Soul Asylum (Batman : Arkham Asylum)

 Arkham Asylum par Grant Morrison et Dave Mc Kean

Première publication le 7 août 2014. Mise à jour le 24/03/19.

Why so serious ?

Why so serious ? © DC Comics

 AUTEUR : CYRILLE M

VO : DC

VF : Panini / Urban

Arkam Asylum est un célèbre roman graphique mis en scène par Grant Morrison, Dave Mc Kean et Todd Klein.

Vous vous souvenez sûrement de Jack Nicholson dans le premier blockbuster sur Batman, avec des acteurs bankables (Kim Basinger quoi !) et un réalisateur ayant une assise artistique et critique (Tim Burton). Il cabotinait dans son rôle de Joker, il riait sans cesse, faisait des moulinets avec ses bras, ne tenait pas en place et surjouait absolument tout. Si ça se trouve il faisait la fête avec Prince, ça ne devait rien arranger.

Le seul Joker digne de ce nom au cinéma n’est arrivé qu’avec le second Batman de Christopher Nolan, interprété par Heath Ledger, habité, suintant la folie et la saleté, ne respectant rien. C’était en 2008, soit près de vingt ans après le premier Batman.

Sorti la même année que le Burton (en décembre 1989), Arkham Asylum est un one-shot de 128 planches sur le chevalier noir, ne faisant pas partie d’une continuité de la série, mais qui pourrait avoir lieu à différentes époques, une parenthèse universelle, élaborée par deux jeunes auteurs qui allaient exploser après une dizaine d’années de carrière.

A serious house on a serious Earth

A serious house on a serious Earth © DC Comics

Il met en scène le joker de 2008 et a révolutionné le monde du Batman. Totalement hors-série, il est le roman graphique original américain le plus vendu au monde (près d’un demi-million d’exemplaires en comptant les traductions). Son empreinte a marqué durablement l’univers de Batman, l’asile devenant un lieu presque obligé pour les auteurs suivants.

Il est la référence directe au jeu vidéo du même titre et de ses suites (depuis 2009), et apparaît dans les films suivants de Batman (Batman Forever, Batman & Robin, et surtout Batman Begins), ce qui donne une idée de la direction désormais suivie par les cinéastes se frottant au mythe de la chauve-souris. Les auteurs décidèrent de suivre la voie de Watchmen par Alan Moore et Dave Gibbons et de The Dark Knight Returns par Frank Miller, deux comics révolutionnaires sur plusieurs points.

Tout d’abord, les univers où se déroulent ces bds ne sont pas très éloignées du monde tel qu’il est dans les années 80. Watchmen se passe dans une uchronie, Richard Nixon est toujours président, et seul un être bleu possède des pouvoirs surhumains, les autres costumés étant surtout athlétiques et malins voire riches, descendants de Batman ou de The Question. Quant au Batman de TDKR, il est à la retraite et ne comprend plus le monde qui l’entoure, manipulé par les médias omniprésents, dirigé par la corruption et l’incompétence. L’âge grim and gritty (noir et réaliste) des comics débutait.

Une vision bien pessimiste de l’humanité pèse sur ces deux oeuvres, où l’on n’hésite pas à digresser, raconter des histoires parallèles de personnes désemparées, abruties par la violence dont elles sont les témoins ou les victimes. Les méchants ne sont pas des super-vilains, mais des décisions politiques, la menace de la bombe atomique, la foule enragée, des gamins sans éducation. Moins facile à combattre qu’un énorme Galactus ou un psychopathe extrêmement malin.

Adam West, où es-tu ?

Adam West, où es-tu ? © DC Comics

Au final, Watchmen et TDKR s’attache à détourner le sens premier des super-héros. Les comics les représentant avaient souvent été considérés (et non sans raison valable) comme infantiles, de la sous-culture idiote pour jeunes enfants. C’était malheureusement occulter la dimension mythique de ces personnages, qui puisaient eux-mêmes leurs racines dans la religion et les légendes grecques, romaines, celtes, voire de la philosophie (l’übermensch de Nietzsche).

En les remettant au centre du monde réel, Moore et Miller rappellent à tout le monde que non, les super-héros ne sont pas que des histoires pour enfants. Ce sont des hommes qui redonnent espoir au milieu des politiques asociales de Reagan et de Thatcher, des gens droits et foncièrement bons, qui combattent pour la justice et le bien de tous. Des mythes, en somme, des images intemporelles, telles que leurs premières inspirations. Bien sûr, la contrepartie fut violente : les super-héros représentaient soudainement un pouvoir totalitaire, s’habillant de cuir et de bottes qui en rappellent de nombreuses autres (SS ou skinheads, à vous de voir). Mais au moins, on les prenait enfin au sérieux…

Carl Jung et Aleister Crowley sont invoqués

Carl Jung et Aleister Crowley sont invoqués © DC Comics

Pourtant la trame de ces oeuvres reste tout de même classique : d’abord perdants, les héros grandissent et dévoilent les vérités au fur et à mesure, finissant par triompher. Tous ces personnages ont beau être faillibles et réalistes, ils conservent une intégrité à laquelle le lecteur ne peut qu’adhérer. Ils restent des héros.

Il fallait donc d’autres auteurs comme Alan Moore et Dave Gibbons pour une nouvelle génération de comics et de lecteurs. N’étant pas originaires des Etat-Unis d’Amérique (le berceau des super-héros), mais Anglais, on alla donc débaucher de jeunes auteurs d’Angleterre et d’Ecosse, dont Grant Morrison et Dave McKean.

Le pays de fais ce que tu veux

Le pays de fais ce que tu veux © DC Comics

Contrairement à ses pairs, Grant Morrison commence par détester le grim and gritty. C’est pour lui une trahison de l’âge d’or et de l’âge d’argent, un avilissement d’êtres purs et positifs. Mais il sait que le public désormais adulte peut aller plus loin et ne pas uniquement se complaire dans une violence graphique toute nouvelle.

C’est pourquoi il prend directement le contre-pied de Watchmen et TDKR en imaginant Arkham Asylum. Ici, le héros n’est pas visible, il est un concept, souvent représenté comme une ombre informe surmontée d’une autre ombre informe à deux pointes tendues vers le ciel. Il n’est pas un héros que l’on veut suivre. Il est le lapin de Alice qui nous entraîne dans un cauchemar.

Exorciste ou exorcisé

Exorciste ou exorcisé ?  © DC Comics

Car devenus inquiétants et symboliques, les super-vilains présents dépassent les cadres, terrifient le lecteur, telles des entités toutes puissantes du rêve. L’intemporalité et l’universalité de Arkham Asylum se base sur l’oeuvre de Lewis Caroll. Il commence et termine avec une citation de Alice au pays des merveilles, sur des fonds imaginés par Dave McKean, montages photographiques de détails mécaniques, de sols craquelés, de fossile. Et sans s’en rendre compte, le lecteur entre dans le cauchemar. Il en sortira de la même façon.

L’histoire est simple : tous les super-vilains que Batman a fait enfermer dans l’asile d’Arkham se sont rebellés et ont pris le personnel en otage. Ils ne les relâcheront que si le chevalier noir les rejoint, pour une partie de chasse vengeresse. En parallèle, Arkham lui-même nous raconte son histoire, car tout n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Le destin tragique d’Arkham finalise la personnalité de l’asile, château labyrinthique effrayant, maison d’horreur.

Les aventures du jeune Arkham © DC Comics

Nous sommes déjà loin d’un danger à arrêter, d’une menace mondiale, nous sommes dans un théâtre bien délimité, une attraction de fête foraine horrifique. L’asile d’Arkham condense toute l’ambiance gothique et sombre de Gotham où les fous sont lâchés. C’est dès le début que l’on comprend le sujet: Batman ne serait-il pas aussi fou que ces super-vilains ? Nous sommes donc face à une oeuvre psychanalytique, qui va pousser Batman (mais jamais Bruce Wayne; le Joker refuse qu’on lui enlève son masque, puisque c’est son vrai visage) dans ses retranchements.

Représenté comme une ombre, Batman n’est pas un héros, mais un être acculé, ne se battant que contre ses démons pour survivre, n’hésitant pas à pousser la chaise roulante du Docteur Destin dans les escaliers, horrifié d’être approché par la maladie représentée par Gueule d’argile. Le lecteur n’a pas peur pour Batman, le héros infaillible. Il a peur de lui, de l’animal apeuré mais puissant qui tente d’échapper à sa prison de fous.

Faire face

Faire face © DC Comics

Après avoir ainsi démythifié Batman, l’autre facette de ce cauchemar devait également se différencier de Watchmen et de TDKR dans son traitement graphique. Il fallait oublier les cases, la narration linéaire par planche, il fallait draper le tout dans une véritable toile de Bosch. Cette nouvelle édition de Urban comics reprend la version « 25th anniversary » avec une centaine de pages de bonus, où le scénario original est annoté par Grant Morrison lui-même.

Si on y découvre des anecdotes toujours bienvenues (Neil Gaiman posant pour Dave McKean lorsque Batman se transperce la main, le refus de Dave McKean de dessiner Robin, la volonté de dessiner des tests de Rorschach comme de vraies tâches d’encre et non des symboles symétriques comme dans Watchmen), on comprend surtout combien cette bd est l’oeuvre de deux visions.

Dans le scénario original, Grant Morrison déroule l’action comme une bd classique. Si un autre dessinateur l’avait pris en main, il aurait sans doute donné un clone de The Killing Joke, autre one-shot sur Batman par Alan Moore (encore lui !) et le non moins talentueux Brian Bolland (je suis fou du trait de Bolland) qui confronte encore une fois le Joker et Batman sur le thème de la folie.

Presque du Jérôme Bosch

Presque du Jérôme Bosch © DC Comics

Mais Dave McKean est un illustrateur, il sort des beaux-arts, et le scénario rempli de références psychanalytiques, religieuses, mystiques, mythiques, ésotériques et artistiques de Morrison est pour lui l’occasion d’en faire une interprétation. Supprimant des passages complets d’actions secondaires ou trop classiques, il s’approprie le script, suggère souvent plus qu’il ne montre, et transforme ce qui devait être une bd en fresque contemporaine.

D’ailleurs Morrison sait avec qui il collabore, découpe son scénario en séquences et non en planches, et donne toute liberté au dessinateur. Celui-ci s’en donne à coeur joie, mélange les dessins à des collages, des photos, superpose les éléments du décor plutôt que de représenter le décor lui-même, et efface toute humanité des personnages. Car il s’agit également d’onirisme, les contours ne peuvent pas être clairement définis. Les thèmes doivent être ressentis, perdus dans un maëlstrom de traits et de couleurs.

Le jour où les poissons… © DC Comics

Grant Morrison a beau, comme ses pairs Neil Gaiman et Alan Moore, être très verbeux dans son scénario, il s’oppose à leurs diatribes à rallonge en épurant le texte. Les dialogues et les textes de pensées de Batman ou d’Arkham brillent par leur concision. Ils vont droit à l’essentiel, mais cachent également toute la volonté référentielle de cette histoire, qui fait notamment appel à Aleister Crowley, Carl Jung, le christianisme et les croyances médiévales, parsemant de symboles chaque image.

Je vous rassure : je n’en connais pas le quart de la moitié, mais j’ai tout de même saisi l’ambiance voulue. En conclusion, un choix cornélien : faut-il faire face au miroir ou le traverser ?

Mother ! (version The Police)

Mother ! (version The Police) © DC Comics

24 comments

  • Jyrille  

    Merci beaucoup pour ton éclairage toujours pertinent, Omac ! Arkham Asylum se prête aisément, dans son thème même, à une interprétation psychologique du personnage.

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