Bloodstar, l’étoile qui revient !

BLOODSTAR, par Richard Corben et Robert E. Howard

Special Guest : FRANK GUIGUE

VF : Delirium

© Images : Humanoïdes Associés ; Delirium ; Richard Corben/Robert E. Howard.

(c) Delirium

Telle une étoile filante revenant nous visiter après quarante-trois ans d’absence, cet album iconique d’un auteur culte honoré à Angoulême en 2020 est réédité dans une version hommage luxueuse à ne pas manquer. Richard Corben est défendu et remis en lumière depuis bientôt dix ans par Laurent Lerner des éditions Delirium, et après déjà cinq albums totalement inédits en France, deux anthologies et une réédition d’un classique des années quatre-vingt (MONDE MUTANT), voilà l’une des pièces maitresse de « l’ogre » du Missouri, disparu il y a deux ans, enfin rendue disponible à nouveau. Un album émouvant et faisant référence.

Espérons juste que cette « étoile de sang » ne soit pas annonciatrice de grands maux pour la race humaine, rendue à un tournant écologique de son histoire sur Terre en 2022, comme si… les choses devaient se répéter.

(c) Delirium


Le pitch : un jour, l’observatoire du mont Torrance remarque la déviation de Pluton aux confins de notre système solaire. Puis une étoile apparaît, engloutissant la planète, avant de poursuivre inexorablement sa course vers nous. Cette énorme étoile va perturber l’ensemble de notre système et rendre notre monde invivable, déclenchant cataclysmes, bouleversements géologiques et irradiations, tuant des millions d’être vivants. Deux siècles plus tard, on a pratiquement oublié les raisons de cet holocauste, et l’être humain est revenu à l’âge de pierre, évoluant au sein de tribus nomades, comme celle de Grom et du jeune Bloodstar. A la suite d’une partie de chasse malheureuse, Grom, mortellement blessé, va se confier à son jeune ami guerrier, et évoquer l’histoire de son père : Bloodstar l’ancien et de la malédiction de la vallée du nord…


Apparu dans les pages de la revue METAL HURLANT, première du nom, en 1980, dans le numéro 47, BLOODSTAR, publié aux Etats Unis chez Ariel books un an plus tôt (sur une adaptation de John Jakes et John Pocsik) a d’abord débuté en noir et blanc avant de passer en couleur, celles-ci n’étant néanmoins pas réalisées par l’auteur. S’il s’agit d’un récit de Fantasy sombre, co-credité avec Robert Howard, c’est parce que cette histoire, s’autorisant quelques libertés, s’inspire très fortement de la nouvelle « la vallée du vert ».

Celle-ci publiée originellement dans la revue WEIRD TALES en février 1934 puis éditée en France dans le Pacte Noir, recueil de Howard au éditions Néo en 1979, tel que précisé par François Truchaud dans sa préface remaniée, lui qui était déjà l’auteur de celle de la première édition de l’album aux Humanoïdes associés.

En 1980, Richard Corben est déjà bien installé dans le métier depuis 1967 et a, entre autres œuvres traduites, publié son récit canonique Den aux Humanoïdes associés.Il passe pour être l’un des meilleurs artistes de bande dessinée lié à cette culture de science-fiction et d’Heroic Fantasy.

Cette histoire de 92 planches offre un excellent condensé de sa technique d’alors, couleurs comprises, mais il faut préciser que ce récit, bien que pouvant s’apparenter à la « culture » Conan, c’est à dire un héros dans des âges barbares évoluant au milieu de dangers divers, fait de sorciers et de monstres, doit être davantage situé dans le registre science-fiction post-apocalyptique, l’auteur ayant ajouté un prologue expliquant comment notre monde moderne est arrivé à sa chute, retournant à l’âge de fer. Il s’agit d’une adaptation graphique libre de l’un des auteurs majeurs de la littérature d’Heroic Fantasy.

Il est bien sûr question d’amitié virile entre deux guerriers de peuples différents : le blond Bloodstar, et le brun plus primitif dans son aspect : Grom – sauvé d’une mort certaine après une bataille les opposant – amitié qui les liera par un pacte suite au bannissement de Bloodstar par sa propre tribu.

(c) Delirium

S’ensuit une belle évocation de ce que peut produire cette amitié et l’humilité de l’un, se mettant au service de l’autre, appelé à fonder une famille avec la femme qu’il aime et avec laquelle ces deux-là on fuit. Le malheur qui va s’abattre sur cette troupe va convoquer, telle un rappel de la responsabilité de l’homme sur son destin, une vieille vengeance, mais surtout l’aspect le plus horrifique du récit. Ce fameux ver de la vallée, représentation gluante et monstrueuse des restes d’un monde irradié, évoque avec force le Cthulhu dans les écrits de Lovecraft, contemporain d’Howard.

Cela dit, à la différence des récits de l’auteur de Providence, cette force n’est pas l’oeuvre de démons, mais peut se voir davantage comme l’élément dramatique déclencheur, inhérent au sacrifice humain auquel doit procéder la petite troupe, car le bonheur, dans cette vie redevenue sauvage, ne leur est pas permis. On pourrait arguer que ce drame et ce sacrifice sont en partie dus aux dérèglements dont se sont rendus coupables les humains auprès de la Terre, mais aussi étrange que cela puisse paraître, rappelons que Corben a expliqué de son coté cette déchéance par le biais d’un phénomène astral, et non humain.

D’ailleurs, Howard lui-même dans sa VALLEY OF THE WORM (1), décrivait les souvenirs d’un ancêtre expliquant ce culte voué à cette créature monstrueuse, sans aucune mention de catastrophe l’ayant amenée. On peut donc s’interroger un peu sur l’intérêt de ce prologue, qui aurait pu donner dans sa version auto- destruction humaine (par les guerres, les expériences nucléaires, la surpopulation…) une explication plus évidente, quoi que plus « classique » de cet état de fait.

(c) Marvel Comics

Néanmoins, ce qui fait l’attrait de BLOODSTAR, en dehors de son aspect graphique majestueux (les non collectionneurs n’avaient pas eu l’occasion de se régaler de ces planches depuis 1981 !!), réside justement peut-être dans cette surprise « castratrice », ce « grand ancien » (que d’aucun, amateurs de Lovecraft, compareront à Azazoth (2), arrivant tel un élément de rebondissement, page 75 du récit (66 dans la version Humanoïdes).

Les choses se répètent et ce qui était arrivé à la tribu de Grom des années auparavant, dans cette vallée maudite du nord, où résidait et avait sévit cette créature, ressurgit, aujourd’hui que nos protagonistes se trouvent à nouveau à proximité. Évidemment, cette vallée et ces ruines toujours irradiées sont un symbole fort de ce que les anciens (cette fois les ancêtres humains) ont pu être responsables dans l’apparition d’une telle abomination dans les entrailles de la terre, et en l’occurrence un ancien puit géant (une tour d’ancienne centrale nucléaire ?), mais rien n’est sûr.

(c) Delirium

De l’autre côté, « l’appel » de la monstruosité – comme « l’APPEL DU CHTULHU » (Lovecraft, 1928 in WEIRD TALES) – existe bien, présenté ici par un joueur de flûte zombiesque, ancien membre de la tribu banni, pensant avoir dressé l’indicible.
D’un côté Howard décrit une histoire se déroulant au temps des Pictes, de l’autre Corben explique qu’une étoile de nos jours est responsable de la catastrophe. Alors, comment ne pas imaginer qu’un pont est cependant dressé entre les trois univers : Howardien, Lovecraftien, et Corbenien ?  La « chute » de l’étoile ayant pu amener en quelque sorte une mauvaise graine dans notre sol, et cela peut-être comme punition à nos dérives…Toujours est-il que l’acte héroïque du père et du mari meurtri, croyant ses amours disparus à jamais, se jetant à corps perdu dans un combat dont l’issue est incertaine, apparait comme l’acte sacrificiel d’un homme qui laissera sa trace dans l’histoire humaine, permettant a celle-ci d’ailleurs de relever la tête et de regagner sa fierté, la transmettant en tous cas. L’étoile ornant le front du héros, puis celui de son fils, signant comme un pacte avec l’étoile meurtrière, une sorte d’équilibre ayant été rétablit.

Sur l’aspect bibliophile de cette réédition, plusieurs choses sont à noter : tout d’abord, le choix d’une édition dans les tons noir et blanc en lavis, en hommage aux travaux originaux de l’auteur, a le mérite d’une homogénéité et d’une qualité de reproduction irréprochable, faisant ressortir une certaine brillance, même s’il ne révèle pas vraiment de contraste supplémentaire par rapport à l’édition originale en album, que les collectionneurs seront satisfait de conserver, pour leurs couleurs somme toute agréables et adaptées tout de même, au moins aux superbes séances de feu des premières pages apocalyptiques.

Elles resituaient aussi l’œuvre dans la bibliographie couleur existante de l’auteur de l’époque (OGRE, LES MILLE ET UNE NUITS, DEN, PROFONDEURS, NUITS BLEMES...). L’ajout de 22 reproduction de planches originales dans le cahier iconographique final permet par contre de constater combien la qualité d’impression de cette nouvelle édition est bluffante, et même si Les fonds des décors originaux ressortaient davantage dans des tons de jaune, et les gris plus bleu. Il aurait fallu cependant, mais pour un coup multiplié, imprimer la chose en quadrichromie afin de les retrouver, ce qui était improbable dans l’édition courante . Cela dit, 60 Exemplaires d’une édition spéciale bibliophilie en format 40×60 a été éditée, dont 15 ont été mis en vente lors de cette campagne. (3)

L’occasion aussi de constater (en haut de ces planches originales) que BlOODSTAR se nommait « KING ABYZZ » à ses débuts. La couverture, quant à elle, est inversée en miroir pour davantage correspondre au sens du mouvement (gauche vers la droite), mais avec un rendu plus foncé. La traduction originale de Françoise Grassin, plutôt agréable, a été remplacée par celle de Doug Headline, qui est sensiblement différente, et apporte peut-être une certaine « modernité » dans les termes ou formules utilisés.

Dès lors, on s’attardera davantage sur la préface de François Truchaud, en grande partie réécrite, qui s’arrêtait davantage sur le portrait de Robert Howard à l’époque, et précise aujourd’hui plutôt le chemin ayant conduit à la publication de ces préfaces, situant les œuvres originales, les traductions, citant Frank Frazetta, les éditions Latès et Neo, Fershid Barucha et l’ECHO DES SAVANES/SPECIAL USA, où la première adaptation française en bande dessinée de la VALLEE DU VERT a été proposée dans son numéro 8, par Gerry Conway et Roy Thomas, plus Gil Kane-Ernie Chan pour les dessin. (Voir images ci à côté). L’anecdote de Bernie Wrightson, reproduite en fin d’album sous le portrait de Richard Corben posant fièrement devant sa peinture originale de la couverture de Bloodstar en 1976, initialement publiée dans Vols fantastiques (Ed. Neptune, 1981), est la cerise sur le gâteau, en plus des nombreux bonus agrémentant l’édition réservée aux souscripteurs : dos toilé, coffret toilé et diverses reproductions.

Un album essentiel et indispensable dans toute bibliothèque de bande dessinée de Fantasy !

(c) Delirium

(1) In WEIRD TALES février 1934. Dans le récit original, utilisant le personnage récurent de James Alisson, un homme rêvant à des souvenirs de héros très anciens dans son sommeil, Robert E. Howard décrit les barbares Niord et son compagnon Gorm, issu de la tribu Picte. Ce sont eux qui vont combattre le terrible ver monstrueux. Des amateurs de Robert Howard précisent que lui-même se serait inspiré du récit « The Star Rover «  de Jack London datant de 1915.

(2) https://lovecraft.fandom.com/wiki/The_Valley_of_the_Worm

(3) « Réalisé en collaboration avec l’atelier d’impression de Laurent Hennebelle spécialisé dans les éditions d’art, cet ouvrage exceptionnel au tirage ultra-limité proposera une reproduction « brute » aux encres pigmentaires des planches originales lettrées, dans leur format original. Ultra-luxueuse, elle aura les caractéristiques suivantes: grand format (environ 30×40), impression sur papier 100% coton (220g), dos toilé sérigraphié et tirage numéroté, pressage et façonnage à la main. L’intérieur sera imprimé en couleurs afin de restituer au mieux le travail de l’artiste tel qu’on peut l’apprécier en contemplant les planches originales. Enfin, cette édition sera aussi accompagnée de son tiré-à-part grand format. » (Tiré du site Kisskiss bank bank de la campagne éditeur).

La première planche n/b de « La vallée du ver » dans l’Echo des savanes 8.

40 comments

  • Jyrille  

    Bon ben finalement je me le suis pris. Avec la réédition en Marvel Must Have de HULK GRIS, le SOICHI de Junji Ito et la réédition de LA CITE DE VERRE de Paul Auster par Mazzucchelli.

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