La monnaie des traîtres (THE SILVER COIN)

THE SILVER COIN par Michael Walsh et collectif

Un article de JB VU VAN

VO : Image Comics

VF : Huginn & Muginn

Malheur à ceux qui mettent la main sur cette pièce !
© Image Comics, Huginn & Muginn

Ram V, Jeff Lemire, James Tynion IV, Joshua Williamson, Chip Zdarsky : les noms les plus en vogue de la sphère comics se réunissent sous l’égide de Michael Walsh. Au programme ? Une anthologie d’horreur orchestrée autour d’une pièce maudite capable de réaliser vos désirs les plus fous… pour votre plus grand malheur ! JB Vu Van nous ouvre les portes de ces cauchemars sur Bruce Lit : le Blog.

Cet article portera sur la série THE SILVER COIN publiée sur 15 numéros par Image Comics à partir de 2022. La série imaginée par Michael Walsh est illustrée et mise en couleurs par ce dernier avec Toni-Marie Griffin, et écrite par divers auteurs : Chip Zdarsky, Ed Brisson, Jeff Lemire, Ram V, James Tynion IV, Kelly Thompson, Joshua Williamson, Matthew Rosenberg, Vita Ayala, Stephanie Phillips, Johnnie Christmas, Pornsack Pichetshotte et Michael Walsh lui-même pour plusieurs récits. Ce titre a été publié en France sous le titre SILVER COIN chez Huginn & Muginn en 3 tomes entre 2023 et 2024 avec une traduction de Jean-Marc Lainé.

Sur plusieurs siècles, une pièce d’argent étrange, ornée d’un œil de bouc, passe de main en main et sème le malheur autour de ses propriétaires. Qu’il s’agisse d’un guitariste en mal de succès, d’un flic pourri, d’une jeune fille en colonie de vacances, innocents ou criminels, tous trouveront mort et violence au bout du chemin. Des colonies américaines du XVIIe siècle à l’an 2467, la malédiction de la pièce argentée pourra-t-elle être brisée ?

Disco inferno ! (Burn, baby, burn)
© Image Comics

THE SILVER COIN propose une approche inédite de l’anthologie horrifique. Alors que ce type de série voit habituellement une succession d’équipes créatives ou se centre autour d’un auteur avec une variation d’artistes, comme la série WASTELAND de John Ostrander et Del Close, THE SILVER COIN part d’une unité graphique.  L’artiste Michael Walsh est le chef d’orchestre de la série et assure le dessin de chaque numéro, tout en rassemblant autour de lui divers auteurs.

En interview, Michael Walsh a expliqué qu’il fonctionnait comme un “showrunner” de série TV. Il centralise les divers scripts rédigés par les auteurs, écrit les numéros qui ferment chaque “arc” (les n°5, 10 et 15 dans les numéros parus au moment de la rédaction du présent article) et partage à chacun les travaux des autres. Ses instructions sont minimales : un personnage reçoit la pièce en argent, la catastrophe s’ensuit ; le cas échéant, un corbeau peut être utilisé pour amener ou emporter la pièce.

Sous la surface
© Image Comics

Si le principe peut sembler répétitif, chaque auteur apporte sa propre version de la peur. Pour certains, l’horreur est humaine, qu’il s’agisse d’une obsession dévorante, de l’avidité qui pousse le protagoniste aux dernières extrémités, ou d’un pur sociopathe se délectant de la souffrance des autres. D’autres plongent dans le fantastique, faisant de la pièce une nouvelle version de la patte de singe de WW Jacobs, exauçant les souhaits de son propriétaire de la pire des façons possibles.

Si le principe de l’anthologie semble proscrire toute évolution de l’histoire, la série fonctionne par arc de 5 numéros, qui constituent chacun un tome de l’édition française. L’arc introductif permet de poser les bases du récit. Les 4 premières histoires montrent que la pièce influence ceux qui la détiennent et leur entourage. Plusieurs sauts temporels, des années 70 au XXVe siècle, dévoilent que la pièce continue à sévir dans l’avenir, donc que toute tentative pour la stopper est vouée à l’échec. Le 5e numéro dévoile les origines de la pièce, et permet de lier les victimes des numéros précédents : chacun et chacune est prisonnière de sa situation (carrière sans issue, harcèlement, société oppressive ou compagnons menaçants) et d’un faible caractère, à l’image de la première personne à subir la malédiction de la pièce.

Aux sources du mal
© Image Comics

Le 2e arc apporte un autre niveau de lecture. En effet, en termes d’écriture et de type d’horreur (un récit très slasher), le 6e numéro ressemble beaucoup à l’histoire sur la colonie de vacances et y fait d’ailleurs explicitement référence. Mais avec les numéros suivants, c’est le lieu de ce numéro qui devient significatif : la salle d’arcade d’un centre commercial, auquel succède dans les numéros suivants un casino et un immeuble d’affaire de Wall Street. Si le 9e numéro se déroule sur plusieurs lieux, la motivation de ses personnages est l’argent : dettes, arnaques à l’assurance et lutte des classes ! La pièce argentée devient la métaphore d’un capitalisme à l’appétit irrassasiable. Si le 10e numéro par Michael Walsh sert surtout de suite à l’origine de la pièce et précise la menace qu’elle engendre, il comporte cependant un récit en prose reprenant le thème du story arc.

Le dernier arc paru à ce jour (la série a été mise en suspens à la suite d’un heureux évènement dans la famille de Michael Walsh) développe l’idée d’une volonté maligne de la malédiction. Tout d’abord, 2 des numéros utilisent un personnage régulier, un pompier ayant récupéré la pièce à la fin du premier comics, qui teste les pouvoirs de la pièce sur autrui. Se dessine ainsi un antagoniste que son humanité rend d’autant plus haïssable, réutilisable par d’autres auteurs bien que son destin soit déjà connu. Mais l’histoire la plus… lovecraftienne revient sur les projets de l’entité à l’origine de la malédiction, dans un numéro évoquant notamment L’Abomination de Dunwich. Qu’il s’agisse d’une menace humaine ou surnaturelle, la malédiction n’est plus aléatoire mais douée de malice.

La pièce a faim !
© Image Comics

Comme dans toute anthologie, les récits sont inégaux. Les histoires de Michael Walsh sont des incontournables, mais plusieurs back-ups ont été passées à l’as de la publication française sans grande perte. Si l’histoire de Ram V (le 7e numéro) est importante en termes de thématique, elle reste bien sage et prévisible à la lecture. Les histoires “slasher” sont fortes en scènes chocs et images gores mais finalement assez vides. Je retiens surtout le 3e tome, notamment le récit viscéral de James Tynion IV (plus de fast food pour moi avant un moment !) et la construction brillante du 14e numéro par Pornsack Pichetshotte, qui alterne la “conclusion” horrifique de l’histoire avec la chute du couple des protagonistes présentée dans une chronologie inversée, de la séparation aux premiers signes de la rupture à venir.

Pour l’aspect graphique, Michael Walsh s’adapte au style de l’auteur. L’histoire qui se déroule à Wall Street adopte le traditionnel gaufrier de 9 cases sur la plupart des pages, mais justifie ce choix dès la première page en faisant de chaque case un bureau de l’immeuble d’affaire, montrant que chaque fenêtre peut cacher un secret honteux. Le 2e numéro qui embrasse l’hommage à Vendredi 13 et au genre du slasher propose à la fois des scènes d’une extrême brutalité dans un découpage dynamique et une page en ombres chinoises où les amputations et autres meurtres à l’arme blanche sont suggérés.

La jalousie, ce monstre aux yeux verts cher à Shakespeare
© Image Comics

La colorisation des pages fluidifie la lecture en illuminant chaque scène par une nouvelle couleur dominante. Le premier numéro associe ainsi la couleur pourpre à la musique, le rouge à la malédiction de la pièce et le bleu à l’ambition grandissante du personnage principal. Le 13e alterne flashbacks de couleurs claires ou en blanc à un présent plus viscéral, où le vert et le rouge dominent. Les choix de couleurs sont ainsi un renfort à la narration.

Malgré la qualité inégale de la série, elle reste à mon avis un titre horrifique à recommander, assez proche en termes de construction de ICE CREAM MAN. J’attends et espère la reprise du titre par Michael Walsh, qui a récemment réalisé le comic book FRANKENSTEIN dans la collection Universal Monsters. Mais soyez prévenus : Walsh, de son propre aveu, ADORE le body horror. Doigt écorché par un médiator inhabituel, visage déchiré par un coup de sabot, yeux supplémentaires cousus sur un visage, couronne de chair, visages fondant comme de la cire, délires d’un esprit malade ou meurtres rituels, le sang coule à flot dans chaque histoire pour nourrir la pièce !

Les femmes les plus chaudes de ta région
© Image Comics

6 comments

  • Ben Wawe  

    Ca donne envie, merci !

  • zen arcade  

    Très chouette article.
    Je me souviens que j’étais sorti de la lecture de la série avec un sentiment très mitigé.
    Graphiquement, rien à redire mais les histoires avaient été loin de me passionner (excepté, si je me souviens bien, celle de Tynion IV).
    Tu mentionnes à juste titre l’excellent Ice Cream Man dans ton article mais à mon avis on est plusieurs crans en-dessous avec The silver coin.

    • JB  

      Je pense que la grosse différence est la variété des auteurs de THE SILVER COIN qui aboutit assez logiquement à une qualité variable des histoires de la série, malgré le rôle de Walsh.
      Ceci dit, j’avoue avoir préféré HAHA à ICE CREAM MAN, mais pour ce dernier, c’est surtout parce que la publication VF s’est arrêtée…

      • zen arcade  

        Ce n’est pas tellement la qualité variable des histoires que je reproche à The silver coin, ça c’est inévitable, c’est plutôt le niveau général que j’avais trouvé très moyen (sauf celle de Tynion IV).

  • Jyrille  

    Merci pour le tour d’horizon, JB ! Je ne connais absolument pas ce dessinateur, et je n’ai toujours pas lu la moindre ligne de Ram V ou de Jeff Lemire… Mais je commence à connaître un peu James Tynion IV.

    Je t’avouerai que les dessins que tu as choisi ne m’impressionnent pas trop, si jamais je lisais ça, ce ne serait pas un critère de sélection. Je ne connaissais pas « La patte de singe de WW Jacobs », merci donc pour ma culture !

    • JB  

      Ah, comme le style graphique est LA constante de la série, à moins que j’ai fait une série de mauvais choix pour les images, tu risques de passer un mauvais moment 🙂 Merci pour la lecture !

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