Spandex and the City

Ultra – Seven Days par Joshua et Jonathan Luna

Comme au cinéma…

Comme au cinéma…©Image Comics

AUTEUR : JP NGUYEN

VO : Image

VF : Delcourt

Ultra est une mini-série en 8 épisodes, sortie en 2004-2005, écrite et dessinée par les frères Luna. Sur la base d’un scénario écrit à quatre mains, Joshua Luna s’est chargé du découpage et des dialogues, tandis que Jonathan Luna a réalisé le dessin, la colorisation et le lettrage.

Publiée par Image, cette première collaboration sera suivie de Girls et The Sword, toujours chez le même éditeur.

L’histoire commence un soir d’hiver dans la ville fictive de Spring City. Trois jeunes femmes sont en voiture, terminant une soirée un peu arrosée et conversant sur leurs vies amoureuses et sexuelles.
Sur un coup de tête, l’une d’elle emmène le groupe consulter une diseuse de bonne aventure dans un appartement miteux, après avoir aperçu une affichette dans la rue. La devineresse, répondant au nom de Mary Jo et arborant une dégaine… inhabituelle pour la profession, consulte sa boule de cristal et brosse rapidement leurs portraits avant de leur livrer ses prédictions, toutes sensées se réaliser sous sept jours.

Une série qui joue avec les codes des super-héros… et de la presse papier !

Une série qui joue avec les codes des super-héros… et de la presse papier !©Image Comics

Pour Jennifer Janus, fille de bonne famille mais pleine de compassion et prête à aider, « elle recevra autant qu’elle a donné ». Pour Olivia Arancia, prototype de la femme libérée et sans complexe, « elle subira une perte ». Et enfin, pour Pearl Penalosa, femme forte et accordant beaucoup (trop?) d’importance à son travail, elle « rencontrera le grand amour ».
Au sortir de la consultation, le trio va avoir un accident de voiture, révélant au lecteur leurs pouvoirs de super-héroïnes (elles s’en sortent sans égratignures) et semblant valider l’oracle de Mary Jo (la voiture d’Olivia est en miettes, ce qu’elle assimile à la perte annoncée…).

La mini-série déroule alors les sept jours suivants, qui vérifieront les augures de la voyante (ou pas). On fait connaissance avec les alter-egos de Jennifer, Olivia et Pearl, respectivement Cowgirl, Aphrodite et… Ultra, qui donne son nom à la série car c’est elle qu’on suivra particulièrement, dans sa recherche de l’âme soeur…

L’argument pourrait sembler bien mièvre mais les auteurs arrivent à raconter une histoire intéressante et surtout pleine d’humour. A Spring City, les super-héros sont traités comme des stars du show business. Ils sont regroupés en agence, gèrent leur image de marque, s’expriment dans les medias et sont des icones publicitaires. Pour donner de la densité à ce concept, les Luna font feu de tout bois : couvertures et sommaires détournant les codes de la presse spécialisée, publicités évoquant celles des revues de papier glacé, interviews et… scoops graveleux dignes de la presse people.

Magazine masculin, scientifique ou musical…

Magazine masculin, scientifique ou musical…©Image Comics

En effet, dans sa quête naïve du grand amour, Pearl Penalosa va rencontrer un amant indélicat qui la trahira en revendant leurs photos intimes à la presse people, ce qui écornera l’image de la pauvre Ultra, causant le retrait des marques qui la sponsorisaient. Sous un léger vernis super-héroïque, les Luna dénoncent en fait nombre de travers de notre société, en particulier la dictature des apparences et l’importance démesurée de la communication et du marketing.

Au-delà du gimmick les interviews données par les héroïnes sont judicieusement placées et nous éclairent sur leur personnalité. Quand aux fausses publicités, elles tournent en dérision les valeurs véhiculées par les medias de masse.
Si Pearl s’investit beaucoup dans son travail de protection de la population, elle ressent aussi le vide de cette existence tournée vers la promotion et le paraître. A ce titre, la 77ème cérémonie de remise des « Super-Hero Awards » est une belle parodie des Oscars (ou de tout autre événement du genre).

presse à scandale ou féminine : les Luna pastichent savoureusement tous les genres !

…presse à scandale ou féminine : les Luna pastichent savoureusement tous les genres !©Image Comics

Si la série est parsemée d’altercations entre méta-humains et super-criminels, ces combats sont plutôt secondaires, car les Luna se focalisent sur les relations humaines. Entre Pearl et ses copines, avec quelques fâcheries mais aussi des discussions sincères et d’une grande justesse, sur l’orientation sexuelle de Jennifer ou sur les appétits d’Olivia. Et bien sûr entre Pearl et les hommes, que ce soit son éphémère amant, son manager bourru ou son ex un peu trop sage et propret. Au centre de l’histoire, Pearl est une héroïne très attachante. Malgré un costume et des pouvoirs génériques, elle dispose d’une personnalité suffisamment bien écrite pour que le lecteur puisse se placer à ses côtés, dans ses galères, ses moments de doute ou ses petites victoires.

Dans le traitement choisi par les Luna, on perçoit l’influence de quelques séries télévisées marquantes des années 90-2000. En premier lieu « Sex and The City« , avec la virée entre copines et les discussions sur les sujets en dessous de la ceinture; mais « Ultra » prend parfois aussi des allures d’Ally McBeal, avec sa quête sentimentale contrariée.

Mais contrairement aux deux séries mentionnées, Pearl est un personnage moins fantasque, sans côté tête à claques. Sa personnalité et ses difficultés à concilier sa vie professionnelle et sa vie perso m’évoquent des séries comme « Urgences » ou « New York 911« . Cependant, Ultra, ce n’est pas de la télé, c’est un comic-book, qui plus est avec une intrigue ramassée sur sept jours. Les Luna n’ont pour le coup pas eu à s’inquiéter de délayer leur histoire ou de surmonter la lassitude du lecteur. On ressentirait même un certain manque à l’heure de quitter Pearl, même si son arc narratif trouve une conclusion assez claire.

Des scènes d'action assez passables…

Des scènes d’action assez passables…©Image Comics

Visuellement, je garde un sentiment mitigé sur ce comic-book. Si les pages reprenant le formalisme et l’esthétique de la presse magazine sont très bien réalisées et pleines de clin d’œil humoristiques, les autres planches sont moins convaincantes. La narration est bien faite mais le trait de Jonathan Luna est par moments un peu pauvre. Travaillant sur feuille bristol, au crayon à papier à mine dure et au feutre de précision, avec des retouches sur tablette graphique, son dessin est assez froid. Amateurs de modelés, de variations d’épaisseur de traits, d’aplats noir et de finitions « atmosphériques », passez votre chemin ! Enfin, ses visages, tant féminins que masculins, accusent trop souvent une ressemblance congénitale.

Ces faiblesses graphiques expliquent ma notation mais ne doivent pas vous dissuader de tenter la lecture de cette série. Par le prisme des super-héros, les Luna interrogent notre rapport aux célébrités, aux marques et à la publicité ainsi qu’à la presse spécialisée, tout en brossant le portrait d’une jeune femme attachante, dans sa recherche de l’amour mais surtout de la direction à donner à son existence. Si vous ne connaissez pas cette BD, lisez Ultra, vous tomberez sur une petite perle du comic-book !

Une approche décalée et humoristique de l'univers des super-héros

Une approche décalée et humoristique de l’univers des super-héros©Image Comics

6 comments

  • Bruce lit  

    « Femmes actuelles » 4 /4
    La (super) trilogie de Jean-Pascal Nguyen se termine aujourd’hui tout comme notre (méga) cycle féminin (sic) avec « Ultra » (top !). Une mini (hyper) série où les (super) héros sont des peoples et la héroïne (canon !) à la recherche de l’amour ! Un article hypra cool à la une de Bruce Lit (beaucoup) !
    La BO du jour : Les Supes font la une des magasines de mode ? Et Depeche Mode alors ? Un groupe nommé d’après un magazine féminin, chantant l’amour absolu sur un album nommé…Ultra ! https://www.youtube.com/watch?v=LwicaralvS0

  • Bruce lit  

    J’avais lancé sur amazon une déclaration d’amour à Pearl. En la relisant aujourd’hui, je trouve mon commentaire assez affligeant. Merci donc à toi JP de t’être lancé là dedans, même si nos avis convergent : Ultra est une série sympathique, pas le truc du siècle, mais attachante. Avec le temps, en découvrant Top 10, Astro City ou…The Boys, force est de constater que j’ai d’avantage trouvé chaussure à mon pied.
    J’ai fini par revendre Ultra, en relisant ça, j’ai trouvé ça gentillet. Peut être ai je eu tort….car je me rappelle 5 ans aprsè encore des personnages , de l’intrigue, de la fin et de ma première lecture, ce qui n’est pas toujours le cas.
    La couverture en tout cas m’a tours semblé plus chouette que les dessins. Des frères Luna, il me reste Girls….

  • Présence  

    Il me semble me souvenir que c’est Bruce qui m’a convaincu de lire des comics des frères Luna, alors qu’a priori j’avais écarté cette éventualité à cause de l’aspect graphique à l’opposé de mes goûts. En regardant les dessins, j’éprouve exactement ce que tu décris : un trait un peu pauvre. J’ai été très intéressé de lire la description technique : crayon à papier à mine dure et au feutre de précision, avec des retouches sur tablette graphique.

    Ultra doit être leur seule production que je n’ai pas lue. Pour le lecteur mâle que je suis, les jeunes femmes nues de Girls compensaient la ligne simpliste. A chaque série, j’ai fini par tomber sous le charme de l’intrigue et du dénouement. J’ai fini la lecture de la série « Alex + Ada », qui était magnifique de bout en bout, avec une nette progression de la logique dans la mise en scène des séquences.

    Encore une fois, merci de compléter ma culture comics sur une série qui m’a souvent fait de l’œil.

    • Bruce lit  

      ….et je me dis que tu as été très indulgent avec moi Présence, parce que lorsque je relis les commentaires de cette époque….Il s’agissait de la série Girls….

      • JP Nguyen  

        Je ne partage pas ta sévérité envers certains de tes anciens commentaires. Ils étaient peut-être parfois moins fouillés mais je leur trouve aussi une certaine intensité, un parti-pris qui tranche avec une approche plus froide ou raisonnée.
        D’ailleurs, si je t’avais proposé une fusion d’article sur Ultra (idée abandonnée ensuite), c’était que je trouvais mon article un peu tiède et ne rendant pas tout à fait justice à l’oeuvre.

  • Punky Jyrille  

    J’ai lu les frères Luna, mais je ne sais plus quelle série. Et je vous rejoins complètement : le trait est un peu pauvre, manquant cruellement de dynamique, et j’ai tout oublié de la série que je connais, y compris le titre ! J’ai un souvenir agréable mais un peu trop léger, une histoire qui finalement n’allait pas bien loin. Tout ça pour dire que l’article de JP résume bien mon sentiment par rapport aux productions des frères Luna, et que c’était quand même important de les citer ici.

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