Frankenwood, par Darko Macan & Igor Kordey, avec Anubis
Un article de PRESENCEVF : Dupuis

Kayfabe © Dupuis frankenw_00
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario et les dialogues, par Igor Kordey pour la mise en scène, le montage, le découpage et la réalisation visuelle, avec Anubis pour les finitions et la colorisation, Fred Urek pour le lettrage et les sous-titres. Il comporte cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de quatre pages reproduisant quatre planches en noir & blanc, sans texte, dont deux dessins en pleine page, l’un avec Marilyn Monroe, l’autre avec Alfred Hitchcock.
Dans le comté de Los Angeles, en 1963, par une belle nuit étoilée, un homme est enchaîné aux rails d’une voie ferrée, avec quatre hommes en train de le regarder, deux voitures garées sur le bas-côté. George Reeves est en train de reprendre connaissance, et il souhaite savoir ce qu’ils lui ont fait. Les autres lui expliquent : ils l’avaient prévenu, et tous redressent la tête car ils ont entendu l’avertisseur sonore d’un train qui approche. Ils continuent : George n’aurait pas dû s’approcher de la môme, et maintenant ils vont voir s’il est vraiment plus fort qu’une locomotive. Reeves tire sur ses chaînes de toutes ses forces : il réussit à casser celle qui entrave son poignet droit. Un des gangsters sort son revolver. La locomotive arrive et le train passe à toute allure. Après son passage, les quatre criminels constatent qu’il ne reste rien sur les rails. L’un d’eux voit le cadavre sur le ballast. Le chef leur demande d’enlever les chaînes pour qu’on puisse croire que l’acteur s’est planté devant le train tout seul.

Des collines à la mégapole © Dupuis
Le soleil se lève sur les lettres HOLLYWOOD, et sur la ville. Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Dans son bureau, le détective privé se dit qu’il a bien fait de se tenir à l’écart de tout ça. Le téléphone sonne : Bogie décroche : à l’autre bout du fil, c’est S.J. son agent depuis vingt ans, et qu’il lui dit qu’ils l’attendent sur le plateau, encore, inutile de dire qu’ils ne sont pas particulièrement ravis. Bogie a repris son interlocuteur : il s’appelle Sam Marlowe, et son attention est attiré par le bruit de talons hauts dans le couloir qui mène à son bureau. Il pose le combiné à côté du téléphone, et il s’avance vers la porte vitrée en refaisant son nœud de cravate, certain qu’il s’agit de Slim. Il ouvre la porte sur laquelle est marqué Marlowe, et il découvre une magnifique blonde qui lui déclare qu’elle a besoin d’un détective. Un peu déçu que ce ne soit pas Slim, il la laisse rentrer, et elle se présente comment étant Marilyn sans en être tout à fait sûre. Elle s’assoit, Bogie s’allume une clope, elle explique la raison de sa venue : elle a besoin d’un privé pour son ami George, il était Superman, peut-être qu’il l’a vu à la télé. Après avoir expliqué ce qu’est une télévision à son interlocuteur, elle ajoute que George est mort. C’était dans le journal ce matin, à la troisième page elle va pour lui montrer en prenant le quotidien qu’il lisait, mais ce n’est pas celui du jour.
La première cellule de texte établit l’année du récit : 1963. George Reeves (1914-1959) est désigné par son nom, il a interprété Superman dans un feuilleton télévisé à partir de 1951. Humphrey Bogart (1899-1957) est également désigné par son nom, lors de l’appel téléphonique de son agent S.J. Impossible de se tromper sur la belle blonde : Marilyn Monroe (1926-1962, Norma Baker). À l’évidence, ces trois personnages sont bel et bien morts, mais peut-être pas enterrés dans le cadre spécifique de ce récit. D’ailleurs Marilyn le dit elle-même : elle avait engagé George pour trouver qui l’a tuée, elle. Pour entamer son enquête, Bogie se rend dans un établissement appelé The Castle, doté d’un beau parc dont les pelouses portent des pierres tombales. Sur place, il est accueilli un homme de haute taille prénommé Boris, aucun doute il s’agit de Boris Karloff (1887-1969), acteur britannique connu pour avoir interprété le personnage du monstre de Frankenstein. Par la suite, le lecteur peut reconnaître sans difficulté Oliver Hardy (1892-1957, la moitié de Laurel & Hardy), le célèbre acteur Clark Gable (1901-1960), l’immense réalisateur Alfred Hitchcock (1899-1980) et encore quelques autres. Il peut entretenir un doute parfois. L’homme à tout faire de The Castle finit par confirmer son identité : Jack Nickolson (1937-). Le doute plane sur les hommes de mains qui rappellent Alex (Malcolm McDowell), Pete, Georgie et Dim, en provenance du film Orange mécanique (1971) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), mais lors d’un échange il apparaît que leurs prénoms sont Garth, Johnny et Colm.

Ah ben zut ! C’est pas Lauren Bacall. © Dupuis
Après les douze tomes de la magnifique série Western consacrée à MARSHAL BASS (2017 à 2025) ou encore le diptyque Colt & Pepper (2020 & 2021), le lecteur éprouve une vive hâte à retrouver ces deux créateurs. Il note bien que les crédits leur accolent des postes associés à la réalisation d’un film, ce qui fait honneur en particulier au dessinateur. Dès la première page, le lecteur retrouve les textures qui lui sont si particulières, par exemple les rides et les plis sur la peau des visages, l’étoffe des vêtements, les formes irrégulières des végétaux, la qualité de certaines matières comme l’osier d’un fauteuil, le brillant d’un dallage fraîchement lavé, le métal d’un revolver, le bouton cranté d’un interrupteur, la mousse d’un shampoing, le reflet des vaguelettes sur la coque d’un yacht, etc. À l’évidence, ces deux créateurs nourrissent une vraie passion pour cet âge du cinéma et cela se voit à chaque planche. Outre les acteurs et le réalisateur aisément identifiables, le bureau du détective privé est impeccable jusque dans l’ombre des lamelles du store vénitien et la machine à écrire, Marilyn est à tomber par terre même si le dessinateur la fait malicieusement loucher dans une case, les sculptures sur le frontispice de l’hôpital sont plus vraies que nature, les visions de Los Angeles enchantent par leur horizon interminable, les jardins paysagers des villas font honneur aux jardiniers, etc. Le lecteur apprécie les détails comme les flasques d’alcool, ou la batte de baseball et son attache derrière le comptoir, prête à servir.
Le récit est construit sur un mystère : comment se fait-il que des acteurs décédés soient encore vivants ? Qu’est-ce que cela fait à leur esprit pour qu’ils confondent ainsi leur état civil réel et le rôle qui leur colle à peau ? Y a-t-il vraiment un coupable à découvrir ? Qui est le mystérieux S.J. ? La narration visuelle enchante le lecteur par sa capacité à capturer l’ambiance de films de l’époque, à la retranscrire avec justesse et sensibilité. Et à glisser des détails en loucedé, comme Jack en train de se soulager sur la grille d’entrée de The Castle. Le lecteur a bien pris note du sous-titre présent sur la couverture : Une comédie noire en Parodirama. Il savoure donc les évocations de la mythologie cinématographique pour ce qu’elles sont : le bureau du détective privé, le passage à tabac de Bogie en pleine rue, la sollicitude de Lauren Bacall (1924-2014) pour Bogie, la mise en scène d’Alfred Hitchock pour recevoir à dîner chez lui, les facéties de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), la parodie d’affiche pour le film Les oiseaux (1963) avec Marilyn au lieu de Tippi Hedren (1930-). Le dessinateur se montre un metteur en scène rigoureux et inventif (montage et découpage compris) pour donner à voir chaque lieu, concevoir des prises de vue vivantes pour les dialogues, et inclure les références cinéphiliques de manière organique, laissant croire au lecteur qu’il les repère facilement, que ce soit l’interrogation récurrente sur la cigarette de Bogie ou le motel Bates.

Les coups s’approchent d’Oliver Hardy et de Boggy © Dupuis
Les auteurs affichent donc qu’il s’agit d’une parodie, qu’ils utilisent des acteurs célèbrent commençant à confondre leur rôle avec la réalité. Humphrey Bogart éprouve des difficultés à choisir entre Sam Spade (dans le Faucon maltais, 1941, réalisé par John Huston, 1906-1987) ou Philip Marlowe (dans Le grand sommeil, 1946, réalisé par Huston également). Sa voix intérieure est irrésistible dans la veine du détective privé qui en a vu d’autres, qui sait qu’il va dérouiller et qui sait encaisser, et qui se dit qu’il lui manque une pièce du puzzle pour que tout s’assemble. Marilyn est également formidable en ravissante idiote, tout en étant très consciente d’être contrainte à incarner l’image que tout le monde projette sur elle. Elle sait que Tout le monde l’aime, mais ils ont tous quelqu’un qu’ils aiment plus. Les auteurs jouent avec la notion de jouer un rôle, et comment ces acteurs se trouvent enfermés dans cette image, jusqu’à se prendre au jeu. Bogie énonce que : Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Karloff explique que les studios payent pour maintenir les grosses stars en vie, et que pour George Reeves ce furent les enfants. Plus tard, Bogie se sent comme s’il avait reçu un scénario différent de tout le monde autour de lui, mais à Hollywood ce n’est pas si rare que ça. La progression de l’enquête amène Bogie à rendre visite à Hitchcock, et se demander : Qu’est-ce qu’un réalisateur… sans scénariste ? En révélant le commanditaire du meurtre de Marilyn, les auteurs mettent en lumière une femme de l’ombre. Et enfin le secret est dévoilé concernant l’identité de la personne appelée S.J. Ce qui conduit le lecteur à aller se renseigner sur Irving Paul Lazar (1907-1993).
Est-ce que le lecteur entretient une affection particulière pour le cinéma américain des années 1940 et 1950 ? Si oui, il est aux anges. Le dessinateur fait revivre à la fois la mythologie d’une partie de ces films et quelques acteurs emblématiques, avec une vraie tendresse. Le scénariste concocte une intrigue à la fois sur le mode fantaisie, à la fois sur le mode métaphorique. Le point de départ est de savoir qui a tué Marilyn (Monroe, bien sûr), et l’enquête répond à cette question sur les deux plans, tout en jouant sur le fait que ces célébrités ont acquis le statut d’immortalité. Ensorcelant.

Des dents qui invitaient à l’uppercut © Dupuis
BO :

J’avais bien été intrigué par le point de départ de l’intrigue (grace à Bruce qui en avait parlé sur un reseau social obscur dont je tairai le nom) et je dois avouer que cette présentation fait envie. Ce qui m’intrigue, c’est que tu parles de « parodie » et de « comédie noire » et donc j’imagine que c’est une tonalité humoristique qui prime, or le dessin de Kordey est photorealiste et très cinématographique, je suis curieux de voir comment fonctionne ce contraste là. J’ai bien envie de lire ça en tous cas !
Il y a des moments de farce bien noire. Les auteurs mettent en œuvre des exagérations (il faut voir le comportement de JFK ou la déception de Bogie constatant que ce n’est que Marilyn qui toque à sa porte et pas Lauren) pour des effets comiques.