Une femme capitale (Martha Washington)

Martha Washington par Frank Miller et Dave Gibbons

Article de JP NGUYEN

VO : Dark Horse

VF : Delcourt

La tête dans les étoiles et le corps drapé dans les rayures…

Martha Washington est un personnage créé par Frank Miller et Dave Gibbons pour la minisérie Give Me Liberty, publiée en 1990 chez Dark Horse. Par la suite, entre 1994 et 2007, Martha réapparaîtra dans deux autres miniséries Give Martha Washington goes to war, et Give Martha Washington saves the world, ainsi que plusieurs one-shots.
En VO, il existe un omnibus de 600 pages intitulé The Life and Times of Martha Washington in the twenty first century, sorti en 2009 et réédité en 2017.

En VF, la publication est structurée autour des trois miniséries, complétées de one-shots sur les tomes 2 et 3, avec les titres suivants :
1. Le Rêve Américain
2. Temps de Guerre
3. La Paix retrouvée
Les tomes VF contiennent aussi les textes de Miller et Gibbons, éclairant les coulisses de l’œuvre ou l’intention des auteurs.

Il y avait des gros spoilers dans la version initiale de cet article mais Martha les a tous éliminés… Que voulez-vous, elle est trop forte !

Martha Washington nait en 1995, dans un monde cauchemardesque, ravagé par la pollution, la crise économique et la corruption. Ses premières années se passent dans « le Green », un ghetto urbain des Etats-Unis où les logements ne font que quelques mètres carrés et où les perspectives d’avenir sont des plus réduites. Elle parviendra quand même à s’extraire de ce milieu sordide et s’engagera dans la PAX, « force de paix » ayant succédé à l’US Army, où elle connaîtra de nombreuses aventures, depuis la jungle amazonienne jusqu’aux confins de l’espace, en passant par les champs de bataille d’une Amérique économiquement moribonde, écologiquement ravagée et politiquement divisée. Sa dernière histoire se déroulera en 2095, avec un titre sans équivoque : « Martha Washington Dies ».

Ce personnage est, quelque part, assez particulier dans l’œuvre de Frank Miller. Si on retrouve chez elle certaines caractéristiques fort « Milleriennes » comme la compétence martiale, la résistance hors-norme à la douleur et la volonté indomptable, il y a également une certaine fragilité, une véritable humanité sans aucun côté sexy et racoleur, loin des personnages d’Elektra ou des bombes sexuelles de Sin City. Femme, de couleur, pauvre, Martha partait de loin et semblait mal placée pour briguer un destin national, à l’inverse de son homonyme historique, l’épouse de George Washington, premier président des Etats-Unis…

Un gros con élu président des USA : une fiction ?

Un gros con élu président des USA : une fiction ?

Dans un de ses textes introductifs, Dave Gibbons explique qu’il n’était pas très à l’aise avec le ton initial de la série Give Me Liberty, qu’il trouvait trop sombre. Après la dystopie de Watchmen , on ne saurait lui reprocher d’avoir eu envie de légèreté… Sur les conseils de Lynn Varley, sa compagne d’alors (à qui Martha emprunta son jour de naissance), Frank Miller s’adapta aux souhaits de son dessinateur, pour donner un ton plus parodique et sarcastique à son histoire. Ainsi, alors que Miller était peut-être parti pour écrire sa version de V pour Vendetta  , la série s’est orientée vers une critique très acide du rêve américain mais avec une certaine distanciation, d’une manière plus ironique que militante.

En survolant la carte des Etats-Unis redessinés par Miller, on tombe sur des territoires aussi improbables que la Nation du premier sexe, fondée par l’épouse de l’ex-Président Nissen ou encore la Véritable Amérique, tenue par les troupes de Fat Boy Burger tandis que la Californie est devenue Wonderland, territoire sous la domination des robots et autres intelligences artificielles.

Les Etats Désunis d’Amérique

Les Etats Désunis d’Amérique

L’Amérique de Martha Washington est marquée par le discrédit de la classe politique, affairiste, corrompue et accrochée au pouvoir (toute ressemblance avec des situations réelles serait-elle purement fortuite ?). Sans leader suffisamment fort pour tenir tête aux corporations, la population est en proie au chaos et au repli communautaire.

Même s’il fait de son héroïne une soldate, Miller porte un regard critique sur l’institution militaire et sur la guerre. La première minisérie opposera d’ailleurs Martha à Moretti, un haut-gradé totalement dénué de morale, prêt à tout pour conquérir le pouvoir. La seconde minisérie, Martha Washington Goes to War, ainsi que les one-shots qui s’y rattachent, retranscrivent bien l’absurdité de la guerre.

Mais il y a dans ces comicbooks une atmosphère assez particulière, une certaine légèreté, un penchant pour le grotesque et la parodie qui évitent au récit de sombrer dans la noirceur. Quand Martha exécute les nazis-gays (WTF ?) du Renouveau Aryen dans l’espace ou sauve le cerveau du président Rexall en échappant au robotique chirugien-général, il flotte un parfum étrange de grand n’importe quoi, qui, pour ma part, m’empêche de prendre le récit tout à fait au sérieux.

Parfois, on croirait presque que ça ne rime aryen…

Parfois, on croirait presque que ça ne rime aryen…

Les péripéties de Martha m’évoquent un peu le Zadig de Voltaire ou les aventure de Tintin. Avec une touche de Garth Ennis pour le côté militaire et une pincée d’Howard Chaykin pour la critique du rêve américain. Le tout dans un univers futuriste. Avec les dessins de Dave Gibbons, qui ne séduisent pas forcément au premier abord mais fournissent un très bon niveau de détails et une narration fluide, il est facile de se laisser happer dans ce tourbillon de batailles chaotiques et de missions impossibles dont Martha ressort toujours quasi-indemne, en miraculée du rêve américain. Parmi les scènes marquantes, je retiendrais en particulier l’embuscade dans la jungle amazonienne qui oppose Martha à Moretti et sa clique, dans une ambiance digne de Rambo voire Predator.

La première minisérie contient également des encarts de textes tirés des journaux, qui dépeignent fort efficacement le caractère chaotique et absurde du monde dans lequel vit Martha.
Moins heureux, les effets Photoshop datés, un peu trop visibles dans la dernière minisérie, jurent un peu avec le trait maîtrisé de Dave Gibbons.

Un dessin parfois renversant de précision…

Un dessin parfois renversant de précision…

Martha Washington est une satire d’une certaine Amérique, telle qu’elle pouvait se rêver ou se cauchemarder pendant les années 90, quand Francis Fukuyama fantasmait la fin de l’histoire après la chute du bloc communiste. Bras armé de l’ONU, les Etats-Unis jouaient au gendarme mondial et étaient les garants de la Pax Americana. Sur la fin de la décennie, Internet et le boom des nouvelles technos laissaient augurer d’un futur économiquement radieux. Rien d’étonnant à ce que Miller et Gibbons choisissent alors une intelligence artificielle comme adversaire de Martha (comme le Skynet de Robocop vs Terminator , de Miller et Simonson), avant de l’envoyer explorer les profondeurs spatiales.

Preuve de son attachement au personnage, Miller tiendra à lui écrire une dernière aventure. Ce sera en 2006, dans le contexte sensiblement différent du monde post-11 septembre 2001, qui influence manifestement Miller pour mettre en scène la mort de son égérie. Grand-mère centenaire, revenue sur Terre alors que l’Amérique est en proie à une nouvelle guerre contre des « barbares » à peine évoqués, elle est entourée des siens et leur redonne courage, dans les heures les plus sombres de la nuit, avant un dernier feu d’artifice, comme un ultime clin d’œil à l’hymne américain. Un épilogue qui contraste plutôt avec la fin de  Martha Washington Saves The World , plus lumineuse et optimiste. Les héros ne sauvent plus le monde, ils luttent simplement pour ne pas disparaître…

La dernière veillée

La dernière veillée

Reflet de l’Amérique, Martha est aussi un double fictionnel de Frank Miller. On retrouve en elle le cliché de l’individu ultra-compétent, tourné vers l’excellence. Tout comme Wolverine  ou Daredevil  , Martha est la meilleure ou en tous cas cherche à l’être.

Dans un court texte présent dans le tome 2 de la VF, Miller rend hommage à la philosophe objectiviste Ayn Rand et cite le roman Atlas Shrugged comme une de ses principales sources d’inspiration pour écrire les aventures de Martha. Dans le roman de Rand, des esprits éclairés, individuellement accomplis, se retirent de la société et arrêtent de servir un état qu’ils jugent décadent.

A la lumière de cette référence, on peut davantage percevoir la nature de Martha Washington, symbole d’une certaine idée de l’Amérique, où peuvent s’épanouir les individus épris de liberté. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que demande Martha au début de son histoire éditoriale ? « Give Me liberty ». La liberté d’entreprendre, de créer et de n’avoir que le ciel pour seule limite, voire les étoiles, celles-là mêmes qui sont accrochées au drapeau national, quitte à emprunter des chemins sanglants comme les bandes rouges du même pavillon.

Un symbole

Un symbole

Je suis un peu étonné, voire fasciné, qu’un auteur capable de percevoir tous les travers du système américain, et d’en brosser un tableau très critique, puisse dans le même temps garder la foi dans une Nation et dans un idéal qui semble pourtant s’effacer toujours plus au fil du temps…

Même si je ne partage pas tout à fait ses idées, je trouve que la pensée de Miller reste intéressante et plus complexe que l’image qu’on pourrait en avoir suite à son pamphlet Holy Terror (que je n’ai pas lu mais qui traîne une réputation peu flatteuse) ou sa sortie en 2011 contre le mouvement Occupy Wall Street…

Certes, l’homme est loin d’être parfait et son œuvre est à présent jalonnée de semi-bides comme Dark Knight Strikes Again ou de gros loupés comme son film du Spirit… Ajoutez à cela une relecture, à mon avis trop rapide et simpliste, de ses chefs d’œuvre Dark Knight Returns  et Sin City et voilà que Miller se trouvera facilement étiqueté comme vieux con de droite. Réac ? Facho ? A mon humble avis, Frank Miller vaut mieux que ces qualificatifs lapidaires. Et Martha Washington est une illustration remarquable des convictions qui ont animé cet auteur, pour transformer une jeune fille noire d’un quartier déshérité d’une Amérique dystopique en sauveuse de la nation américaine, puis du monde !

Une femme d’action

Une femme d’action

Les fans de comics opposent parfois (souvent ?) Frank Miller et Alan Moore, critiquant le bourrinisme et le simplisme de l’un face à la subtilité et l’intelligence de l’autre. Une autre position un tantinet plus neutre est de considérer que l’un parle aux tripes et l’autre au cerveau. Dans un des textes de Dave Gibbons, qui peut se targuer d’avoir travaillé avec ces deux génies du comicbook, le dessinateur effectue une comparaison de nature musicale. Selon lui, Moore écrit de la musique classique et déploie une maestria de chef d’orchestre tandis que Miller serait plutôt un artiste de jazz.

Au départ envisagée comme une œuvre « sérieuse », Martha Washington a évolué vers une satire politique grand guignolesque, illustrant le talent de Miller pour l’improvisation. Même si je ne la place pas parmi ses plus grandes réussites, c’est une lecture de qualité, quelque peu sous-estimée dans la bibliographie de Frank Miller. Si le temps de lecture vous manque, jetez au moins un œil sur le tome 1 VF (qui correspond à la minisérie « Give Me Liberty »), l’histoire est auto-contenue et Dave Gibbons y livre une prestation irréprochable.

Une fille qui aura fait du chemin…

Une fille qui aura fait du chemin…

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Histoire de toujours brouiller les pistes, le turbulent Frank Miller désormais étiqueté comme néo-réac mettait en scène dans ses séries Martha Washington, épaulé par Dave Gibbons, une héroïne noire libératrice d’une Amérique dirigée par un président un-con-pétant.
JP Nguyen vous en retrace la destinée chez Bruce Lit.

La BO du jour : Cette chère Martha !

32 comments

  • Patrick 6  

    Sans être géniale j’avais bien aimé la première série. Elle était efficace et drôle.
    Cependant j’avais quand même été un peu gêné par le coté second degré prédominant qui à mon sens gâchait un peu le fond de l’histoire. Alors certes Roberto Benigni avait réussi à faire rire avec les camps de concentration dans « La vie est belle » mais ici on constate que Miller n’est pas Binigni et la blague l’emporte assez largement sur le fond.
    Si Moore est du classique et Miller du Jazz alors pour le coup je préfère le classique, car ici la critique de l’American way of life tire un peu sur la blague potache… Ce qui est carrément dommage car cette histoire avait tous les éléments pour devenir un chef d’œuvre !
    Quant aux séquelles j’ai fini par les revendre car je m’étais un peu ennuyé à leur lecture.

  • Présence  

    Un commentaire avec lequel je suis entièrement d’accord.

    Les nazis-gays – Je n’aurais pas qualifié ce groupuscule de WTF, mais de raisonnement poussé à l’absurde. En voyant les programmes politiques de certains partis, on ne peut que s’interroger sur leur cohérence, et sur l’accord d’une partie de leurs adhérents, pourtant visiblement visés comme devant être exclus, ou dont les droits doivent être revus à la baisse. Dans cette optique, ce groupuscule incarne cette ignorance crasse d’individus revendiquant, sans comprendre la crétinerie de l’idéologie qu’ils promeuvent, nazi et gay étant par essence incompatibles.

    Je partage ton avis sur le fait que le ton de Martha Washington est plus détendu (toute proportion gardée) que celui de Sin City. L’humour est plus premier degré, plus apparent, moins au second degré, moins intellectuel que celui de Sin City ou de Dark Knight returns. Il subsiste un humour second degré avec les nazis-gays, mais aussi avec cette critique qui tourne en dérision l’objectivisme d’Ayn Rand (La grève / Atlas shrugged), le faisant apparaître pour l’élitisme égoïste qu’il est vraiment.

    Effectivement la mise en couleurs d’Angus McKie fait son âge, avec des effets très primaires d’infographie.

    Je ne connaissais pas cette figurine, c’est très rigolo de voir que l’arme à feu est plus mise en avant que Martha elle-même. :)

    • JP Nguyen  

      Je ne suis pas certain que la critique d’Ayn Rand soit volontaire de la part de Miller. Dans la note mentionnée dans l’article, il semblait plutôt lui rendre hommage.
      Quand on regarde l’oeuvre de Miller, ce serait plutôt cohérent, ce penchant pour l’élitisme. Même ses losers dans Sin City (Marv, Dwight) sont des badass.
      Toutefois, en plongeant les personnages de Martha Washington dans nombre de situations improbables, Miller aboutit à quelque chose de plus léger, qui ne se prend pas vraiment au sérieux.
      Je trouve que cette série est imparfaite mais riche en pistes de lecture susceptibles d’éclairer la pensée de son auteur Frank Miller.

  • Eddy Vanleffe  

    Les Nazis-Gays…
    C’est une image qui persiste en effet sans doute due à l’orientation sexuelle de Ernst Röhm chef des SA qui malgré son éviction du parti Nazi et son assassinat a légué au nazisme cette fascination du corps parfait, de la virilité martiale elle même immortalisée par Leni Riefenstahl dans le film sur les jeux de 1936 les dieux du stade.
    bref une sorte de collision esthétique qui dure et qui inspire…jusqu’à Rammstein :)

  • Matt  

    « Je suis un peu étonné, voire fasciné, qu’un auteur capable de percevoir tous les travers du système américain, et d’en brosser un tableau très critique, puisse dans le même temps garder la foi dans une Nation et dans un idéal qui semble pourtant s’effacer toujours plus au fil du temps… »

    Ouais j’avoue que ça m’étonne aussi. Je ne m’intéresse pas trop à la vie perso des auteurs justement parce que parfois on peut être déçu par leur façon de penser, mais quand leurs comics revêtent une dimension politique, il est normal de se questionner si la lecture va être saine. Tu sembles dire que oui. Et le ton choisi peut me plaire.

    « Si le temps de lecture vous manque, jetez au moins un œil sur le tome 1 VF (qui correspond à la minisérie « Give Me Liberty »), l’histoire est auto-contenue et Dave Gibbons y livre une prestation irréprochable. »

    Ben je vais peut être faire ça, merci pour la découverte^^

  • Tornado  

    Je suis bien content de lire un tel article, qui met bien les points sur les « i » en ce qui concerne cette fâcheuse tendance à voir des fachos partout dans cette époque où, si tu n’affiches pas une bienpensance angélique dégoulinante, t’en es un…
    Il est évident que nous vivons dans un monde qui n’est pas en noir et blanc, qui est complexe, et que les gens sont pareils, complexes, avec des défauts, des qualités, et qu’ils font des bonnes et des mauvaise choses dans leur vie. Si au final, c’est surtout les bonnes choses qui l’emportent et que les mauvaises sont relativement inoffensives, c’est déjà gagné en ce qui me concerne.

    N’empêche que les 3 tomes de « Martha Washington » dorment sur mes étagères depuis des lustres, tout comme Sin City d’ailleurs (et autres Sandman au rayon des grands classiques du monde des comics)…

    • Bruce lit  

      Sérieux Tornado ? Tu n’as pas lu Sin City ?

  • Matt  

    N’y a-t-il pas un petit côté Transmetropolitan de Ellis avec ce côté farce potache pour critiquer la société ?

    • JP Nguyen  

      N’ayant pas lu Transmet, je ne saurais te dire.
      Certaines fausses pubs de magazine insérées dans les pages du tome 1 m’ont fait penser à des films comme « Running Man » de Paul Michael Glaser, avec Schwarzie, pour leur côté absurde et over the top.

  • PierreN  

    C’est sans doute cet aspect « grand guignol » qu’évoque JP qui fait que j’ai eu du mal à accrocher au premier tome. Miller avait bossé sur les suites de RoboCop (bien moins réussies que le chef-d’oeuvre de Verhoeven), et même si ce qu’il avait en tête à la base a été altéré, l’auteur s’est sans doute vachement amusé avec cette dimension satirique assez over-the-top (le gamin mafieux).

    • Matt  

      D’un autre côté les œuvres politiques sérieuses j’ai du mal à m’y intéresser. Déjà s’il n’y a rien d’autre que les idées politiques, il faut tomber d’accord avec l’auteur sinon la lecture pourra être déplaisante. Ensuite ça peut être redondant aussi. A-t-on encore besoin d’œuvres qui enfoncent des portes ouvertes de manière très premier degré ? Genre des pamphlets anti-nazis. Certains diront qu’on ne les critiquera jamais assez. Admettons, mais la façon de le faire doit au moins changer sinon on s’emmerde.
      On ne recherche pas forcément juste une intention dans une BD, mais une forme intéressante.

      • PierreN  

        Il suffit de savoir marier les ingrédients, et que l’intérêt et la pertinence ne se limitent pas au seul angle politique (et à la façon de traiter la politique comme un sujet à part entière).
        Avec Cap Sam Wilson, Spencer arrive à faire du bon super-héros tout en traitant de l’Amérique actuelle. Avec The West Wing, Sorkin a réussi a rendre passionnant l’envers du décor de la Maison blanche grâce à une manière d’aborder le sujet ainsi que le talent des comédiens. Le Malcolm X de Spike Lee est aussi intéressant sur le fond que sur la forme.

        • Matt  

          Oui je ne voulais pas donner l’impression que je rejette toute œuvre politique sérieuse. Mais les exemples que tu cites ont des sujets variés. Politiques certes…mais l’un c’est l’Amérique actuelle, un autre c’est l’histoire des noirs américains du temps de Malcolm X.
          Mais pour en revenir à ce que disait Patrick, même si je n’ai pas vu « la vie est belle » et que je connais des gens qui détestent ce film pour son approche trop irréaliste et dédramatisante, je ne peux que saluer l’idée de traiter le sujet autrement (après je ne sais pas si c’est réussi^^). Je ne vois par exemple aucun intérêt à lire 50 œuvres sur la Shoah traitées de la même manière premier degré dramatique. Au bout d’un moment on a compris. Et le devoir de mémoire ne signifie pas qu’on a besoin de se gaver de trucs similaires. Un truc qui peut être intéressant par contre ce serait de lire « mon métier est la mort » raconté du point de vue du commandant d’Auschwitz. Je sais pas non plus si c’est réussi, mais le parti pris de voir ça du côté nazi est osé et différent.

          • PierreN  

            Je me rappelle vaguement d’un épisode du Wolvie de Millar, dans lequel le sujet des camps de la mort est abordé pratiquement sous l’angle du fantastique.
            Un gradé allemand descend Logan , mais il revient toujours à chaque fois, au point d’avoir un impact sur la santé mentale de ce général. Un traitement de « biais » d’un sujet historique, cela peut être aussi intéressant.

          • Matt  

            Tout à fait.

          • Bruce lit  

            Je fais partie de ceux qui n’ont pas apprécié, mais alors pas apprécié du tout le traitement de Begnini des camps de la mort dans son film pourtant drôle dans sa première partie.

          • Matt  

            Ma mère pareil. Elle n’aime pas du tout. Apparemment ce serait trop improbable et ça donnerait une impression que c’était pas si terrible que ça les camps. Faudrait que je me fasse mon avis. Mais bon je disais ça surtout pour l’idée de traiter la chose autrement. Après…ça peut être raté^^

          • Patrick 6  

            @ Bruce : Le traitement de Benigni est effectivement improbable mais reste admirable sur le fond : le personnage éternel optimiste, même devant la mort, essaie à tous prix de masquer les horreurs de la guerre à son fils « Papa pourquoi il y a écrit : interdit aux Juifs et aux chiens ? – Oh mais pourquoi pas certains magasins sont interdit aux Irlandais et aux chats » :)) Et quand dans le camps il donne une traduction totalement fantaisiste à son fils des horreurs proférées par un officier Nazi, c’était proprement tordant ^^
            Une œuvre drôle et bien plus profonde (et dérangeante) qu’on ne le pense.

          • Bruce lit  

            @Pat : je ne suis pas du tout d’accord. En mettant en scène un conflit qui a réellement existé, Begnini quitte l’allégorie qui ne m’aurait pas choqué pour rentrer dans un truc bancal, maladroit et d’une naïveté un peu agaçante.
            Oui, l’objectif est de montrer que la vie doit continuer, que l’amour d’un père pour son enfant ne s’arrête pas aux barbelés d’Auschwitz.
            Sauf que…
            En vrai, oui, tout s’arrêtait dès la rampe des Selektions.
            Que les Sonderkommandos ont achevé des nourrissons ayant survécu au gazage grâce à l’allaitement maternel.
            Que les enfants n’ont jamais eu la moindre chance de survivre à la purge nazie
            Que les capos auraient bien eu le temps de trouver le petit garçon caché dans le barraquement
            Que les dénonciations pour survivre étaient monnaie courante.
            Que les travaux forcés étaient bien plus cruels que ce qui est montré à l’écran par Begnini : porter une enclume (!)
            Que justement, la cruauté des camps était de ne donner aucune explication aux prisonniers sur ce qui les attendait. Leur parler, c’était encore les humaniser. Il y avait d’ailleurs très peu de SS dans le camp. Les chambres à gaz ont été instituées pour éviter notamment les exécutions directes par les nazis. L’industrialisation de la mort permettait de tuer un grand nombre de Juifs tout en évitant les traumatismes (même un nazi pouvait être perturbé par l’image d’un enfant piétiné dans la panique du gazage ou l’horreur de voir des prisonniers déboiter leurs bras de fait de la lenteur de la suffocation).
            C’est un américain qui découvre le petit garçon à la fin. On peut donc en déduire qu’il s’agit de Dachau qui était aussi un camp d’extermination. (Auschwitz ayant été découvert par les Russes).
            Begnini se prend les pieds dans le plat en mixant maladroitement des critères de danger qu’il est possible de contourner les usines de la mort avec un peu de ruse, de jugeotte et de volonté. Avec les meilleures intentions du monde, Begnini se montre terriblement maladroit avec les morts de la Shoah : cela veut dire qu’eux aussi auraient pu survivre s’ils l’avaient voulu. Même la mort du héros à la fin semble peu crédible et dicté par la facilité. Le SS l’emmène pour l’exécuter en cachette…encore un truc parfaitement factice, dans un lieu où abattre un juif qui aura gardé ses cheveux, ses kilos et sa bonne humeur tout au long de son emprisonnement, est totalement hors contexte.
            C’est la triche de Begnini et son film : tricher avec un lieu d’où il veut s’extirper à chaque scène.

            Prenons un exemple plus récent : imaginons qu’un film soit fait sur la tuerie du Bataclan. Un maghrebin assisterait avec son fils au concert. Pourquoi ne pas faire une scène où pour sauver son enfant, ce maghrebin fictif parlerait au terroriste en invoquant des valeurs communes de l’Islam. C’est presque ce qui s’est passé dans l’église où le prêtre a été égorgé avec les religieuses. Mais dans le contexte du Bataclan, c’est juste aussi improbable qu’idiot, de nombreuses victimes du Bataclan étant musulmans. Si tu veux faire un film où il est possible de raisonner un fanatique, pourquoi pas. Mais je continue de penser que le choix du décor est déterminant.

            Après, il existe plein de récits assez extraordinaires comme celui de Young Perez pour coller aux faits. Mais la démarche est de partir d’un lieu pour raconter une histoire et pas l’inverse.

          • Bruce lit  

            Tôt ou tard un film sera fait sur l’attentat à Charlie Hebdo.
            Immaginerait on une scène où Charb ou Cabu font une Killing Joke aux frères Kouachi ?
            Dans la dramaturgie, pourquoi pas ? Les mecs retrouvent une part d’humanité en riant avec leurs victimes avant de se détester pour ça. Mais dans les faits, tout le monde sait que ça ne s’est pas passé comme ça ? Donc pourquoi tenter une allégorie ?

          • Tornado  

            @Bruce : Je suis d’accord avec tout ce que tu dis dans le fond. Sauf que le film est quand même tellement bien fait, qu’il réussit, je trouve (mais je ne l’ai vu qu’une fois il y a longtemps), la magie de l’équilibre entre l’imaginaire et le réel, le réalisme et la métaphore.
            Le réalisme n’est pas le sujet du film. Le sujet, c’est le rire. Comme une baguette magique qui pourrait fonctionner jusque dans les situations les plus désespérées. C’est une oeuvre qui explore cette possibilité imaginaire. Enfin, c’est comme ça que je l’ai pris. Et dieu sait que je suis comme toi (révolté au plus haut point devant l’incompréhension la plus totale du mal le plus absolu) en ce qui concerne la Shoah.

          • Patrick 6  

            @ Bruce : Voilà Tornado a parlé pour moi ;)
            Je rajouterai simplement (sous toute réserve car je n’ai pas revu le film depuis longtemps) mais il me semble qu’à aucun moment il ne précise s’il s’agit d’un camp de la mort ou d’un « simple » camp de prisonnier en attendant leur déportation…
            Pour le reste tu as raison sur le fait que ce film n’est absolument pas crédible (le môme aurait débusqué en effet assez rapidement par les gardes) mais le réalisme n’est pas le propos du réalisateur. C’est une métaphore sur la force de l’amour.
            Concernant Charlie Hebdo alors certes Charb n’a certainement pas blagué avec les frères Poidchiche (rapport à la taille de leur cerveau) mais parait-il qu’il s’est levé et leur a fait un bras d’honneur. Le vrai courage ! Un héro ni plus ni moins.

          • Bruce lit  

            A partir du moment où les enfants n’ont pas leur place dans le camps, il est évident qu’il s’agit d’un camp d’extermination.
            Bon, je suis pas objectif les copains, comme vous le savez, le sujet m’est trop personnel et je n’ai aucun recul. Je continue de trouver ce film idiot métaphore ou non. Il triche et cette triche ne m’est pas supportable.

            -Peace-

          • Jyrille  

            Je n’ai vu La vie est belle qu’une seule fois, en vidéo, mais je rejoins Bruce : j’ai détesté. Déjà je n’ai pas ri une seule fois. Et ensuite je n’ai jamais été ému par les personnages. Je n’ai pas trouvé que c’était réussi, j’ai trouvé ça lourd et maladroit. Ca ne l’est sans doute pas autant vu le plébiscite et le succès (et le professionnalisme de Begnini) mais ça ne m’a jamais parlé, il n’y a aucune distanciation pour en faire une vraie comédie (La grande vadrouille, anyone ?) et cela veut être larmoyant. Pour moi, c’est une arnaque.

            Sur le même genre, dans le nouvel Orelsan, un titre bien plus réussi : https://www.youtube.com/watch?v=dq6G2YWoRqA

  • Bruce lit  

    C’est moi ou le moustachu ventripotent que Martha affronte dans son combat à l’épée ressemble au Comédien?
    Pour le reste JP ton article très complet me persuade que je suis passé à côté de l’oeuvre de Frank Miller, obnubilé que j’étais par l’amour inconditionnel de son Born Again et son DD. Ce Miller là, je l’ai ensuite adoré dans Sin City. En fait j’ai toujours voulu le lire tragiquement. J’ai donc rejeté en bloc son Ronin dont je trouvais le scénario débile, et ce Martha qui me semblait trop cocaïné.
    J’ai lu récemment son Big Guy que j’ai trouvé sympathique. Il est temps pour moi de réévaluer ce Miller là, même si l’ambiance scifi ne va pas m’attirer plus que ça. Le look du personnage, sorte de Nuke au féminin m’avait toujours fait fuir, mais là, je trouve les couvertures superbes.
    J’ai découvert l’attachement du Frankie à ce personnage et du coup, je suis curieux de lire comment il met en scène une femme noire.
    Peut-être pas dans mon panier de noël, mais un emprunt médiathèque ou Nikolavitch fera l’affaire.

    • Nikolavitch  

      oui, je pourrai te les passer. (et Ronin, c’est loin d’être si con)

  • Matt  

    Hop tome 1 trouvé à 5€. ça change des trucs épuisés de Panini^^

  • Jyrille  

    Je vois que les jeux de mots sont toujours tes meilleurs alliés, ici, ils font partie intégrante des légendes… Merci beaucoup pour cet article JP, car je n’ai jamais lu cette série (tout comme Ronin) et cela fait plus de 20 ans maintenant que je dois les essayer toutes les deux.

    Avec ton article, j’ai très envie d’essayer celle-ci avant Ronin, la parodie semblant se rapprocher du ton de Transmetropolitan. Et puis ces nazis me rappellent les gangs de Dark Knight Returns, des guignols dangereux qu’il fait bon voir se faire stopper par Batou…

    Je me demande chez qui cela est-il réédité ? A l’époque, les tomes avaient un format européen, une soixantaine de planches peut-être, et étaient édités chez Comics USA il me semble. En tout cas, tu as raison, une femme noire et pauvre qui devient la sauveteuse d’un pays et le symbole d’une nation, c’est sans doute la preuve que Miller vaut plus que des critiques assassines dont il fait trop souvent l’objet.

    Quant à la BO, c’est PAR-FAIT ! GG, JP ! Ou a-t-elle été soufflée par le boss ?

    • JP Nguyen  

      @Cyrille : la BO Martha a été choisie par le Boss, je n’avais pas d’idée particulière de mon côté…
      Tu me rappelles que l’édition originale VF était chez Comics USA. Par contre, en début d’article, je signale que la VF à laquelle je me réfère est celle de Delcourt.
      Du coup, j’espère que dans son achat d’occase, Mattie-Boy ne se sera pas fourvoyé d’édition…

        • Jyrille  

          J’ai confondu avec Zenda ? C’est possible… Bon, chez Delcourt ce sera plus facile. Mais ce n’est pas une priorité. Par contre, JP, merci d’avoir cité un peu de culture qui me permet de réfléchir à d’autres pistes avec Ayn Rand.

          La BO devrait te plaire JP, c’est un très beau titre des Beatles sur leur meilleur album (perso).

      • Bruce lit  

        LA BO de Martha : The Beatles étant un calvaire à trouver désormais sur Youtube, j’ai choisi une (sympathique) imitation.

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