Voyage Onirique et Erotique

Celluloïd par Dave Mc Kean

AUTEUR PRÉSENCE

Une composition savante et onirique

Une composition savante et onirique©Fantagraphics Books

Une femme rentre chez elle. Elle arrive sur le palier. Elle ouvre la porte de son appartement avec une clef plate.

Il pourrait s’agir d’un appartement parisien.Elle pose sa valise et appelle avec son portable son compagnon (ou peut être son mari). Il est au travail dans un grand bureau.

Après quelques explications agenda en main, il apparaît qu’il y a eu un décalage d’une journée dans leur rendez-vous.

La femme raccroche et décide de prendre un bain. Elle se déshabille, se prélasse dans l’eau, se sèche sort sans prendre la peine de se rhabiller.

Dans la pièce, elle avise un projecteur avec un film prêt à être visionné. Elle le met en marche et elle est vite troublée par le caractère érotique du film.

La bande de celluloïd prend feu et la projection sur le mur se transforme en porte que la femme franchit pour se retrouver dans un monde onirique et érotique.

Accroche toi au pinceau, je retire l'echelle

Accroche toi au pinceau, je retire l’échelle !©Fantagraphics Books

En 2011 paraît cet étrange objet bédéïque entièrement réalisé par Dave McKean (scénario et illustrations). Il s’agit d’un récit érotique, sans aucun mot, illustré (à quelques exceptions près) sous la forme de pleines pages. Les français ont eu l’honneur de bénéficier de sa première parution, avant qu’un éditeur américain n’ose le publier au pays des puritains.

S’agit-il vraiment d’un ouvrage érotique ? Oui, il est impossible de s’y tromper. La femme est nue à partir de la scène du bain jusqu’à la fin de livre. Elle commence par être témoin d’actes sexuels, puis elle y participe. S’agit-il d’un ouvrage pornographique ? On n’en est pas loin. Il y a des représentations explicites et détaillés des organes génitaux masculins et féminins en gros plan, il y a des scènes d’accouplement et de fellations, mais il n’y a pas de gros plan de pénétration. Y a-t’il une histoire ? Oui, Dave McKean reste un vrai créateur et son objectif n’est pas d’accumuler les scènes racoleuses. Il y a une vraie progression narrative au fur et à mesure que le désir augmente chez l’héroïne.

Étrange perspective de guingois de la rampe

Étrange perspective de guingois de la rampe©Fantagraphics Books

Il suffit de regarder les premières pages disponibles en aperçu pour constater que McKean n’a pas recours à l’esthétisme codifié des bandes dessinées érotiques ou pornographiques. Les mensurations de son héroïne restent dans la normale (pas de glandes mammaires hypertrophiées) et qu’il a choisi un esthétisme qui rappelle au départ celui de Cages.

C’est d’ailleurs le propre de ce créateur d’accorder la première place aux illustrations, au langage de l’image : il ne se contente jamais de représenter une personne ou un objet. Il en donne à chaque fois une vision artistique, un point de vue qui met en évidence les sentiments, les sensations, un jugement de valeur, le regard subjectif de l’artiste. McKean utilise plusieurs techniques différentes pour illustrer cette femme s’aventurant dans le monde de l’érotisme et du désir.

Glissement progressif vers l'art conceptuel

Glissement progressif vers l’art conceptuel©Fantagraphics Books

Les premières pages commencent avec le style qu’il a adopté à partir de Cages. La représentation des individus évoque Picasso dans des tableaux comme Les demoiselles d’Avignon (1908) pour les visages anguleux, le Portrait d’Ambroise Vollard (1910) pour la décomposition de l’image en formes géométriques.

Ce style empêche le lecteur de réduire la femme à un simple objet du désir. Les illustrations présentent son visage sur une surface plus importante que la vue directe ne le permet. McKean s’en sert pour augmenter l’importance du regard en accordant plus de place aux yeux que ce que rendrait une perspective traditionnelle. Il applique également ce mode de représentation au corps dénudé.

La jouissance en séquences !

La jouissance en séquences !©Fantagraphics Books

Du coup, les attributs sexuels sont effectivement mis en évidence, mais dans une composition qui fait également ressortir des angles là où tout n’aurait été que courbes voluptueuses dans un magazine de charmes. Le regard du lecteur bute sur ces angles ce qui provoque une personnification de cette femme qui ne peut pas être réduite à un objet (bimbo ou MILF), à des appâts sexuels. La représentation des décors évoque Vincent Van Gogh pour la perspective déformée, légèrement faussée de La chambre de Van Gogh à Arles (1889).

Vers les plaisirs de la chair

Vers les plaisirs de la chair©Fantagraphics Books

Dave Mckean change de style au fur et à mesure des paliers de plaisir franchis par l’héroïne, jusqu’à utiliser à la fin la retouche de photo par logiciel d’infographie, avec un vrai modèle féminin nu. Dans les différents modes de représentation picturale, il s’arrête à chaque fois juste avant l’abstraction, juste avant Kandinsky, ou la dernière période de Picasso.

Dave McKean est un artiste érudit qui utilise ses différents modes picturaux pour mieux traduire ce qu’il souhaite dire. À mon goût, il réussit à faire ressentir au lecteur les sensations éprouvées par la femme.

Toutes les activités sexuelles sont évoquées de son seul point de vue. Chaque scène a suscité une empathie de ma part, avec des images inoubliables.

Parmi les plus marquantes, il y a cette montée du plaisir féminin chez l’héroïne qui est représenté en juxtaposant des esquisses rapides de cette femme avec son sexe en premier plan et des photographies de fruits tels qu’une grappe de raisin, une goyave, un fruit de la passion, une poire, etc.

Ces images transcrivent la narration sur le plan des sensations éprouvées, un exploit en matière de bandes dessinées (les grappes de raisin auront maintenant pour moi une forte connotation).

Par devant, par derrière

Par devant, par derrière…©Fantagraphics Books

Il y a également le passage où le désir devient de plus en plus pressant jusqu’à être animal et il est représenté sous la forme d’un démon rouge, nu et bien pourvu par la nature. La métaphore est simple, mais les illustrations sophistiquées et légèrement second degré apportent des nuances et des subtilités insoupçonnées.

Le genre érotique se compte parmi les plus codifiés et les rigides, il semble presqu’impossible de pouvoir trouver une idée originale dans ce genre, et encore moins de la représenter sans tomber soit dans la pornographie ordinaire, soit dans les stéréotypes éculés.

Dave McKean a mis tout son art au service de cette histoire simple pour transmettre les sensations du personnage féminin au lecteur.

J’ai trouvé qu’il y avait parfaitement réussi en mettant en œuvre tout son vocabulaire graphique (aussi sophistiqué qu’étendu) pour le récit qui se révèle être un point de vue construit sur le désir et le plaisir sexuel.

Seul petit défaut : du fait de l’absence de texte, il s’agit d’une bande dessinée qui se lit très vite (environ 20 minutes en s’attardant sur les images).

Savant amalgame de photographie et de dessin

Savant amalgame de photographie et de dessin©Fantagraphics Books

8 comments

  • Bruce lit  

    La température monte sur ce blog ! Tu aurais pu insérer une image cochonne, je suis frustré ! J’aimerai vraiment lire ça!

    Je vois Mc Kean comme Alan Moore : un type très intimidant, misanthrope, ombrageux et génial. Un jour, je prendrai CAGES en médiathèque qui est lourd comme une baleine !

    Merci en tout cas pour ce beau commentaire érudit qui complète parfaitement mes lectures plus ordinaires !
    Tu peux m’en envoyer d’autres demain, j’ai vraiment pris le plis.

    Je t’ai chosi une petite icône pour te différencier de Tornado. La tienne s’appelle…Bullseye !

  • Présence  

    N’étant qu’un invité sur ce blog, je ne me serais pas permis de t’envoyer une image cochonne. Mais comme c’est demandé gentiment, je t’en envoie une demain avec un autre commentaire d’un de mes auteurs favoris.

    Ne sachant pas si tu l’avais déjà fait (ou s’il est déjà venu), j’ai suggéré à M. Cyrille de venir te dire un petit bonjour sur ton blog.

  • Tornado  

    « Cages » m’a un peu vacciné en ce qui concerne l’univers de Mc Kean entant qu’auteur. J’avais adoré le début. Mais au bout d’un moment ça devenait n’importe quoi !!! Je ne pense pas le relire !
    Quant à celui-là, il faudrait vraiment qu’on m’y oblige !
    Mais les planches sont magnifiques, comme toujours avec cet artiste.

    • Présence  

      @Tornado – Autant je n’ai rien compris à Cages (mais je le re-relirai), autant Celluloid transmet les sensations avec une efficacité torride.

      Mon manque de culture et ma capacité limitée à me repérer m’ont empêché de trouver à quel courant pictural rattacher l’image à dominante verte (avec la mention « Glissement progressif vers l’art conceptuel »). Aurais-tu un courant pictural à me proposer ?

  • jyrille  

    J’ai toujours eu peur de ma lancer dans ces deux bds, mais il faudra vraiment que j’essaie un jour. Cages avait été édité par Delcourt et semble épuisée… Et c’est sympa de lire vos commentaires avec le recul 😉

  • Lone Sloane  

    @ Presence: merci, j’ai suivi ton lien et je n’avais pas encore lu cette chronique.
    Ca fait envie et je ne connais de McKean que le Arkham asylum et le Violent Cases avec Neil Gaiman, tous deux mémorables pour des raisons différentes.
    Et puis, Celluloid, rien que le titre transpire le mystère…

  • Nathalie  

    Ça devient très chaud ce blog… Ça change des supers héros.
    Ceci dit c’est très jolie.

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