Quel Borgiel ! (Borgia)

Borgia par Jodorowski et Manara

1ère publication le 01/02/16- Mise à jour le 11/07/18

Une orgie de BRUCE LIT

Sexe, religion et violence

Sexe, religion et violence © Glénat

VO : Comic Uropeo

VF : Glénat

Tous les scans de l’article © Glénat.

Borgia est une histoire complète en quatre tomes scénarisée par Alejandro Jodorowski et Milo Manara parue entre 2004 et 2010 : Du sang pour le pape (tome 1), Le Pouvoir et l’Inceste (Tome 2), les Flammes du bûcher (tome 3), Tout est vanité (tome 4).
Glénat a depuis publié une version intégrale.

Pour cette rencontre entre Jodorowski et Manara, deux légendes de la bande dessinée borderline, il ne fallait pas moins que la famille Borgia pour que le défi soit à la hauteur de la réputation du Chilien subversif et de l’Italien érotomane. La production est elle à la hauteur du générique ?

La série TV éponyme a remis en selle (sic) le mythe des Borgia, la famille du pape Alexandre VI (alias Rodrigo Borgia) qui régna entre 1492 et 1503. Durant cette période, les Borgia plongèrent le Vatican dans une débauche d’orgies, de meurtre et de chaos. D’Alexandre Dumas à Mario Puzo (l’auteur du Parain) en passant par Assassin’s Creed, les Borgia et leur légende malsaine auront enflammé la littérature, le cinéma, le jeu vidéo et ici donc la bande dessinée.

Lucrèce prête pour une nouvelle Borgie...

Lucrèce prête pour une nouvelle Borgie… © Glénat

L’histoire se concentre essentiellement sur Rodrigo et ses enfants les plus célèbres: César et Lucrèce. Lorsque débute le récit, Rodrigo est un athée qui utilise la religion comme un instrument de pouvoir. Lorsque le pape Innocent VIII  décède, Borgia soudoie, menace et assassine toute opposition pour accéder à la papauté.
Durant la dizaine d’années et les quatre tomes de son règne, le lecteur assiste médusé la débauche de cette famille qui pratique sans vergogne l’inceste, l’infanticide, le meurtre et le chantage.

Tout est question de sensibilité. Pour ma part, il est indéniable que cette lecture est à réserver à un public averti. Toutefois, je trouve l’ouvrage beaucoup plus soft que sa légende le laissait entendre. Pour tout vous dire, je l’ai même lu dans le train sans me sentir gêné (à l’inverse d’un Lost Girls impossible à transporter en dehors de chez soi).

Le goût de la fête légendaire des Italiens

Les Borgia, c’est comme les cochons….
© Glénat

S’il ne fait aucun doute sur la vie de débauche des Borgia, les auteurs ont opté pour un érotisme raffiné : les coïts sont souvent représentés mais de très loin dans les scènes de foules, aucunes pénétrations, ni de sexes ne sont montrés frontalement, les fellations situées hors champ. Les seules scènes où le sexe féminin est représenté sont les deux où Lucrèce urine face à son lecteur. Rien de franchement dégoûtant là dedans, d’autant plus que la mise en scène de Manara esthétise beaucoup tout ça.

Les coïts sont souvent représentés comme figés sur l’instant. A l’inverse du plaisir partagé d’une sexualité ordinaire, le sexe dans Borgia ressemble à un automatisme lugubre nous ramenant au vide intérieur des personnages.

Lucrèce et son papa se font un gros câlin....

Lucrèce et son papa se font un gros câlin…. © Glénat

A chaque page, l’art de Manara rappelle la différence fondamentale entre la pornographie et l’érotisme. D’un côté la violence des rapports sexuels est évidente. Les Borgia sont des êtres cruels n’ayant d’humains que l’apparence. Lorsque Lucrèce consomme son union avec son frère puis son père, elle n’a aucun remords. Il s’agit seulement pour elle d’une étape de sa sexualité à accomplir.

De l’autre, la mise en scène de Manara est si rococo qu’il est impossible d’en sortir traumatisé. Ses femmes sont magnifiques même si toutes sont représentées la bouche ouverte prêtes à croquer une banane Warholienne. Il y a bien sûr une scène de couvent où des religieuses fouettent des jeunes élèves sensuellement pour rappeler l’espace ténu entre souffrance et plaisir. Il y a là dedans du sadisme bon enfant, plutôt soft, tellement enclin aux clichés du genre qu’il est impossible de ne pas y déceler l’humour de vieux briscards qui savent parfaitement ce qu’ils font.

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Le couvent en folie ! © Glénat

Si les scènes sexuelles sont nombreuses, il serait réducteur de réduire Borgia à l’enchevêtrement d’antiques galipettes et de gros dégueulasses. Les dessins de Manara font toute la différence en terme de mise en scène : le trait est fin, élégant, le rendu des personnages et de leurs vêtements d’époque est magnifique, les décors sont travaillés ce qui ne gâche en rien l’immersion du lecteur.  Et puis ces couleurs ! Ses expressions du regard ! qui achève de faire de Lucrèce une vipère fascinante prête à vous hypnotiser ou de César, un demi-dieu au coeur plus froid que le marbre.

Oui le plaisir de lecture est là ! C’est tout d’abord très beau à regarder toute cette horreur. Et finalement assez divertissant. Le lecteur y croise Machiavel, Savonarole, Boticelli et De Vinci. Il ne faut pourtant pas attendre de Jodorowski de rigueur historique comme dans la série TV Rome ou la BD Murena. A l’inverse de Murena qui réhabilite, faits historiques à l’appui, Néron en tant qu’être humain, Jodo’ s’en donne à coeur joie dans la description du théâtre de la cruauté Borgiesque.  C’est à la fois la force et la faiblesse du récit.

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Pendant que Savonarolle passe son savon, le lecteur admire le sens de la composition Manaresque © Glénat

La faiblesse car, d’un point de vue psychologique, c’est parfois ennuyeux : les Borgia sont le mal incarné et donc unidimensionnels. Ils n’ont rien de noble, ni de sympathique. A l’inverse de rockers débauchés, ils ne créent rien, rendent l’existence des autres misérable, leurs plaisirs se faisant toujours aux dépend des autres.

Aucun doute sur les ambitions du scénariste : il s’agit pour lui de mettre en scène la première mafia de l’humanité. Le clin d’oeil est d’ailleurs assumé lorsque dans le tome 3 lorsque Rodrigo  propose à un adversaire une offre qu’il ne peut refuser. Si dans Le Parrain, Coppola mettait en scène la famille Corléone, qui se laissait entraîner dans la violence malgré une certaine honnêteté incarné par Vito, Rodrigo Borgia est une crapule répugnante à qui il est impossible de trouver des qualités.

C'est le Borgiel au Vatican...

C’est le Borgiel au Vatican… © Glénat

Quant aux faits historiques, il est évident que le goût de Jodorowski pour le symbolisme se déchaîne. Lucrèce accouche d’un enfant à deux têtes, chacune étant le portrait de son père et de son frère. Elle décède victime d’une césarienne fatale en accouchant du fils de…César.  Rodrigo, partage le prénom du Cid de Corneille, mais meurt lamentablement victime de ses manigances. Quant à César, l’apollon maléfique verra sa beauté ravagée par la vérole avant de finir empalé comme Saint Sébastien.

Derrière toute la violence de ces albums, se cache la morale des auteurs : les Borgia incarnent la décadence de cette Rome dont l’appétit de jouir mène inexorablement à sa perte. Si les intrigues politiques sont relativement faiblardes, Jodorowski montrent à quel point le pouvoir est une drogue pour laquelle il convient de sacrifier père, mère, enfant mais aussi toute une patrie.
Car ce qui fait de Borgia un récit bien sombre, c’est qu’il n’émerge de ce mal aucune figure rassurante !  Savonarolle, le seul opposant au régime des Borgia est un fanatique inquisiteur qui pousse Boticelli à brûler ses nus ! Léonard de Vinci se compromet en livrant des armes de destruction contre une nuit avec César Borgia. Quant à Lucrèce, sa laideur morale efface toute admiration que l’on pourrait avoir pour une femme à la sexualité si libérée.

César fait le boy devant De Vinci....

César fait le bo(rgia) devant De Vinci…. © Glénat

Borgia  est donc une histoire mettant en scène des personnages célèbres dans un contexte symbolique et sexuel. Elle témoigne de la fin d’un monde, celle de la toute puissance de l’Eglise corrompue jusque dans ces coulisses, qui bien loin d’apporter le salut, véhicule la peste, la mort et le désespoir. En baisant à tombeau ouvert, les Borgia préfigurent une civilisation autocentrée sur le plaisir, le narcissisme et l’indifférence aux souffrances des autres. On aimerait bien sûr se dire que cette époque est révolue et que les Borgia sont des monstres d’une autre époque. Des monstres maintenus au pouvoir par une masse consentante ne pensant qu’à se divertir….

Borgia est un récit plein d’énergie épatante venant d’auteurs octogénaires qui auront tout vu, tout vécu et beaucoup choqué tout au long de leur carrière. Sans pour autant plaider pour les droits de l’homme ou un modèle de société égalitaire, Jodorowski et Manara atteignent leur objectif en livrant leur vision d’une humanité corrompue, cupide et livrée à elle même. En mettant en scène des dirigeants indignes légitimés par le vide, en nous bousculant en représentant la transgression de l’inceste,  ils invitent forcément son lecteur à réagir : voulons nous faire partie de tout ça ?
Et nous ? Qui sont nos Borgias ? Une fable finalement assez moralisatrice qui rappelle l’adage Gainsbourien : l’amour physique est sans issue et ce sans aucun zeste de citron….

Et Lucrèce inventa le selfie....

Et Lucrèce inventa le selfie…. © Glénat

16 comments

  • Bruce lit  

    « Notre histoire » 2/6
    Borgia par Jodorowski et Manara, c’est forcément sulfureux, érotique et violent. De l’inceste, des complots, du sexe, des complots et encore beaucoup de sexe. Bon ! Et l’histoire alors ? Les préliminaires étant terminés, Bruce Lit passe à l’acte et vous dit tout sur Lucrèce et sa p’tite famille !
    La BO du jour: Sur une musique de Chopin, un autre érotomane doué pour le dessin et le scandale qui aimait beaucoup sa fille. Lucrèce, répète après le monsieur: « l’amour que nous ne ferons JAMAIS ensemble »…..https://www.youtube.com/watch?v=LE06lqT0Y2g

  • Tornado  

    Génial ! Je me suis régalé ! l’article est clair et concis, et plein d’esprit !
    Cette série également dort sur mes étagères, en compagnie des trois premiers tomes de la série « Le Pape Terrible ».
    Jodorowski a promis une « trilogie papale ». Franchement, je ne vois pas comment, à son âge (86 ans), il réussira à aller jusqu’au bout de sa trilogie. Car « le Pape Terrible » parait à un rythme hiératique (tous les deux ans pour les trois premiers tomes, et voilà trois ans que l’on attend le quatrième !).
    En feuilletant les albums du « Pape Terrible » et en comparant les images avec celles de « Borgia », il parait évident que l’on est monté de plusieurs crans dans la violence et la crudité pornographique ! Jodo s’est d’ailleurs fait salement critiquer sur cette dernière série sur le terrain de la réalité historique. A suivre.

  • Jyrille  

    Encore une fois, bravo pour l’analyse, je suis vraiment incapable de faire ce genre de choses. Je ne me souviens pas avoir tout lu, et je dois avoir deux tomes chez moi (les 2 et 3 je crois) que je ne garde que pour le dessin. Il est clair que ce dessin de Manara est toujours aussi élégant et les couleurs sont superbes. Mais je n’ai pas pris trop de plaisir (sic) à lire tout ça car justement je trouve que tout ça est bien faible et surtout une excuse pour aligner les actes répugnants, tout en étant très soft. Cependant, les meurtres présents proposent le plus dérangeant là-dedans, car comme tu le dis si bien « Les coïts sont souvent représentés comme figés sur l’instant. A l’inverse du plaisir partagé d’une sexualité ordinaire, le sexe dans Borgia ressemble à un automatisme lugubre nous ramenant au vide intérieur des personnages. »

    Il n’y a pas autant de fond pour moi que ce que tu en dis, mais il est vrai que ce n’est pas mauvais, rien que pour le dessin de Manara.

    • Bruce lit  

      @Cyrille + Tornado: je suis content de ces retours, parce que je ne maîtrise ni les oeuvres de Jodo ni de Manara. Pour le second, je n’avais jamais rien lu de lui. Pour le premier, j’avais détesté son Juan Solo il y a 13 ans de celà mais j’aimerais tout de même le relire un jour. Jamais pu aller au delà des belles images d’El Topo ni des métabarons pour cause d’allergie à la scifi. Par contre son Peddrolino était sympathique. Maintenant, j’ai lu deux de ses bouquins, notamment le théâtre de la guérison que j’avais trouvé génial. Il avait aussi donné une trés bonne interview avec Marilyn Manson pour Rock’n’folk il y a dix ans de cela que j’ai conservée.
      Ce qui m’a conforté que chez lui, le symbole est toujours + important que le signifiant. A l’occasion je jetterai un oeil sur cette histoire de pape. Globalement le niveau de violence, est je trouve moins élevé que chez Murena quand même.

      • Jyrille  

        Mais chez Murena (dans mon souvenir en tout cas), il n’y a pas la dimension de plaisir liée au meurtre. Dans Borgia, j’ai l’impression que tout est plaisir sadique, jamais politique ou calculé, simplement jouissif. Et ça, ça me dérange. La violence gratuite me dérange toujours.

  • Tornado  

    J’avais adoré Juan Solo, que j’ai lu il y des lustres et que j’ai acheté plus tard en intégrale. J’aime profondément son jusqu’auboutisme baroque qui a été plus que recopié depuis. Je trouve tout un tas de liens avec Preacher par exemple.

    Sinon, au lycée, j’ai découvert Manara. D’abord avec le déclic, ensuite avec les aventures surréalistes de Giuseppe Bergman, puis avec ses collaborations avec Hugo Pratt, dont le superbe « L’Eté Indien ». Je suis toujours très, très fan de ce grand monsieur de la BD, et du côté onirique de la BD italienne en général.

  • Bruce lit  

    Le teaser du soir:
    « Notre histoire » 2/6
    Bruce vous convie à une orgie (plusieurs en fait), mâtinée de violence, de sadisme, avec une couche d’arrivisme. Bienvenue dans une version des Borgia, à la sauce personnelle des auteurs Alejandro Jodorowski & Milo Manara.

    C’est marrant, Cyrille, car il n’y a pas plus de sadisme dans Borgia que Murena. Rappelle toi l’ouverture de Murena, où Agrippine demande à noyer sa soubrette qui l’a mal lavée.

    • Jyrille  

      Aucun souvenir. Mais en tant que drame antique cela doit me semble plus acceptable. Ou alors c’est parce que tous les personnages sont ainsi dans Borgia.

  • Présence  

    J’ai également beaucoup apprécié cet article qui dépasse les apparences pour mettre en lumière les intentions des auteurs.

    J’ai beaucoup de mal avec l’expression « sadisme bon enfant », et pour le coup je n’avais pas réussi à dépasser ce que montre les images en termes de dépravation. Il faudra un jour que je me livre à l’exercice de commenter une BD de Manara. Là aussi l’apparence porno-chic adoptée à partir du Déclic, et reproduite comme une marque fabrique dans chaque BD ne me séduit pas. Comme tu le soulignes il y a comme un manque de variété dans les personnages féminins de Manara qui revient toujours à la même morphologie de jeune femme élancée, avec des expressions lascives.

  • Bruce lit  

    Sadisme bon enfant : et bien moi, je n’ai aucun mal avec ça. Garth Ennis nous fait rire avec des actes de cruauté sans précédents, la pire étant selon moi de condamner ce pauvre Hoover à compter 3 millions de grains de sable. Le quatrième mur nous permet d’assister à cela « pour de faux » ce qui demande une grande habilité de l’auteur en général.
    Puisque je bosse sur Alice Cooper, c’est aussi ce qui nous fait beugler de plaisir, lorsque le monstre étrangle l’infirmière qui ne fait que son boulot.
    Et Crossed alors ?

    • Présence  

      C’est peut-être mon côté midinette, mais quand je vois Hoover compter les grains de sable, je suis à la fois hilare par l’énormité du gag, et dérangé par la décision de Jesse Custer et ce qu’elle révèle de son caractère.

      Pour les récits de Crossed, je ne les apprécie pas tous. Comme pour les récits de superhéros, j’en apprécie les conventions, et je regarde ce qu’en fait le scénariste, comme il fouaille la résilience des individus, comment il se torture l’esprit pour concevoir des situations répugnantes (pas que par des kilomètres d’intestin, ou des tortures) et ce qu’elles indiquent sur mes tabous ou ceux de la société.

  • JP Nguyen  

    « ils invitent forcément son lecteur à réagir : voulons nous faire partie de tout ça ? »
    Ben en fait, j’ai tranché en amont et décidé de ne pas me lancer dans cette lecture.
    Ta comparaison avec Le Parrain m’incite à ne pas trop changer d’avis. En effet, j’adore Le Parrain mais c’est parce que le héros est quasiment « méchant malgré lui ». On peut se rallier à son camp même s’il fait des trucs terribles (tuer son frère, son beau-frère…). Tandis que sur cette BD, les personnages ont l’air irrécupérables, ce qui correspond sans doute à la réalité historique mais aurait tendance à me désintéresser.

    • Bruce lit  

      Oui JP, tout à fait d’accord avec toi. Mais à l’inverse d’un Scarface dont je n’ai jamais compris la fascination qu’il pouvait exercer, les Borgia sont repoussants, à aucun moment les auteurs ne cherchent à les humaniser. Il semblerait pourtant d’après ce que j’ai pu lire de ça de là que Lucrèce n’ait pas été si dépravée que celà.

  • Eddy Vanleffe  

    Ce bouquin a l’air délicieusement vénéneux… Manara on dira ce qu’on voudra mais c’est un maitre… quand il peint c’est juste merveilleux…

    • Bruce lit  

      Un cycle Manara ne serait pas pour me déplaire.
      Je n’ai rien lu d’autre de lui.

  • Ben Wawe  

    Une réussite graphique avant tout. Il est vrai que la psychologie des personnages a ses limites, mais l’aspect de décadence maléfique extrême intrigue et passionne. Ça fait un beau coffret cadeau.

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