Rosinski Rising – Interview Rosinski

Interview Rosinski

Propos recueillis par BRUCE LIT

Interview initialement parue dans GEEK MAGAZINE #51

Plus de 300 planches, illustrations, toiles, croquis de Grzegorz Rosinski ont été dévoilées le 30 avril dernier sur Paris à  l’occasion d’une rétrospective à la galerie Maghen. C’est beaucoup et c’est bien peu au regard de la trace colossale laissée par le dessinateur-peintre polonais qui a illustré un héros aussi mythique qu’Astérix ou Tintin : Thorgal !

Plus de 15 millions d’albums vendus en 40 d’existence, des scènes qui ont traumatisé toute une génération de lecteurs, d’autres qui nous ont ému aux larmes et qui ont sans doute influencé le destin de lecteurs touchés par l’humanisme et le pacifisme de ce personnage en quête de liberté.
 Mais Rosinski, c’est aussi
Le Grand Pouvoir du Chninkel (1987) ou Western (2001) scénarisés par son Thorgal en chef : Jean Van Hamme, sans oublier La complainte des landes perdues (1993-1998) avec Jean Dufaux et La vengeance du comte Skarbek avec Yves Sente (2004-2005) ; autant de monuments du neuvième art intemporels, hors-du-temps comme Rosinski lui-même.

Celui qui nous confiera ne pas aimer les albums de Tintin, en cumule paradoxalement les attributs : désormais âgé de 83 ans, ce colosse est aussi intrépide que le reporter à la houppe, dur d’oreille que Tournesol et grincheux que Haddock. Narquois et contradicteur, une interview de Rosinski se mérite : ses propos semblent souvent décousus à l’oral avant de faire sens une fois couchés sur le papier.
Voici les propos d’un génie mais aussi d’un homme libre qui a toujours refusé d’être un numéro. 

Un viking en exposition.

Il y a 40 ans, des vikings tentaient de noyer un jeune homme balafré. Aujourd’hui, il fait l’objet d’un vernissage dans un musée. Que ressentez-vous ?
Je n’y réfléchis pas, tout ce que vous voyez ici, ce n’est qu’un petit morceau de ma vie, de ce que j’ai fait pour Thorgal. Je suis heureux de voir aussi qu’il y a aussi du Chninkel, La complainte des landes perdues ou du Skarbek. Il n’y a pas que la BD dans ma vie.  J’adore aussi le théâtre, le cinéma, les illustrations, tout ce qui peut rendre les personnages vivants. C’est très mal payé mais désormais, j’aimerai vraiment illustrer les grands classiques de la littérature.

Asterix est né d’une séance de travail entre Uderzo et Goscinny dans un immeuble de Bobigny. Pouvez-vous nous raconter comment est né Thorgal?
Par hasard. J’illustrais des livres, je voulais changer de métier et me lancer dans la bande dessinée. Je ne me rappelle pas pour qui j’avais dessiné mes premières planches : Le Lombard, Spirou je ne sais plus… Je vivais sur une autre planète, la planète rouge du communisme en Pologne. J’ai rencontré Jean Van Hamme, mon français était nul. On a voulu créer une série ensemble. J’avais posé une condition pour que ma famille et moi ne soyons pas mis en danger par le pouvoir en place : pas de sexe, de religion ou de politique. C’est comme ça que nous avons eu l’idée de parler de Vikings : personne ne serait embêté ! Les Vikings, c’était universel.
La série devait s’appeler Ragnar et je lui ai dit que tous les Vikings s’appelaient comme ça. Jean a donc pris le nom du dieu des vikings et y a apposé-Gal, à consonance française.

Voir la planche originale d’un album légendaire.
©Rosinski/Le Lombard

Au début de votre collaboration avec Van Hamme vous envoyiez vos planches à Bruxelles depuis la Pologne. Rêviez-vous d’être aussi libre que votre héros d’alors ?
Non, car j’étais déjà libre. Je pratiquais l’autocensure, je connaissais les tabous que je devais contourner.  Même après avoir quitté la Pologne, j’ai toujours refusé de me laisser enfermer dans un style. Je n’ai pas de style ! Vouloir être reconnaissable, c’est la pire erreur que peut commettre un artiste. Il faut toujours chercher et se mettre en danger, ne pas s’installer dans un style. 


A l’inverse de nombreux dessinateurs de BD, les visages de vos personnages ne semblent pas avoir été inspirés par le cinéma.
Lorsque j’ai commencé Thorgal en 1975, je le dessinais dans un atelier microscopique entouré de jouets et d’illustrations. J’étais très timide, je ne savais pas dessiner les femmes. L’idée de la cicatrice de Thorgal m’est venue lorsque mon fils de quatre ans s’est blessé en traversant une vitre. Il m’est arrivé d’oublier de la dessiner pour des dédicaces et de me faire engueuler !
Mais pour revenir à votre question, non je n’ai jamais utilisé de visages d’acteurs pour Thorgal : j’ai tout imaginé. Il n’y a que dans La complainte des landes perdues que j’ai inséré le visage de Christopher Lee.

Il a souvent été dit que le cycle de Brek Zarrith était le moment où Van Hamme et vous, saviez où vous alliez. Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?
Non ! Ce sont les mêmes singes savants qui affirment que la terre est plate ! Je me suis toujours désintéressé de l’avis des spécialistes, d’Angoulême, tout ça… J’ai toujours voulu garder un esprit contradictoire.

Peinture grand format.
©Rosinski/Le Lombard

Le destin funeste de Shania à la fin dAu-delà des ombres et l’ouverture cruelle de La chute de Brek Zarrith font partie des moments qui ont traumatisé vos lecteurs. Aviez-vous conscience de dessiner des scènes qui marqueraient l’histoire de la bande dessinée au fer rouge ?
Pas du tout ! Je ne m’attache pas à ces personnages. Ce sont des comédiens. S’ils jouent bien je les garde, sinon je demande à Van Hamme de m’en débarrasser comme Tjall le fougueux que je ne supportais pas ! J’ai demandé à Jean de le tuer dans un moment de gloire pour ne plus avoir à le dessiner

Et Kriss de Valnor ?
C’est le public qui l’adore, pas moi ! A la base c’était une figurante, on ne pensait pas qu’elle resterait dans la série.  Kriss joue bien son rôle, c’est une comédienne, je n’ai aucune attirance envers elle, je suis juste son metteur en scène. Si elle posait nue pour moi, je me contenterais de la peindre.

Avec Alinoë, vous changez encore de style pour un huis-clos horrifique à ciel ouvert !
C’est ne pas ma faute mais celle de Van Hamme ! Nous faisions un bon tandem sans trop échanger: personne ne ruinait les idées de l’autre. Il y a beaucoup de personnes qui ont appelé leurs enfants Alinoé ou Jolan par la suite !

©Rosinski/Le Lombard

Thorgal était publié dans le Journal de Tintin. Il y a beaucoup de similitudes entre ces deux héros pacifiques qui  traversent les océans, les déserts, l’espace, l’orient, l’Ecosse et  l’Amazonie !
Je n’ai pas connu Hergé. Il n’y avait pas de BD en Pologne. Il est mort au moment de mon arrivée en Belgique. Pour tout vous dire, je n’aimais pas Tintin et toute la ligne claire. J’étais peintre, dessinateur, j’avais fait les beaux-arts, je n’étais pas impressionné par ce dessin.
Par contre, j’adorais le journal Vaillant où il y avait la série Ragnar!  Encore un journal communiste!

Il est très impressionnant en regardant la chronologie des albums de Thorgal de constater qu’entre La magicienne trahie et La marque des bannis vous avez dessiné un voire deux albums par an pendant plus de 20 ans !
C’est vous le public, les coupables ! Pourquoi tuer la poule aux œufs d’or ? J’avais une famille à nourrir. Ça n’empêchait pas une partie du public de hurler à la trahison dès que je tentais de dessiner Thorgal autrement.  Moi j’avais d’autres projets, retourner à la peinture, me salir les mains ; ce n’est jamais bon d’avoir les mains propres pour un artiste. 

Justement, après le cycle du Pays Qâ, vous vous offrez une récréation en 1986 avec ce qui va être considéré comme un chef d’œuvre : Le grand pouvoir du Chninkel.
C’était ma demande à Jean. Je voulais faire une fiction théologique en noir et blanc. Raconter l’histoire de Jésus en mode fantasy. Je voulais me tester. Toute mon œuvre est un test. J’y ai fait un travail intense sur le noir, je savais que cet album n’allait pas être colorisé, même s’il l’a été par la suite ;  je ne m’en suis pas occupé, c’est une décision éditoriale. Ça ne m’intéressait d’y revenir, j’ai laissé mon ami Graza s’en occuper. Il avait déjà colorisé Thorgal.

Pour tous vos fans La vengeance du Comte Skarbek est le sommet de votre œuvre.
Vous me faites plaisir. C’est un album que j’aime énormément.J’en parlais beaucoup à Jean, on voulait recréer le Paris de cette époque en déambulant dans les rues de Bruxelles. On voulait aussi raconter une histoire de pirates. Je ne savais pas comment commencer cette histoire, je ne voulais pas faire de bande dessinée cette fois-ci, je voulais peindre. 
Mon fils a sorti une grande feuille de papier vierge et pendant un mois j’ai tourné autour, jusqu’au déclic un après-midi où entre 15h00 et 23h00, j’ai laissé déferler un torrent d’émotions. Une aventure de deux ans commençait.
Avec Dufaux, je me suis aussi bien amusé sur La complainte des landes perdues. Je suis tombé amoureux de l’Ecosse.  

©Rosinski/Dargaud

Le sacrifice marque le départ de Van Hamme de la série et Thorgal passe lui aussi à la couleur directe.
La couleur directe… (sarcastique) Qui a inventé cette appellation ? Tous ces gens qui n’y connaissent rien ! 
Pour le départ, de Jean, je voulais un feu d’artifice. Ce qui a changé pour les albums de Thorgal qui ont suivi, c’est qu’en les peignant, je ne calculais plus les espaces pour les bulles de dialogues comme autrefois. Les planche prenaient alors plus d’ampleur, plus de consistance.

Justement, un mot sur votre lettrage si reconnaissable ?
C’est un travail que j’aime beaucoup qui fait partie de l’élaboration de la planche, de sa dynamique,  de son style, de son contraste. C’est très important, c’est pas un truc que je me réserve à la fin. Sur Chninkel, je me suis inspiré de celui de Franquin pour Idées Noires. On se connaissait bien, on déjeunait ensemble chez Yvan Delporte, ils faisaient des blagues entre eux que je ne comprenais pas. Moi, j’étais l’émigré polonais dans leur diner de cons !

Western et La Complainte des landes perdues : quel que soit le style ou les auteurs avec qui vous travaillez, vos personnages sont toujours en quête d’identité !
Absolument ! Ils sont comme moi !Je me cache toujours derrière mes personnages. J’ai toujours cherché la différence, ne pas refaire la même BD. Dans Western, je me suis imaginé moi le petit ouvrier polonais, au Far-West. Ce qui compte pour moi, c’est le dessin : quand je dessine un arbre ou un cheval, je deviens un arbre et un cheval, ce qui compte c’est la crédibilité, cela va au-delà des personnages.

Il existe actuellement une série japonaise, Vinland Saga, qui pourrait être rattachée à Thorgal : l’histoire d’un viking qui fait le choix de la non-violence après avoir participé à des massacres.
Oh, vous savez, j’en ai ras-le-bol des Vikings ! Je ne regarde que des classiques policiers ou d’espionnage. Ça fait des années que Thorgal doit être adapté à la télévision. Mais ce sont des problèmes interminables de droits, d’argent, toujours l’argent. Pourquoi le voir s’animer sur un écran ? Thorgal n’a pas été conçu pour ça. Je ne m’en occupe pas, c’est mon fils qui gère tout ça.

©Rosinski/Le Lombard

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