Mouche Amère ! (Le roi des mouches)

Le roi des mouches par Mezzo et Pirus

Let me take you for one trip©Glénat

1ère publication le 25/10/14- Mise à jour le 19/08/17

BRUCE LIT

VF : Glénat

Cet article en abordant le dernier tome de la trilogie Le roi des mouches survolera à la fois l’ensemble de cette oeuvre étrange et le dernier volume en particulier. Il n’ y a pas à priori de réelle histoire mais plutôt un fil conducteur via le personnage d’Eric Klein dans un récit morcelé et découpé en strips sur les comportements déviants de jeunes délinquants sombrant progressivement dans la criminalité.  

En raison de la cruauté et de la froideur des relations humaines décrites dans ces albums, cette lecture sera réservée à un public averti. Les amateurs d’étranges malaises de civilisation se sentiront eux chez eux.

Lorsque Moore rencontre Burns

Lorsque Moore rencontre Burns ©Glénat

Titre, couverture énigmatique,  dessins étranges. Pour pénétrer dans le royaume du Roi des mouches froid, glacial, hermétique il faut une bonne dose de curiosité. Tout d’abord un cocorico s’impose : Lorgnant sur le comic-book indépendant, Le roi des mouches est une production française qui bouscule tout sur son passage et n’ayant comme défaut que la lenteur de sa publication ( 8 ans pour trois volumes !).

Comme les yeux de l’insecte auquel l’ouvrage emprunte son titre, nous assistons à des tranches de vie kaléidoscopiques de jeunes desoeuvrés sans chronologie apparente. Comme dans Watchmen,  un même événement peut être raconté par un autre personnage avec son point de vue qui fait avancer lentement l’intrigue. les auteurs multiplient leurs clins d’oeil : chapitres sur mars, récit chorale et un personnage s’exprimant comme Rorschach.

Bonjour chez vous trouducs !

Bonjour chez vous trouducs !©Glénat

Cette influence est parfaitement assumée, Mezzo, un personnage en soi, me confiait lors d’une dédicace avoir été profondément marqué par l’oeuvre majeure de Moore. Lorsque je lui demandais de me dessiner un Eric Klein, il obtempéra avec beaucoup de gentillesse en grognant : ouais, lui, quelle ordure, j’en ai marre de le dessiner celui-là. C’est dire, si le dessinateur impliqué dans son travail s’est laissé contaminé par l’aura malsaine de son personnage.

Sexe, drogue, rocknroll, mort, vide existentiel, manipulation, rancoeur, jalousie, mesquinerie, conte de la folie ordinaire, solitude : on ne peut pas dire que la lecture du Roi des mouches soit un moment de poilade ! Beaucoup de texte, peu d’action, quasiment aucun dialogue (l’histoire est racontée en voix off par un personnage différent à chaque chapitre) et un sentiment de perdition tout au long de la lecture. Même le sexe y est triste.

Bienvenue dans les cauchemars dEric Klein !

Bienvenue dans les cauchemars d’Eric Klein !©Glénat

Et pourtant ! moi qui ait en horreur les récits déstructurés, je me suis surpris à être hypnotisé par ce récit. L’écriture de Pirus est incroyable de précision, chaque mot pèse son lot de méchanceté, de cynisme, de désespoir. Le graphisme de Mezzo se rapproche effectivement de Charles Burns, de Daniel Clowes, voire de Robert Crumb. Ses personnages ont un langage corporel figé , des expression de visage fixes qui accentuent l’importance de l’instant présent pour ces humains qui pourraient avoir No Future  gravé sur le front.

Son trait est complémentent fou : à la fois d’une élégance et d’une finesse suprême dans des cadres d’une composition étouffante où les personnages semblent cernés par eux-mêmes, rattrapés en permanence par ce qu’ils souhaitent fuir.

Mes potes et moi !

Mes potes et moi !©Glénat

A l’instar de films à sketch, Le roi des mouches propose de courts chapitres de trois pages avec des héros récurrents qui , comme l’araignée, tissent peu à peu leur toile dans une bourgade française perdue qui pourrait être américaine. Les auteurs entretiennent d’ailleurs longuement l’incertitude de savoir où se passe l’action avant de disséminer poco à poco leur unité de lieu.

Vous pénétrerez dans un monde où l’amour, la compassion, la générosité, l’empathie envers son prochain n’existent pas. Les habitants sont uniquement guidés par leurs pulsions, leurs fantasmes, leurs peurs.

Rien nest vrai, rien nest beau...

Rien n’est vrai, rien n’est beau…©Glénat

Il y’ a quand même un héros :  ce fameux Eric Klein. Immédiatement séduisant, cynique, égoïste il évoque à la fois Alex d’Orange mécanique, et Renton de Trainspotting. Les amateurs de JG Ballard, de la froideur de Cronenberg et de Lynch époque Blue Velvet ne seront pas dépaysés non plus. Lors d’une rencontre, Mezzo qui est déjà un personnage en soi, avouera comme un acteur qui a tout donné à son rôle, ne plus supporter cet Eric, allégorie de l’individu voguant au gré de ses pulsions par delà le bien et le mal.

Dans ce dernier volume que l’on attendait plus, jamais l’écriture de Michel Pirus n’aura été si acerbe, désespérée, sombre. Eric , détenteur d’une somme d’argent dont il ignorera toujours la provenance multiplie les expériences sexuelles, toxiques et trahit ceux qui l’aiment tout en continuant de croire en son bonheur. Ange déchu à la beauté perverse, Eric Klein est un guide fascinant, un passeur dépravé dans un monde aux apparence dangereuses et souterraines où il lui arrive de retrouver ponctuellement l’innocence de son adolescence. Il s’inscrit dans la lignée des scélérats romantiques qui détruisent la pureté féminine qu’ils séduisent : Valmont des Liaisons dangereuses et surtout le Petchorine de Lermontov (Un héros de notre temps).

Comme au cinéma !

Comme au cinéma !©Glénat

Il n’y a pas que les personnages qui soient inquiétants. Les décors de Mezzo de la forêt abandonnée aux zones industrielles en passant par des voitures abandonnées, des piscines municipales ringardes et le bowling du samedi soir d’une banlieue oubliée, tout concoure à rendre le décorum aussi lugubre que les pensées de ceux qui y évoluent.

La fin de cette non histoire ne conclut pas grand chose mais au final, comme disait l’autre le voyage aura été plus important que la destination. Et  cet article le prouve : cette histoire est aussi difficile à lire qu’à décrire. Entrer dans ce royaume n’est pas aisé mais ce voyage au bout de la nuit en compagnie d’une mouche amère d’une méchanceté jouissive, restera une expérience fascinante rarement éprouvée ! Dérangeante ! Unique ! Malsaine ! Rock….

Fierté !

Fierté !

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La BD la plus dérangeante, malsaine et voyeur de tous les temps existe et elle est française : ça s’appelle Le roi des Mouches, c’est signé Mezzo et Pirrus et c’est à la une de Bruce Lit.

La BO du jour : les Stones apparaissent en filigranes dans Le roi des mouches. Quoi de plus normal pour ce long blues dépravé ?

13 comments

  • Présence  

    Sexe, drogue, rock’n’roll, mort, vide existentiel, manipulation, rancœur, jalousie, mesquinerie, conte de la folie ordinaire, solitude, [...], beaucoup de texte, peu d’action, quasiment aucun dialogue, [...], pas d’amour, pas de compassion, pas de générosité, pas d’empathie : Bruce, tu sais donner envie.

  • Lone Sloane  

    Hello Bruce,
    J’ai lu les deux premiers tomes il y a longtemps mais ton article restitue bien l’impression que j’en ai gardé. On est tout à fait dans la même atmosphère que celle de Black Hole d’Edward Burns et la citation du Blue Velvet de David Lynch est bien vue (et m’a remis la chanson titre entêtante en mémoire).
    L’histoire de ce titre est étonnante, car il est paru chez 3 éditeurs différents. Albin Michel pour le 1er tome, feu Drugstore pour le 2nd et Glenat pour le dernier. Les vicissitudes de l’édition…
    Pour les amateurs fortunés ou collectionneurs une intégrale luxe paraît fin novembre chez Glenat pour la modique somme de 75€ :-)

  • Bruce  

    Ah ? je n’ai toujours connu que les éditions Glenat . Merci de ces precisions.

  • Jyrille  

    C’est de la vraie bd rock’n’roll, mais également littéraire. Peu de dialogues mais beaucoup de texte qui s’adapte à son narrateur, un peu de surralisme, un peu de Lynch, un peu de Terry Gilliam, un peu de Brett Easton Ellis. Super be résumé pour une superbe trilogie qu’il faut réussir à dompter. Moi aussi j’ai une dédicace de Mezzo, j’ai eu une fille clope au bec, dans l’eau jusqu’aux épaules. J’ai très peu de dédicaces, mais celle-là j’en suis très fier aussi.

  • Jyrille  

    Je ne connais pas Lermontov mais toutes tes comparaisons sonnent juste. Et tu as bien traduit le sentiment que je n’avais que moi-même surpris sans l’exprimer de cette bande de personnages prisonniers de leurs désirs. Tu me donnes envie de relire la trilogie en fait, d’une traite.

    Quant à Mezzo, on m’en avait dit le plus grand mal, et il a été adorable et accueillant lors de ma dédicace. J’étais très intimidé. Je n’ose imaginer comment j’aurai pu aborder Gaiman lors de la dédicace d’hier…

  • Bruce lit  

    Un personnage Mezzo ! Franc et cash, il te tutoie d’emblée, jure comme un charretier mais il s’est également beaucoup appliqué pour mon dessin d’Eric. J’y tiens beaucoup. On a pas mal parlé d’Alan Moore. Je voulais vérifier si mes comparaisons à Watchmen étaient exagérées ou non. Ouf ! J’avais raison.

    Lermontov : Probablement l’auteur de mon roman préféré : Un Héros de notre temps. Lermontov est un auteur russe, James Dean avant l’heure qui n’a écrit que ce roman, quelques poèmes et une pièce de théâtre avant de mourir dans un duel. Duel qu’il met en scène justement dans un Héros….
    Petchorine a la beauté du diable et ne peut s’empêcher de détruire toutes les femmes qui tombent pour lui. La trame est volontairement déconstruite et d’un romantisme phénoménal. Je l’ai lu une bonne dizaine de fois.

  • Tornado  

    Encore une oeuvre que je ne connais pas du tout et que je n’aurais même pas pensé à feuilleter.
    Ton article acerbe en fait bien ressortir les qualités attractives, mais pour l’instant j’ai trop de choses à lire et même pas la moitié du temps qu’il me faudrait pour y arriver…
    Contrairement à beaucoup d’entre vous, je n’accroche pas bien à ces planches criardes et, comme le fait remarquer Bruce, elles rappellent certains auteurs de comics qui ne m’attirent pas du tout !
    Du coup, ce ressenti un peu négatif fait que je ne lirai certainement pas ce « Roi des mouches ». Car aujourd’hui, avec une bibliothèque pleine à craquer et une seule vie pour tout lire, je ne fonctionne plus qu’avec le coup de foudre…
    Par contre, je trouve la dédicace magnifique.

    • Jyrille  

      C’est vrai qu’à bien y regarder, la dédicace de Bruce est plus belle que la mienne. Là, j’ai l’impression qu’il y a de l’encre, la mienne n’a été faite qu’au crayon de papier. Tu devrais voir la bd en vrai, Tornado, les couleurs sont loin d’être criardes !

      Bruce, merci pour la culture, je vais tâcher de me trouver ce roman…

      • Bruce lit  

        @ Cyrille : Crayonnés +encre de chine. A peu près 25 minutes de travail.

        • Jyrille  

          C’est pour ça. Merci de la précision. Moi, ça a duré cinq minutes pour qu’il me la fasse. Par contre on a discuté un petit quart d’heure.

  • Le Tigre  

    Tu as tout dit Bruce, bravo. J’aurais du faire comme toi et les résumer un par un…j’ai encore eu les yeux plus gros que le bide avec un seul billet pour les trois.
    Continue à me régaler sinon.

  • Bastien  

    Bonjour,
    Je trouve ton article très intéressant et je pense que je me pencherait sur cette bd un jour où je serai d’humeur. Pour moi certains récits comme par exemple Sandman ne sont pas à lire tous les jours.
    Par contre les planches de tes scans me font beaucoup pensé à du Mike Allred.
    Merci pour cet article.
    Bonne continuation.
    Bonne journée.

  • Présence  

    C’était juste pour te taquiner, les planches sont superbes.

    Comme le fait observer Jord, il s’agit d’une lecture à réserver pour un jour où on est dans le bon état d’esprit. Ton commentaire fait ressortir la noirceur de l’œuvre. Il fait également ressortir comment le personnage principal peut être séduisant. Tout aussi éclairant, il apparaît que cette bande dessinée n’a rien de voyeuriste, mais interroge les conséquences et les limites d’une vie placée sous la domination de pulsions, sans discipline.

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