Surf’s up (RIP Stan Lee)

Le Surfer d’argent par Stan Lee et John Byrne

Le bon, la brute et la victime

Le bon, la brute et la victime ©Marvel Comics

première publication le 1/06/17- MAJ le 13/11/18

Par: BRUCE LIT

VO : Marvel

VF : Lug

Sortie en 1982 et publiée en 1985 en France, Le Surfer d’argent est une aventure complète scénarisée par Stan Lee et dessinée par John Byrne. L’encrage et les couleurs sont assurés par Tom Palmer. Le titre original est Run for Terror.

Les scans sont pour la plupart faits maison.

Pour peu que la notion de spoilers s’applique à une histoire old school vieille de 35 ans, cet article en sera parsemé de puissance cosmique.

Avec le temps, on finit par devenir ce que l’on a toujours été.
Uh ? Je m’explique !
Cette histoire de moins de 50 pages, complètement ampoulée old school, je devais avoir 12 ans lorsque je la découvrais chez Lug. Mes goûts étaient pourtant quasiment les mêmes qu’aujourd’hui: des héros urbains, middle class et faillibles. Avec déjà une sainte horreur des histoires spatiales, des magiciens psychédéliques et des divinités Marvel.

Surf's up !

Surf’s up ! ©Marvel Comics

Mais j’aimais cette histoire. Parce que j’adorais les dessins de Byrne.  Que l’histoire était facile à suivre et que déjà la simplicité narrative me séduisait. Et qu’enfin, comme pour La mort de Captain Marvel, il était possible d’apprécier cette histoire en se contrefichant totalement de l’univers du Surfer d’Argent.

Lui, je ne le croisais que de temps à un autre en guest dans Nova. C’était un gars gentil, sympathique mais un peu chiant à se lamenter en permanence sur son sort. Mais cette histoire, il aura fallu que je la relise une vie plus tard pour comprendre ce qui me parlait déjà.

La classe incarnée : Galactus, le dévoreur de mondes

La classe incarnée : Galactus, le dévoreur de mondes ©Marvel Comics

Pourtant on ne pourra pas dire que l’histoire de Stan Lee soit des plus virtuose. C’est d’ailleurs le problème avec le papa de Marvel. Rien de ce qu’il aura produit en tant que scénariste n’aura été inoubliable. Pour tout vous dire, pour un gamin né dans les seventies, ses productions semblaient déjà ringardes pour qui découvrait en temps réel Frank Miller, Claremont ou Jim Starlin. Même Kirby…Je trouvais son style « froissé », nettement moins fascinant que les couvertures françaises incroyables de Jean Frisano de l’époque. Et ne parlons même pas de Ditko, qui lui était déjà fréquemment descendu dans le courrier de lecteur. Les apprécier, ce serait pour plus tard au moment du besoin de retour aux fondamentaux.

Les dessins de Byrne me paraissaient tellement plus actuels. Tout simplement magnifiques. C’est ici que vous trouverez la séquence où transfiguré par Galactus, le Surfer sort de la paume du Celeste pour atterrir sur les pochettes de disque de….Joe Satriani !
C’est aussi ici que Byrne réussit à met en scène l’espace, son silence et son immensité sans avoir l’impression d’avoir gobé les hallucinogènes de Pink Floyd.
C’est enfin ici que vous trouverez des angles de vues tout simplement-euh-hallucinants suggérant la force tranquille du Surfer sur la gravité qu’elle soit physique ou de situation. Sans oublier la grâce du langage corporel du héros.

Ca commence fort...

Ca commence fort… ©Marvel Comics

Euh..Tout ça pour dire, que cet album n’est pas un chef d’oeuvre…Dès l’ouverture, on sait pas très bien s’il faut rire ou pleurer. Le Surfer, avachi dans un décor désolé est en pleine crise d’auto-apitoiement. Tout au long de l’histoire il faudra supporter la mise en scène théâtrale de Lee avec des dialogues grandiloquents inoubliables : « Me voici au milieu des vestiges poussiéreux d’une civilisation autrefois glorieuse ! Moi aussi, j’ai connu la gloire, la joie de vivre, la griserie de l’amour« .

Et puis ce scénario…Un grand foutoir quand même : après avoir revisité les origines du Surfer, on retourne sur la planète dont il était banni (Zenn-La). Il se fait jeter comme une vieille chaussette cosmique, revient sur terre en défonçant le château de Doom avant de repartir illico chercher sa meuf en enfer chez Mephisto. Avec une fin plus théâtrale que jamais. Une écriture à l’ancienne où les amants se séparent un peu dégoûtés en deux cases avant de remonter la pente à la vitesse de la lumière alors que la plupart d’entre nous se seraient déjà tiré une balle…
C’est pareil pour les combats : Le Surfer affronte et triomphe de Mephisto et de Galactus en deux pages sans que les pouvoirs des uns  et des autres ne soient clairement définis.

Un Mars et ça repart !

Un Mars et ça repart, par Jupiter ! ©Marvel Comics

Et pourtant, l’album présente un charme irrésistible allant au delà des illustrations de Byrne. Parce qu’il s’agit probablement de l’histoire de Stan Lee la plus sobre. Presque plus de bulles de pensées et aucun de ces pavés de texte. Rien que ça, c’est presque une révolution concernant le bagout du personnage.

Ensuite, le sous-texte est tellement savoureux que l’on aurait tort de bouder son plaisir. Le Surfer, en tout état de cause est présenté comme un héros qui, pour sauver sa patrie, s’engage à en offrir d’autres à un tyran. Lorsque l’on sait les liens ténus entre créateurs juifs et comics, il est difficile de ne pas y percevoir une certaine métaphore-inconsciente- de la seconde guerre mondiale, voire de la Shoah (point Godwin : ON).

Des baraquements d Auschwitz

Des baraquements d Auschwitz… Source Casrom- Crédit photo : ?

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…à ceux de Zenn-La ©Marvel Comics

Norin Radd, c’est un peu l’indicateur de la Gestapo. Pas celui de mauvaise intention qui enverrait sciemment enfants et vieillards à la mort. Plutôt un type focé de faire des choix cruciaux comme les Rabbins dans le Ghetto de Varsovie sommés de sacrifier un quartier pour en sauver un autre. Tel est à la fois l’embarras et la richesse dans laquelle nous plonge cette lecture : un héros qui part soulagé d’avoir sauver sa planète et s’engage à en détruire d’autres…

Un pitch qui donnera naissance à des imitations plus ou moins célèbres, plus ou moins conscientes : Rom qui, face au même Galactus détourne la fureur du dévoreur de monde sur la Nébuleuse Noire. Ou encore Les Sayens de Dragon Ball Z  qui, soumis au tyran Freezer, partent coloniser d’autres planètes pour épargner la leur.  Leïla Organa qui pour sauver la galaxie de la dictature de l’Empire, entraîne la destruction de la planète Aalderan. Ou cet idiot de Gambit qui collabore avec le Dr Mengele de l’univers Marvel, Mr Sinistre, en dirigeant les Maraudeurs dans les tunnels Morlocks sans savoir ce qui aller s’y passer (sic). Dans tous les cas de figure,  la mort et la destruction d’innocents est au programme.

Le retour gagnant d un collaborateur

Le retour gagnant d’un collaborateur ©Marvel Comics

Lorsque le Surfer revient tel un exilé dans sa patrie, il découvre une planète détruite, des restes d’enfants assassinés et des survivants décharnés, affamés et haineux.  Il est clairement reproché au Surfer d’Argent d’avoir collaboré au massacre de son peuple dans une séquence où la vue de la planète Zenn-La ressemble étrangement aux baraquements d’Auschwitz vu du ciel par les avions américains.

Vous trouvez toujours que j’extrapole ? Bon, là vous commencez à être un peu chiants parce que rappelons quand même que Byrne mettait en scène un an plus tôt les Xmen dans des camps d’extermination dans le légendaire Days of future past….Et que Lee en créant Ben Grimm n’a fait ni plus ni moins qu’une mise à jour du Golem.

Le Diable et la gonzesse toujours un peu cruche made in Stan Lee

Le Diable et la gonzesse toujours un peu cruche made in Stan Lee ©Marvel Comics

Comme souvent chez Marvel, le héros doute de son innocence avant d’être dédouané par son scénariste : ce qui est arrivé à Zenn-La, c’est pas la faute du Surfer mais celle de Mephisto, le diable de l’univers Marvel. Après une séquence dans la vieille Europe, autrement dit les pays de l’Est (on s’en sort pas !), le Surfer affronte Mephisto en Enfer.

D’historique, le récit prend alors une tournure mythologique : le Surfer devient à la fois Ulysse qui, exilé de sa patrie, s’acharne à vaincre tous les périls pour rejoindre sa bien aimée dans une quête toujours plus longue. Orphée qui va chercher son amour en enfer sans pouvoir l’en sortir. Icare, dont l’ascension vers les Dieux n’a d’égal que la Chute.  Et le Christ, qui rachète les péchés du monde en affrontant le démon et qui par son sacrifice permet la renaissance de son monde.

Des situations toujours plus théâtrales

Des situations toujours plus théâtrales ©Marvel Comics

Au final, sur un script plutôt médiocre, Stan Lee parvient, aidé il est vrai par un dessinateur sensationnel, à raconter une histoire fascinante à la Marvel. Oh, certes, ce n’est ni du Alan Moore ou du Gaiman en ce qui concerne un développement philosophique resté ici à l’état embryonnaire. Mais parvenir à cette croisée de voies lactées, historiques et mythologique n’est pas honteux non plus. Tout comme pouvoir réveiller les émois de l’enfance de votre serviteur 30 ans après.

Le Surfer d’argent cumule ce qu’il y’a de meilleur et de pire avec la littérature super héroïque : une narration souvent embarrassante avec des sous textes passionnants dépassant les intentions des auteurs. Si avec cette histoire Stan Lee ne parviendra jamais à passer pour un nouveau Shakespeare, il prouve par son habilité à…surfer sur la mythologie et les grands drames humains qu’il n’aura pas usurpé son appellation d’Homère du XXème siècle. Ce qui n’est pas rien.

Toujours plus loin, toujours plus haut, cest la voie du mélo....

Toujours plus loin, toujours plus haut, c’est la voie du mélo….©Marvel Comics

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La BO du jour : Le Surfer, une nouvelle version d Ulysse ? Quelle est belle ma liberté chante le grand Georges.

https://www.youtube.com/watch?v=_DJiFs65hcc

63 comments

  • Eddy Vanleffe....  

    A chaud je n’ai pas su réagir. je ne vouais pas dire des choses bêtes pour dire de réagir avec tout le monde. Depuis ce matin, je réfléchis à ce que représente Stan Lee pour moi. vraiment. ce que j’ai lu de lui plutôt que ce j’ai lu sur lui.
    il est celui qui amena cette patte particulière des « héros problèmes » vivant dans un New York ordinaire.
    Je reprends les Fantastic Four, où il fut un dialoguiste hors norme, alternant langage de rue avec l’accent gouailleur des Ben Grimm, s’auto caricaturant avec Jonah Jameson, tout en délirant sur la science de Reed Richards et l’emphase théâtrale d’un Fatalis.
    je retiens ses allitérations, ses formules et cette volonté de vouloir tenir un univers.
    ces petits ingrédients qui ont fait de Marvel cet univers unique.
    il est celui qui a fait des comics des témoins de leurs époque en reflétant toujours l’actualité.
    du coup il me reviens en mémoire lors de son passage sur le tisseur de cet épisode où Flash part naïvement le fleur au fusil au Vietnam, félicité par ses camarades. il allait défendre la démocratie dan sun pays, qu’il savait à peine situer sur la carte. plusieurs années plus tard, il signe l’histoire où Flash avec Sha-Shan une vietnamienne, en vétéran désabusé. Nous n’étions certes pas dans Platoon, mais voilà, les années avaient quand même imprimé de leur sceau amer cette décennie qu’ils avaient cru flamboyante.
    un peu comme Beatles étaient passé de Please Please me à Let it Be.
    Donc voilà, le dernier géant a disparu, je suis assez confus, peiné.
    triste? pas vraiment, mais d’avantage conscient qu’au fur et à mesure que mon musée intime se garnit de statues de plus en plus nombreuses, l’inéluctable s’impatiente à présent.
    s’il ya un endroit pour accueillir les gens qui ont embelli le monde à travers le temps, puisse il retrouver son épouse Joan et ses compères afin de dissoudre une bonne fois pour toutes ces querelles futiles.

    • JP Nguyen  

      Chouette hommage, Eddy…

      • PierreN  

        Ouaip, pareil que JP.

        « Nous n’étions certes pas dans Platoon, mais voilà, les années avaient quand même imprimé de leur sceau amer cette décennie qu’ils avaient cru flamboyante. »

        C’est vrai que la tournure prise devient plus noire (Harry sombre dans la drogue, Gwen meurt, Flash ne ressort pas indemne de la guerre, MJ révèle ses autres facettes au fil du temps). Les épisodes revenant sur cette bande du Coffee Bean reposent souvent sur une certaine saveur mélancolique.

    • Jyrille  

      Très beau texte Eddy.

      « davantage conscient qu’au fur et à mesure que mon musée intime se garnit de statues de plus en plus nombreuses, l’inéluctable s’impatiente à présent » comme c’est bien dit et comme je ressens la même chose… Le pire, c’est que je sais pertinemment que je passe à côté de plusieurs univers d’oeuvres, de cultures, d’art.

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