humanité de par l’amour qu’il voue à son épouse Vanessa.

A plusieurs reprises, Matt Murdock constate les limites du système légal mais s’y raccroche quand même, considérant que l’alternative (l’anarchie, la loi du plus fort) serait pire. Enfin, même si Daredevil semble proche de la dépression à la fin du cycle, la rédemption aura été accordée à Elektra.

Matt essaie-t-il de convaincre son jeune interlocuteur ou lui-même ?  

Matt essaie-t-il de convaincre son jeune interlocuteur ou lui-même ?©Marvel Comics

Frank Miller remettra en scène le trio DD-Elektra-Bullseye dans le très beau (jugé creux par certains, dont Bruce, mais que j’affectionne quand même) Elektra Lives Again mais c’est surtout avec Born Again qu’il signera au scénario son dernier chef d’œuvre sur Daredevil, dans un style plus réaliste et (encore) plus noir. Mais tout a commencé avec ces épisodes, où l’on retrouve la quintessence du personnage, archétype du héros costumé à la double identité. Un homme sans peur mais bourré de doutes, qui se bat pour la justice et n’abandonne jamais.

 Frank Miller a marqué Daredevil d’une empreinte indélébile, redonnant des couleurs à une série moribonde en la repeignant… en rouge et noir.

Frank Miller a marqué Daredevil d’une empreinte indélébile, redonnant des couleurs à une série moribonde en la repeignant… en rouge et noir.©Marvel Comics

33 comments

  • Jyrille  

    Je viens de finir ma relecture de ce run en VF, donc seulement à partir de l’épisode 168 jusqu’au 191. Les précédents, je les ai en VO.

    « Un cocktail extravagant de polar/ninja/spandex qui fonctionne étonnamment bien. » C’est exactement ça. Plus du fantastique (les ninjas qui s’évaporent, les résurrections, la mort de Stick que j’avais oubliée…)

    Pour les dessins de Janson je ne le savais pas mais je suis d’accord : on voit une grande différence avec les épisodes finaux avec Black Widow par exemple.

    J’adore vraiment l’épisode Roulette, une sorte de brouillon (dans la narration) pour TDKR, mais l’encrage de Austin me gâche un peu le truc. Pas que ce soit mauvais mais surtout qu’il change trop par rapport à la patte de Janson.

    Merci en tout cas pour ce beau résumé du run de Miller, cela fait plaisir de le voir par tes yeux.

    • JP Nguyen  

      Arf, merci à toi, Big C !
      Les articles du début… Pas les mieux fichus en terme d’équilibre texte/image. Mais le sujet me tenait tellement à coeur… Et c’est rassurant pour moi de me dire que j’adore toujours ce run (punaise après Soule, ce que fait Zdarsky ne me branche pas du tout alors ça fait des lustres que je ne me suis pas fait une lecture de DD satisfaisante…)

      • Jyrille  

        J’imagine… j’ai trouvé une chronologie des albums VF de DD : http://lestoilesheroiques.fr/2021/01/chronologie-comics-daredevil-ordre-de-lecture-guide-liste.html

        J’ai attaqué Elektra Assassin, que je n’ai jamais lue, en VF. Parce qu’avoir lu LOVE AND WAR en VO m’a tout de même bien ouvert les yeux sur certaines choses qui m’avaient échappées en VF. Et le dessin de Sienkie est terrible, j’avais oublié. Superbe album, tellement loin du super-héros, et de certains épisodes de DD par Miller également, sans action ou presque, tout en suggestion.

        • Jyrille  

          En VO, Elektra assassin, pas en VF…

        • Jyrille  

          Et pareil j’ai inversé les langues sur le LOVE AND WAR…

          • Eddy Vanleffe  

            C’est bien évidemment, un EVEREST ce comics le démarrage tonitruant du comics adulte et pourtant totalement intégré à son univers sans en faire un complexe non plus.
            les compos de pages, les chorégraphie de combats les pause silencieuses, tout est fabuleux dans ce comics, une vraie merveille.
            bizarrement aujourd’hui on est très loin de vouloir « hériter » de ce Daredevil à la fois sombre mais bondissant et surtout créatif graphiquement parlant.
            plus que sur n’importe quel personnage, j’ai du mal avec les gaufriers ou les plans ciné (Vous savez que des bandes en 16/9 horizontales), j’aime qu’on ait un peu d’explosion de pages.
            finalement, c’est Mark waid qui y fera le plus allégeance. Certes il avait allégé le propos, mis de l’humour mais savait servir de supers moments en embuscade.
            Non souvent le « ton Bendis » très statique a fait mine d’être le succédané officiel..polar, sérieux, blabla….il manque un peu de « corps »….
            ELEKTRA LIVES AGAIN est un bon bouquin aussi

          • Jyrille  

            Pour Elektra lives again tu prêches un convaincu (j’ai l’édition COMICS USA des années 90)

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