Sympathy for the Devil !

Daredevil : Sous l’aile du Diable par Kevin Smith, Joe Quesada et David Mack

1ere publication le 11/02/15- Mise à jour le 26/07/17

L’époque bénie des Marvel Knights !

L’époque bénie des Marvel Knights ! ©Marvel Comics

Vo : Marvel

Vf : Panini

AUTEUR : TORNADO

Ce recueil regroupe les épisodes #1 à 15 de la série Daredevil Marvel Knights, réalisés entre 1998 et 2001.

La première saga (« Sous l’aile du diable » : #1 à 8) est l’œuvre du scénariste Kevin Smith et du dessinateur Joe Quesada. La seconde (« Tranches de vide » : #9 à 15) est écrite par David Mack et toujours mise en image par Quesada.

En VF, ces épisodes ont été abondamment publiés par Panini Comics sous toutes les formes possibles : En revue, en albums souples, en recueil souple et en album cartonné de la collection Deluxe… Cet article s’appuie d’ailleurs sur cette dernière forme de publication…

DD prend la pose façon The Crow. Mais lequel a inspiré l’autre ?

DD prend la pose façon The Crow. Mais lequel a inspiré l’autre ? ©Marvel Comics

- Episodes 1 à 8 : Guardian Devil (scénario de Kevin Smith et dessin de Joe Quesada)

Alors que Karen Page, le grand amour de Matt Murdock, vient de le quitter, une jeune fille en détresse lui confie un petit bébé qu’elle aurait conçu en restant vierge, avant qu’un homme prétendant être un envoyé de Dieu ne lui révèle que l’enfant est l’antéchrist réincarné ! Notre héros ne va pas tarder à voir sa vie basculer sur tous les fronts, attestant d’une malédiction bien réelle…

Est-ce vraiment la fin du monde ? Daredevil a-t-il été choisi pour un plan d’origine démoniaque ? Et surtout, comme elle le prétend, la jeune fille a-t-elle réellement découvert la double identité du justicier en rencontrant un ange ?

Une histoire avec des anges, des diables et des antéchrist…

Une histoire avec des anges, des diables et des antéchrists… ©Marvel Comics

Si vous aimez le Daredevil de Frank Miller, et en particulier Born Again, alors vous ne devez pas rater cet album. Car le réalisateur Kevin Smith a conçu son récit comme un hommage. Toutefois, le bonhomme a su injecter dans son écriture un style propre, équilibré, à la fois adulte et respectueux de la mythologie consacrée en termes de connotation.

C’est ainsi que cet arc narratif se situe à la fois dans la lignée de Miller (le scénariste suivant, David Mack, ne s’y trompera pas, incluant un tag sur les murs de Hell’s Kitchen avec ces mots : Frank was here, Kevin was here, David is here !!!), et à la fois dans la rupture (point d’Elektra ni de trucs japonisants). Et au final, le passage de Kevin Smith sur la série restera finalement comme un des préférés des fans après celui du créateur de Sin City…

C’est que Smith a su trouver la couleur de la saga, dans une alchimie parfaite entre le côté adulte des comics d’aujourd’hui et la source enfantine de jadis. Oui, c’est vraiment ce que j’ai adoré le plus dans ces épisodes : l’équilibre entre le traitement mature et les souvenirs de notre passé. Je suis donc retombé en enfance, retrouvant le plaisir innocent de mes lectures de jadis, sans pour autant que le livre me tombe des mains à cause de sa forme décalée. Et ça, c’est ce que j’appelle de la relecture brillante. A ranger à côté des œuvres de Jeff Loeb & Tim Sale, même s’il ne s’agit pas exactement du même concept, car il y a le même équilibre entre naïveté enfantine et mise en forme moderne et adulte.

Ceux-là, je les adorais quand j’étais enfant !

Ceux-là, je les adorais quand j’étais enfant ! ©Marvel Comics

La valeur de ces huit épisodes tient essentiellement au niveau du travail dans le rapport entre le Fond et la Forme, aussi bien dans le domaine narratif que pictural. Smith nous livre un scénario d’une sophistication telle qu’il est rare d’en voir dans le domaine des comics mainstream, alors qu’il en était à son premier essai en termes d’écriture scénaristique au sein de ce médium !

Dans la Forme, il construit un récit maitrisé de bout en bout au suspense haletant et au rythme implacable, le tout noyé sous une avalanche de texte et de dialogues brillants, qui malgré leur densité passent comme une lettre à la poste. Et même si le dénouement retombe un peu dans une trame plus classique, l’ensemble exhale un très fort parfum de renouveau. Dans le Fond, il intègre dans le récit ses thématiques obsessionnelles, que l’on peut retrouver dans ses films (Dogma par exemple), notamment la question de la religion et de la Foi. Alors qu’il aurait pu plomber son scénario avec un tel parti-pris, il parvient au contraire, tout en finesse, à intégrer cette dimension à la mythologie du personnage de Daredevil de manière parfaite.

Daredevil, tiraillé entre la veuve et l’orphelin…

Daredevil, tiraillé entre la veuve et l’orphelin… ©Marvel Comics

Au jeu des références, Kevin Smith et son dessinateur, qui n’est autre que Joe Quesada, le rédacteur en chef de la Marvel à cette époque et l’initiateur du label Marvel Knight, parsèment leur intrigue de citations diverses et d’hommages en tout genre.

Il y a d’abord les clins d’œil aux anciennes sagas (Born Again, Typhoid Mary), et il y a ensuite les visuels référencés (merci à Présence pour me les avoir soufflés indirectement !), avec le personnage de Nicholas Macabes qui ressemble au Commissaire Dolan de la série Spirit de Will Eisner, avec les clients du bar fréquenté par Turk où l’on reconnait Jesse Custer de la série Preacher, et Nancy Callahan et Marv de la série Sin City. Et il y en beaucoup encore !

Alors, les copains, qui est qui ?

Alors, les copains, qui est qui ? ©Marvel Comics

Ensuite, il incorpore certaines composantes du monde du cinéma, notamment à travers le métier des trucages et des effets spéciaux, avec toute la dimension féérique qui, très probablement, à inspiré les tout premiers créateurs de comics.

Mais surtout, comme dit plus haut, c’est dans la manière dont il cite les références issues du run de Frank Miller (et dans une moindre mesure de celui d’Ann Nocenti) qu’il parvient à donner de l’épaisseur à son récit, qui culmine à un niveau de densité vraiment optimal. Ce faisant, il parvient à imprégner la série d’une marque indélébile. Après son passage, plus rien ne sera jamais pareil…

Comme un parfum de Born Again

Comme un parfum de Born Again ©Marvel Comics

Côté graphique, le niveau de sophistication est au diapason. Joe Quesada (qui livrera quelques temps plus tard le superbe Daredevil : Father) nous offre un découpage et une mise en scène vraiment impressionnants. Sa virtuosité s’impose à tous les niveaux : Décors, richesse des détails, points de vue, mouvement des corps, expressions, tout est travaillé à l’extrême.

Son style peut parfois flirter avec le manga, mais il préserve l’atmosphère voulue. Le découpage de chaque planche, conçu comme un tableau à plusieurs facettes, est une merveille de variété et d’inventivité, contrebalançant parfaitement le haut niveau de texte fourni par le scénariste. Il agrémente ses compositions d’un tas d’ornements (cadres, volutes, enluminures, mosaïques) aussi décoratifs que riches de sens, qui viennent étoffer le fil narratif. Par ailleurs, son travail est parfaitement complété par l’encrage de Jimmy Palmiotti et la mise en couleur de toute une armée de collaborateurs. Pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir contemplé beaucoup de comics d’un tel niveau, où la sophistication de la mise en forme côtoie la densité de la toile de fond. Certainement l’un des grands moments de l’histoire de la Marvel.

Tiens, voilà cette enflure de Bullseye…

Tiens, voilà cette enflure de Bullseye… ©Marvel Comics

Il faut préciser, cependant, que la densité scénaristique, avec toutes les références puisées ça et là dans les anciennes aventures de Daredevil, destine essentiellement ces épisodes au lecteur déjà bien familier du personnage et de son histoire éditoriale.

Néanmoins, Kevin Smith a réalisé un épisode nommé « numéro 1/2″ (ici présent) sous forme de texte illustré, qui vient justement récapituler toute cette histoire… A noter que le scénariste flirte beaucoup avec l’univers de Spiderman, qu’il visitera quelques temps plus tard par le biais de la (superbe) mini-série Spiderman : L’enfer de la violence

Merci MMr Smith & Quesada !

Merci MMr Smith & Quesada ! ©Marvel Comics

- Episodes 9 à 15 : Parts of a Hole (scénario David Mack et dessin de Joe Quesada)

Ces épisodes marquent l’entrée en scène de Maya Lopez, plus connue sous l’alias d’ »Echo » (par la suite, elle fera partie des New Avengers). C’est une jeune femme sourde qui possède le don de reproduire tout ce qu’elle observe, y compris les prouesses physiques les plus extrêmes (une parfaite « copycat » !).

Au départ, elle est la pupille de Wilson Fisk, et ce depuis la mort de son père, ancien bras droit du Caïd. Ce dernier, prenant conscience du potentiel exceptionnel de sa protégée, décide de l’envoyer combattre Daredevil en lui laissant croire qu’il est l’assassin de son père…

David Mack ne fait pas qu’écrire le scénario, il illustre aussi les sublimes couvertures de son propre run !

David Mack ne fait pas qu’écrire le scénario, il illustre aussi les sublimes couvertures de son propre run ! ©Marvel Comics

La principale surprise concernant cette saga, ce n’est pas l’histoire qu’elle raconte, finalement assez convenue, mais la mise en forme très particulière du récit. Et pour les lecteurs familiers de David Mack, cette surprise est renforcée par le fait que le créateur de Kabuki semble mettre lui même son histoire en image, alors que c’est Joe Quesada aux crayons !

La mise en page extrêmement sophistiquée du scénariste est ainsi exactement la même que lorsqu’il réalise lui-même les illustrations (ce qui laisse à penser qu’il a dû story-boarder une partie de son scénario avant de livrer le tout à Quesada), impliquant diverses techniques alliant le dessin, la peinture, la photographie et l’infographie. On retrouve ces compositions conceptuelles où le texte s’imbrique dans les contours du dessin, où le changement de technique renforce le sens du fil narratif, où poésie et dichotomie visuelle finissent par transcender le récit, qui prend des airs lyriques d’opéra chamarré, alors qu’évidemment toute lecture demeure silencieuse, comme le monde qui entoure Maya Lopez…

L’art de David Mack, illustré par Quesada !

L’art de David Mack, illustré par Quesada ! ©Marvel Comics

A l’arrivée, voilà une œuvre dans laquelle le travail de mise en forme prime par dessus tout, où l’émotion explose dans une alchimie propre à l’art séquentiel, réussissant à transcender une histoire plutôt délirante qui, racontée différemment, aurait pu se révéler parfaitement classique et naïve. Parallèlement, les quelques scènes d’actions sont époustouflantes !

Enfin, il s’agit d’une histoire relativement marquante de la mythologie interne de la série, en particulier en ce qui concerne le personnage du « Caïd », puisque c’est ici qu’il perd la vue.
Plus tard, David Mack reviendra tout seul sur la série avec un arc entièrement dévolu à sa création : Daredevil : Echo.

Matt lutte une fois de plus contre la folie....

Matt lutte une fois de plus contre la folie…. ©Marvel Comics

L’épisode #12 a été placé tout à la fin (n’importe quoi !), probablement parce qu’il est écrit par Joe Quesada & Jimmy Palmiotti et dessiné par Rob Haynes. Il s’agissait à l’époque d’un épisode « bouche-trou » pour combler l’attente des lecteurs entre deux épisodes. Sans apporter grand chose à la trame principale du récit, c’est quand même un petit « extra » très bien écrit et fort sympathique.

Saluons pour terminer l’initiative de Quesada en ce qui concerne le label Marvel Knight (dans le même temps, Garth Ennis revisitait le personnage du Punisher avec la saga Welcome Back Frank !). C’était l’époque où Marvel publiait de magnifiques séries adultes et intelligentes, autonomes et artistiquement intègres. Par la suite, Quesada lui-même brisera son règne en introduisant les events et en faisant retomber le tout dans l’infantilisme vulgaire…

Echo, la créature de David Mack…

Echo, la créature de David Mack… ©Marvel Comics


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Un run légendaire et indispensable : celui de Smith et Quesada pour le Diable Rouge.  Tornado vous passe ça sous le radar de Bruce Lit avec en prime un zeste de David Mack.

La BO du jour : Hope you guess their names….

http://www.dailymotion.com/video/x1e1wn_rolling-stones-sympathy-for-the-dev_music

59 comments

  • OmacSpyder  

    Le Daredevil de Smith&Quesada : la version mystico-dramatique du personnage. On y aborde en effet le registre de la croyance.
    Nous parlions de la peur hier, la croyance peut en être son corollaire. La question posée est dès lors dans ce récit aux allusions multiples comme c’est souligné de savoir en quoi Matt Murdock croit. Cela s’étend ainsi sur le spectre large de la foi à la croyance d’un scénario qu’une jeune femme lui apporte. Et il n’est pas étonnant d’y croiser la mère de Matt puisque nous pouvons concevoir que la première chose en quoi nos croyons, c’est en la présence maternelle indéfectible. Or, Matt a son histoire de sa mère disparue : quelle meilleure moment pour la retrouver ou l’halluciner?
    Forcément la croyance interroge les artifices, et nous croisons ceux du spectacle, que ce soit la magie ou les effets spéciaux. Et là encore, au vu de la cécité de Matt, la question se pose de savoir si nous devons croire ce que les faits nous montrent ou si la croyance va au-delà.
    Et ainsi dans toute vérité montrée le Diable peut se cacher : les titres des épisodes ont cette référence au Devil… La division nos guette entre ce que nous voyons et voulons croire, entre les faits et notre conviction. A tel point qu’il semble que le diable… se soit invité ici dans les débats.
    Cette version de DareDevil éclaire cette part du personnage : celui qui croit en la justice tout en étant justicier devait bien croiser la question de sa croyance de façon plus cruciale un jour. Et c’est chose faite avec ce récit avançant à tombeau ouvert…

  • Eddy Vanleffe  

    Le truc, c’est quand on est fan, c’est qu’on a tendance à vouloir TOUT partager…même les quinze pages en back-up
    Le one shot de Ellison m’a durablement marqué par exemple.
    Mais en fait l’arc de Smith est bon, le reste c’est du détail, (c’est pas le diable qui se cache dedans? ^^)

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