BRUCE SPRINGSTEEN : une vie sur pellicule

Focus : Bruce Springsteen et le cinéma

Une analyse de celui qui est né pour courir FLETCHER ARROWSMITH

La sortie sur grand écran fin octobre du film SPRINGSTEEN : DELIVER ME FROM NOWHERE est l’occasion d’explorer les liens entre Bruce Springsteen et le cinéma. Le plus Springsteenien de l’équipe de Bruce Lit, Fletcher Arrowsmith, ne s’est pas fait prier longtemps pour nous raconter cela.

Depuis son premier album, en 1970, Bruce Springsteen entretient avec le 7ème art des liens profonds, pas forcément décelables au premier abord. Il aura d’ailleurs fallu attendre 2000 et le film HIGH FIDELITY pour voir à l’écran une apparition du chanteur. Et 2025 pour l’adaptation d’une partie de sa vie au cinéma avec le film de Scott Cooper : SPRINGSTEEN : DELIVER ME FROM NOWHERE, qui revient sur le difficile genèse de NEBRASKA. Les chansons de Bruce Springsteen transpirent de marqueurs cinématographiques à travers des descriptions très visuelles, avec en trame de fond des aller-retours permanents entre ses textes et le cinéma. Au fil des décennies, la frontière devient tellement étroite qu’on ne sait plus si, désormais, c’est Bruce qui trouve son inspiration dans le cinéma ou bien le contraire.

12 chroniques sur les oubliés de l’Amérique
©Bruce Springsteen

L’écriture cinématographique de Bruce Springsteen

La musique de Bruce Springsteen se définit essentiellement par des textes représentant la lutte des classes et les marginaux avec, en toile de fond, le rêve américain. Ses inspirations trouvent leurs sources dans les films classiques américains décrivant de grands espaces ou mettant en scène des ouvriers luttant pour leur survie dans l’Amérique profonde. L’adaptation des RAISINS DE LA COLÈRE par John Ford est en un parfait exemple qui verra sa consécration dans l’album THE GHOST OF TOM JOAD, mettant en musique les personnages de John Steinbeck. Car ce que chante Bruce Springsteen, ce sont avant tout des histoires. De celles qui nous plongent dans l’intimité des hommes et des femmes, se débattant dans les tragédies composant la grande toile sombre de la vie. Le virage est clairement pris à la fin des années 70 avec la trilogie DARKNESS OF THE EDGE OF TOWN, THE RIVER et enfin l’âpre et acoustique NEBRASKA.

Les textes du Boss proposent régulièrement une structure narrative très cinématographique avec une caractérisation des personnages, des décors et des paysages. Le songwriter, en plus d’imposer son stylo comme une caméra, pose son regard sur son décor, installe une atmosphère qui sera complétée par des verbes d’actions ou des descriptions pour instruire soit du mouvement, soit une progression dans l’histoire à l’instars d’un art séquentiel. Il a aussi recours dans son écriture aux flashbacks ou changements de point de vue, techniques fréquentes du cinéma.

Par exemple, JUNGLELAND, qui clôture l’album BORN TO RUN, est souvent décrite comme un mini-film à elle seule du fait de son évolution narrative. La chanson raconte l’histoire tragique de deux jeunes marginaux dans les rues tentaculaires d’une ville, avec une montée en intensité dramatique qui culmine dans un final dévastateur. Les images et les émotions évoquées sont si vivantes qu’elles pourraient facilement être transposées à l’écran sans perdre de leur impact.

JUNGLELAND : Live at Madison Square Garden, New York, NY – June/July 2000
© Bruce Springsteen & The E Street Band

L’influence de Bruce Springsteen sur le cinéma

De nombreux cinéastes revendiquent une inspiration springsteenienne : John Sayles (LONE STAR, CITY OF HOPE) cite The RIVER comme influence majeure de sa carrière ; il utilisera IT’S HARD TO BE A SAINT IN The CITY dans BABY IT’S YOU avant de devenir réalisateur attitré de clips pour Springsteen.

Brian De Palma, réalisateur emblématique du Nouvel Hollywood dont les thèmes croisent ceux du Boss, signe le clip de DANCING IN THE DARK avec en guest Courteney Cox, la future Monica de la série FRIENDS. Jusqu’à Steven Spielberg dont la trajectoire épouse celle du boss en cette année 1975 qui marque les sorties de JAWS et BORN TO RUN, lançant définitivement leur carrière. Le réalisateur utilisera STAND ON IT dans READY PLAYER ONE.

HIGHWAY PATROLMAN
© Bruce Springsteen / Colombia Pictures

L’onde de choc Springsteen passe aussi par des récits explicitement modelés sur ses chansons. Sean Penn fonde son premier film, The INDIAN RUNNER, sur HIGHWAY PATROLMAN (album NEBRASKA), renouant avec une veine à la Terrence Malick (LA BALADE SAUVAGE), évoquée également dans le film de Scott Cooper. Gurinder Chadha pousse l’hommage jusqu’à la comédie musicale pop avec BLINDED BY THE LIGH (2019), où les paroles deviennent des tableaux vivants qui redonnent sens et élan à un adolescent britannique dans l’Angleterre thatchérienne.

Des séries adoptent sa grammaire morale et sociale. SHOW ME A HERO, l’excellente mini-série de David Simon (THE WIRE) et Paul Haggis, dont les scripts semblent tout droit sortis de l’œuvre de Bruce Springsteen, est construite autour de 12 chansons du Boss dont la ballade mélancolique GAVE IT NAME présente sur TRACKS :

GAVE IT NAME dans SHOW ME A HERO
© HBO / Bruce Springsteen & The E Street Band

Au-delà des références, son imaginaire social et sentimental façonne des figures de laissés-pour-compte cinégéniques : travailleurs précaires, cœurs cabossés, quête de rédemption. Son écriture sert de boussole à des auteurs qui filment, comme lui, la friction entre rêves modestes et systèmes écrasants.

La contribution de Bruce Springsteen au cinéma

Juste retour des choses, par leur capacité à provoquer des émotions, autant par la rythmique que par les textes, l’industrie cinématographique va s’emparer des chansons de Bruce Springsteen, utilisées des centaines de fois dans des films. Les thèmes récurrents tournant autour du travail, de l’espoir, de la dépression, de la survie ou encore de la rédemption en font des morceaux prisés et parfaits pour illustrer des climax dans les films. Souvent en toile de fond, les chansons de Bruce Springsteen accompagnent les rencontres et les aventures des laissés-pour-compte américains qui se débattent contre l’ordre établi. Mélodieuses, elles sont également propices à illustrer des rencontres amoureuses, le Boss ayant beaucoup chanté l’amour.

On peut citer le film de Cameron Crowe, JERRY MAGUIRE, où le personnage interprété par Tom Cruise arrive à rebondir en écoutant BORN TO RUN ; puis, plus tard, on notera l’utilisation lors d’une séquence plus intimiste de SECRET GARDEN, chanson écrite pendant les sessions de PHILADELPHIA.

Dans COPLAND, comment ne pas fondre devant la déclaration d’amour d’un Sylvester Stallone en quête de rédemption pour le personnage d’Annabella Sciorra, STOLEN CAR tournant sur la platine.

Plus joyeux, la surprenante et sûrement meilleure utilisation d’une chanson de Bruce Springsteen, I’M ON FIRE, dans PALOMBELLA ROSSA de Nanni Moretti, extrait de BORN IN THE U.S.A. Signalons au passage que la tracklist de ce même album sert d’ailleurs de fil rouge au LIVRE DE JOE de Jonathan Tropper, au style également très cinématographique.

I’M ON FIRE dans PALOMBELLA ROSSA de Nanni Moretti
© RAI / Bruce Springsteen & The E Street Band

Bien évidemment, devant tant de succès, il fallait bien que Le Boss se confronte à un exercice loin d’être évident : l’écriture de chansons originales pour des films. Son premier essai est un coup de maître. À la demande de Jonathan Demme, il compose STREETS OF PHILADELPHIA en 1993, comme titre-phare du film PHILADELPHIA. C’est un succès immédiat qui lui vaudra un oscar. À partir d’une mélodie dépouillée et de paroles simples, la chanson restitue le ton mélancolique du film, et porte son attention sur l’homme de la rue. Le clip réalisé par Jonathan DEMME lui-même, voit le chanteur déambuler dans les rues quasi-désertes, à l’exception de quelques laissés-pour-compte, de la ville de Philadelphie.

STREETS OF PHILADELPHIA
© TriStar Pictures / Bruce Springsteen et Jonathan Demme

Fort de ce coup de maître, le compositeur va récidiver avec MISSING pour le film CROSSING GUARD de Sean Penn. Sean Penn encore, mais cette fois-ci acteur dans DEAD MAN WALKING de Tim Robbins avec une nouvelle composition originale du Boss. Puis THE WRESTLER clôturant le film éponyme de Darren Aronofsky en 2008. Bruce Springsteen se fait rare mais sait choisir ses projets avec des films sortant des standards d’Hollywood. Ses textes illustrent une nouvelle fois l’américain ordinaire, l’ouvrier qui se bat pour vivre ou survivre ou en quête de rédemption comme dans THE FUSE (disponible dans l’album du renouveau THE RISING), pour le très mésestimé film de Spike Lee, LA 25e HEURE.

Et la composition complète d’une bande son ? Figurez-vous qu’elle existe… mais pas le film. Entre 2005 et 2006, Bruce Springsteen a enregistré 11 titres, dont certains sans texte, qui auraient dû constituer l’OST d’un western spirituel. Ces morceaux ont été rassemblés dans l’album FAITHLESS, faisant partie du coffret TRACKS II : THE LOST ALBUMS sortie en juin 2025.

Nebraska
©Bruce Springsteen

Pour finir sur le thème contribution avortée, rappelons-nous que la première version de BORN IN THE U.S.A, en acoustique conçu pendant NEBRASKA, est née d’un projet de film que Paul Schrader développera sous le titre ELECTRIC BLUE ; Schrader envisageait Springsteen comme acteur. Le thème n’est pas un hymne patriote mais le retour brisé d’un GI du Vietnam, à l’ADN profondément cinématographique.

Que ce soit par les images provoquées par l’écoute de ses chansons, l’utilisation de sa musique dans les films, son influence sur les cinéastes, ou ses propres contributions à des bandes sonores, Springsteen a laissé une marque indélébile sur le cinéma. Cette relation réciproque n’a cessé d’évoluer et de s’enrichir au fil des décennies, mais elle est restée constante, prouvant que Bruce Springsteen est bien plus qu’un simple musicien de Rock’n Roll. Au crépuscule approchant d’une carrière immensément riche, Bruce Springsteen est désormais considéré comme un conteur visuel exceptionnel dont les mots ne cessent de raisonner autant en musique que sur pellicule.

(a) Ed Illustratrice

La BO : DEAD MAN WALKING par Bruce Springsteen

26 comments

  • zen arcade  

    Bravo Fletch.
    Superbe article, très complet.
    J’apprécie particulièrement la première partie où tu évoques le côté narratif et très visuel des textes de Springsteen (particulièrement marqué dans la période de grâce qui va de 1975 à 1984).
    La période où il fait évoluer sa plume de plus en plus vers l’épure (après deux premiers albums logorrhéiques sous influence Dylan pas très bien digérée) jusqu’à culminer avec le génial Nebraska.
    Tiens sinon, connais-tu l’anecdote selon laquelle l’improvisation de De Niro dans Taxi Driver avec son You talkin’ to me est inspirée d’un concert de Springsteen auquel avait assisté De Niro ?

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour Zen.

      je ne connaissais pas cette anecdote. Merci de l’avoir cité, elle complète bien le propos de l’article.

      J’en avais une autre, que j’ai retirée : La plupart (à relativiser) des films d’Adam Sandler ont un morceau de Bruce Springsteen

  • JB  

    Merci pour ce beau parcours que j’avais découvert en avant première et lu avec plaisir, malgré ma méconnaissance crasse de l’œuvre de ce Bruce Boss si exécré par notre Boss Bruce (Hormis Philadelphia / Streets of Philadelphia, je ne connais quasiment rien de ces chansons et films, malgré un vague souvenir de COPLAND).

    • Fletcher Arrowsmith  

      Merci JB pour l’aide apportée sur la première version.

      En espérant que tu seras peut être plus attentif aux musiques du boss, notamment dans les films ( c’est un des artistes les plus utilisés).

      J’aime beaucoup l’utilisation de I AM ON FIRE sur le film italien de Nanni Moretti.

      • zen arcade  

        « J’aime beaucoup l’utilisation de I AM ON FIRE sur le film italien de Nanni Moretti. »

        Ah ben oui.

  • Eddy Vanleffe  

    Voilà ce que je pourrais qualifier d’illustre inconnu…
    Il est super célèbre mais je ne connais rien de lui, à part deux trois tubes et qu’il passe pour être engagé…le reste….
    et je réalise que dans la même catégorie Je ne connais quasiment rien de Bob Dylan, de Neil Young, de Johnny Cash…
    N’étant pas sensible au rêve américain, je l’attribue peut être à cela à moins que ce ne soit un de ces chemins qu’on emprunte jamais dans une vie…
    L’article vient donc à point pour combler des lacunes et pourquoi pas une curiosité pour une future écoute…

    • Fletcher Arrowsmith  

      Salut Eddy.

      Pas de top10 mais une approche plus cinématographique. Comme justement signalé par Zen la « meilleure » période du boss se trouve entre 1975 et 1984. J’ajouterais également ghost of Tom Joad, parfait jumeau de Nebraska.

      • zen arcade  

        Le Springsteen période classique, c’est la période qui va de Born to run en 1975 à Born in the USA en 1984 (même si ce dernier est malheureusement plombé par la production bling bling de ces années-là). On passe du romantisme échevelé de Born to run avec sa production spectorienne qui y va plein pot, aux premier désenchantements du beaucoup plus sec Darkness on the edge of town, puis le double album bicéphale The river avec sa production chaude, ses rocks imparables et surtout ses morceaux intimistes et mélancoliques, pour aboutir au terrifiant Nebraska qui se termine par cette magnifique ode à la résilience qu’est Reason to believe.
        « Congregation gathers
        Down by the riverside
        Preacher stands with a bible
        Groom stands waitin’ for his bride
        Congregation gone, the sun sets
        Behind a weepin’ willow tree
        Groom stands alone and watches the river
        Rush on so effortlessly
        Wonderin’
        Where can his baby be
        Still at the end of every hard-earned day
        People find some reason to believe »

        Ce mec, qui a attendu sa mariée qui n’est pas venue, tu le vois, t’es avec lui, tu ressens ce qu’il a ressenti. Tu vois cette rivière, ces berges, ce saule, ce coucher de soleil. Et tu le vois d’autant mieux parce que, et c’est là tout l’intérêt de l’article de Fletch, tu l’as déjà vu au cinéma.
        Et puis t’as le truc qui tue « Groom stands alone and watches the river rush on so effortlessly ». Ce contraste entre sa vie qui part en couilles et la rivière qui, elle, trace sa voie sans effort. Et la manière dont il le chante est prodigieuse, en marquant une légère pause après « rush on » et en laissant couler ensuite « so effortlessly ». C’est magique, c’est le truc qui touche pas terre, c’est touché par la grâce. C’est la marque d’un artiste au sommet de ses moyens.
        Et c’est comme ça tant de fois dans cet album et dans les autres albums de cette période que c’en est presque extraterrestre. En fait, c’est juste du génie.
        Je pourrais parler pendant des heures de Springsteen et des disques de cette période. Je pourrais écrire des pages rien que sur l’accélération du tempo au moment de « But I remember us riding in my brother’s car… » dans la chanson The river. Ca me touche au plus profond.
        Mais bon, y a aussi plein de trucs bien dans sa disographie en dehors de cette période-là. Et The ghost of Tom Joad, comme le signale Fletch est également un album majeur.

        • Fletcher Arrowsmith  

          Je savais que THE RIVER était ta chanson préférée. Dans la première version de l’article elle était en BO à la fin. Puis j’ai hésité à la prendre comme exemple à la place de JUNGLELAND. Mais comme Bruce me l’a justement signalé, l’objectif n’était pas de faire un best of ou un top.

          J’aime beaucoup les titres de BORN IN USA dont les structures romancées sont mises en valeur dans LE LIVRE DE JOE de Jonathan Tropper (il me semble qu’elles y sont presque toutes). Je pense notamment à I M ON FIRE mais aussi BOBBY JEAN ou encore MY HOMETOWN.

          • zen arcade  

            Bobby Jean, c’est une merveille.
            Et Downbound train est une des plus belles chansons de Springsteen.

          • Jyrille  

            Tout à fait d’accord avec vous les gars. Et même si BORN IN THE USA est en effet plombé par la prod, je suis fan de quasi tous les titres et Bobby Jean est une de mes préférées.

  • JP Nguyen  

    Bigre, Springsteen et le cinoche, je ne me serai pas douté de l’ampleur de la chose : ton article est une belle mise en perspective.

    Je n’ai jamais vraiment accroché avec ce chanteur, ma connaissance de son répertoire reste ultra-limitée.
    Toutefois, pour donner un autre exemple de la « prédisposition » de ses chansons pour compléter les scènes filmées, je me souviens d’un épisode de la série COLD CASE où tous les les morceaux étaient de Springsteen. C’était assez rare pour la série, car d’habitude les chansons étaient de divers artistes et plutôt choisies pour illustrer la période temporelle concernée.

    FUN FACT : je ne réalise qu’aujourd’hui que Bruce (Tringale) avait mal tapé ton nom dans les tags. Tu es renommé Fletcher Arrowmsith, en espérant que tu ne finisses pas par basculer du côté obscur…

    • Fletcher Arrowsmith  

      COLD CASE : Saison 3 épisode 8. bien vu, Ma femme me l’a rappelé récemment, étant tombé dessus.

      SHOW ME A HERO est construite de la même façon. La mini-série est top en plus.

  • Fletcher Arrowsmith  

    En bonus, les lignes que j’avais écrites sur le film de Scott Cooper : SPRINGSTEEN : DELIVER ME FROM NOWHERE.

    Juste retour des choses c’est autour de la difficile genèse de NEBRASKA, qu’est construit le film de Scott Cooper : SPRINGSTEEN : DELIVER ME FROM NOWHERE. Bruce Springsteen sort éreinté de la tournée de THE RIVER. Isolé, il se pose beaucoup de questions et va en fait rentrer dans une phase de dépression qui accouchera dans la douleur de 2 magnifiques albums : NEBRASKA puis BORN IN THE U.S.A.

    Sortant des sentiers battus, le film n’est pas une énième biographie. Il se focalise sur une parenthèse charnière et méconnue du Boss, moment de repli intérieur où l’artiste, alors au sommet de sa notoriété, choisit volontairement de faire silence, de s’isoler et de tenter de faire la paix avec son passé, notamment sa relation compliquée avec son père évoquée dans MY FATHER’S HOUSE. Le film est porté par les performances solides de Jeremy Allen White (THE BEAR) dans le rôle-titre et surtout Jeremy Strong (SUCCESSION) qui incarne Jon Laudau le manager sans qui rien n’aurait été possible. Leur silence et leur regard tout en complicité portent une grande partie du film.

    Si le film n’évite pas certains travers dans sa réalisation, comme les flashbacks en noir et blanc, un peu trop nombreux, ou encore une romance assez éculée dans son déroulement, il sait surprendre avec une caméra qui sait se faire discrète pour mieux s’attarder avec pudeur dans des espaces presque vides, ces mêmes grands espaces entourant les routes américaines du Nebraska. Le film n’est pas bavard et évite de dresser un catalogue des années 80. Il offre un portrait étonnant de l’homme plutôt que de la bête de scène. En cela il saura en décevoir certains mais en intéresser beaucoup d’autres par une réelle volonté de direction artistique fidèle à NEBRASKA. D’une durée de 2h, SPRINGSTEEN : DELIVER ME FROM NOWHERE se présente à l’arrivée comme une film sur le processus de création et la douleur qu’il engendre. La projection terminée, on n’a pas envie d’applaudir ; on a envie d’écouter. De réécouter, même, ces chansons sèches comme du bois mort qui flambe longtemps à l’image de NEBRASKA.

    • zen arcade  

      Pas vu le film. Aucune envie de le voir mais merci pour ta review.
      L’album Nebraska se suffit pour moi à lui-même et j’ai un rapport tellement proche avec ces chansons que je n’ai pas envie de le polluer avec la vision de ce film.

      Sinon, pour le rapport père / fils, My father’s house est une magnifique chanson. Mais que dire de Independance day ? Un monument.

  • Présence  

    La musique de Bruce Springsteen se définit essentiellement par des textes représentant la lutte des classes et les marginaux avec, en toile de fond, le rêve américain. – Même si l’accompagnement musical de ses chansons est rarement à mes goûts, ces thèmes et la structure narrative très cinématographique avec une caractérisation des personnages, des décors et des paysages (que tu évoques plus loin) m’ont séduit et m’ont permis d’apprécier ses plus grands titres, avec cette interprétation un théâtrale et exagérée.

    L’influence de Bruce Springsteen sur le cinéma : n’étant pas cinéphile je n’avais pas conscience de cette dimension de l’œuvre de Springsteen.

    Que ce soit par les images provoquées par l’écoute de ses chansons : dans ce registre, The River fonctionne parfaitement pour moi, avec l’évocation de cette existence toute tracée dans la presque pauvreté.

    J’apprécie également les quelques tentatives de Bon Jovi pour se rapprocher de ce registre (Dry county par exemple), un peu plus Hard, un plus Spectacle que Springsteen. Et bien sûr les titres de Bob Dylan quand il raconte une histoire, en particulier Hurricane sur le boxeur Robin Carter.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour Jean.

      Merci d’avoir cité Dylan, car si les deux artistes sont souvent comparés, l’écriture de leurs chansons sont bien différentes. Hurricane, dans l’oeuvre de Dylan, est une exception. L’écriture de Dylan, est faite de métaphores, de poèmes et autre figures de style allégoriques. C’est un troubadour dont la parole se veut universelle et amène à la réflexion s’inscrivant dans le mouvement de la contre-culture.

      Springsteen lui fait dans le témoignage et dans la reconstitution des faits. C’est un rendu plus brut, plus dur également, qui s’accorde bien avec l’objectif d’une caméra. La comparaison avec Steinbeck ou Dorethea Lange se tient.

  • Ollieno  

    Très bon article ..

    même si concernant Copland, je ne suis pas sur que ce soit Stallone ou Mangold qui font un « Nod » au Boss , ou le fait que , pour moi, j’ associe le choix, au fait que l’histoire se déroule dans le New Jersey …. et quiconque connaît un tant soit peu le Boss, connaît les liens avec le NJ. (Ce qui explique aussi la présence de titres de Springsteen dans d’autres film qui se déroulent dans le New Jersey .. Risky Business me vient à l’esprit … vu que c’est l’un des rares films ou je supporte Tom Cruise).

    J’ai toujours le maxi Glory Days… avec Stand on It et the river en face B. (Entre autre)

  • Tornado  

    C’est un très chouette article, qui coule de source et qui s’impose immédiatement comme une sorte de bible pour bien faire connaissance avec l’artiste.
    Jusqu’ici je n’aimais de Springsteen que STREETS OF PHILADELPHIA. Je suis bien content que l’article se focalise en premier lieu sur les ballades du même genre. Du coup j’ai bien aimé toutes les chansons, à l’exception de la première. Et du coup mon impression sur les chansons rock du boss ne change pas : Comme je n’écoute pas les paroles, je m’y ennuie au possible. Les arrangements minimalistes, la voix atroce et la mélodie basique me rendent le truc interminable. Mais encore une fois ses ballades sont chouettes.

  • Bruce Lit  

    Bel article Fletch, qui me conforte sur ce que je savais déjà : Sprinsgteen est un brave type, talentueux et intègre. En gros, avec des gens comme lui ou Patti Smith, la musique ne fait de mal à personne avec sa conscience sociale dans un pays qui en a toujours eu besoin. Je comprends que ce type soit un héros dans son pays.
    Reste que sa musique me gonfle, ses interprétations souvent poussives, sa générosité qui déborde de partout et, disons-le, ses arrangements pompiers. C’est paradoxal, puisque j’aime bcp Johnny qui lui en comparaison, tenait une caserne, hein…
    Rien que les extraits proposés me hérissent le poil et je n’ai pas vu les films dont tu parles (à part COPLAND).
    Autant Dylan me touche pour sa portée universelle, autant Springsteen est sans doute trop américain pour moi. De lui, je ne supporte que PHILADELPHIA qui est minimaliste et THE RIVER.
    Je me rappelle qu’ado, je prenais un bain en écoutant son triple live. Bon dieu, je n’en pouvais plus, ça dégoulinait de partout, et je n’ai pas changé d’avis.

    Reste que l’homme m’est très sympathique et que probablement, éprouverais-je un zeste de tristesse lorsqu’il disparaitra. Voire de culpabilité…

    • Fletcher Arrowsmith  

      Salut Bruce.

      Mes yeux saignent de lire une comparaison avec Johnny (que je déteste, surtout l’homme). Rien à voir, ;autant artistiquement (Springsteen est quand même un compositeur hors pair) que par les valeurs portées (clairement prochent des tiennes, si je ne me trompe pas).

      Je pense réellement qu’une part du public français se trompe sur ce que représente Bruce Springsteen vis à vis de l’Amérique. BORN IN USA et notamment son utilisation volée par Reagan ont clairement porté cette image erronée. Alors que quand on sait de quoi parle cette chanson et qu’au départ (comme indiqué dans l’article) le titre est acoustique et minimaliste.

      Springsteen n’est pas un Captain America avec une guitare au lieu d’un bouclier.

      Après au niveau de la voix et de la musique, tout est une histoire de goût et de couleurs…

      • zen arcade  

        Il y a un malentendu, c’est certain. Et quand on n’accroche pas plus que cela à la musique, voire même pas du tout, il est évidemment difficile de gratter un peu pour passer au-delà des fausses idées véhiculées à propos de la musique de Springsteen.
        C’est comme cela, et je ne le reproche pas à ceux qui restent à la surface des clichés, comme Bruce (celui d’ici 🙂 ) plus haut, qui raconte un peu n’importe quoi.

        « Sprinsgteen est un brave type, talentueux et intègre. En gros, avec des gens comme lui ou Patti Smith, la musique ne fait de mal à personne avec sa conscience sociale dans un pays qui en a toujours eu besoin. Je comprends que ce type soit un héros dans son pays. »

        Ouille ouille ouille.
        Désolé mais je trouve ça tellement à côté de la plaque.

  • Bruno. :)  

    Ah ben tiens : grâce aux deux derniers commentaires, qui résument (en connaissance de cause) ce que la musique et le bonhomme m’inspirent depuis toujours, mais d’un point de vue beaucoup plus superficiel (uniquement ce que j’en ai lu, vu et entendu via les média), je me sens moins seul, du coup.
    Super article, n’empêche : j’ai (évidemment !) appris plein de trucs.
    … Si seulement j’arrivais à me souvenir du quart…

  • Jyrille  

    Salut tout le monde, désolé pour le retard mais je suis bien occupé et quand je ne le suis pas je ne suis pas intellectuellement disponible… Je voulais donc du temps pour profiter de cet article. Je ne suis pas un grand connaisseur du boss mais je l’adore depuis que j’ai eu le déclic avec son live à New York de 2001. Que de bons albums, que de grandes chansons. Et quelle personnalité admirable.

    Par contre comme je déteste les biopics en général, je n’ai pas tenté le visionnage du film. Peut-être quand il sera disponible sur les plateformes. Je ne me souvenais pas du tout de son apparition dans HIGH FIDELITY. Un bon petit film mais j’avais surtout adoré le livre.

    J’adore ta signature qui fait directement référence à mon album préféré de Springsteen. Je n’avais jamais réfléchi à ce lien avec le cinéma mais ça semble évident après t’avoir lu. Mais je crois que c’est Scorcese qui a réalisé le clip de DANCING IN THE DARK non ?

    Je n’avais jamais entendu parler de la mini série de David Simon, il faut que je la voie ! Où est-ce disponible ? Je ne me souviens pas de quel album est tiré GAVE IT NAME.

    Je n’avais pas du tout noté les films que tu cites. Jamais entendu parler de MUSIC OF MY LIFE par exemple et je n’ai jamais vu un seul film de Nanni Moretti.

    JUNGLELAND en live c’est une évidence, toute la puissance du E Street Band avec une énorme charge émotionnelle. C’est tiré du live dont je parle au-dessus je crois. HIGHWAY PATROLMAN c’est une peinture aride et je dois toujours écouter la ressortie de NEBRASKA. STREETS OF PHILADELPHIA est un petit miracle. Je n’avais pas accroché à la première écoute et puis j’ai compris l’intention sociale et depuis, je la préfère de loin à la PHILADELPHIA de Neil Young sur le même film.

    youtube.com/watch?v=IHpQFF_Et4s

    J’avais bien aimé DEAD MAN WALKING mais je ne l’ai jamais revu depuis le ciné. Un peu trop déprimant. Mais j’ai usé la BO que j’ai en CD. Le titre du Boss est encore magnifique. Je suis d’accord, THE RISING est un très bon disque.

    Super article Fletcher, avec des tonnes de pistes et une conclusion à laquelle je souscris totalement. Merci pour tout ça, surtout que j’apprends plein de choses !

    Et bravo à Ed pour le dessin, comme d’hab.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Merci Cyrille pour la lecture.

      GAVE IT NAME est signalé, présent sur TRACKS, album avec des titres inédits sorti à la fin des années 90. il existe en coffret collector 4 CD, un must mais introuvable désormais, ou en album avec une sélection du coffret.

      C’est bien Brian De Palma qui réalise le clip de DANCING IN THE DARK. Scorsese a réalisé BAD de Michael Jackson.

      Il est très très bon le live de 2001 à New York City avec notamment le titre AMERICAN SKIN (41 SHOTS) que les forces de l’ordre ont peu apprécié…

      Pour le film, ce n’est pas réellement un biographie. J’ai laissé ma critique dans un post plus haut.

      Et j’en profite également pour remercier Ed pour le dessin.

      • Jyrille  

        Ah oui, désolé je n’avais pas compris pour TRACKS. Je ne l’ai pas écouté, il faut que je le fasse si il est dispo sur les plateformes. Par contre j’avais beaucoup écouté sa version courte, 18 TRACKS. Je suis également très fan de AMERICAN SKIN. Sa version studio est pas mal d’ailleurs.

        Tu m’apprends vraiment un truc pour le clip, j’étais persuadé que c’était Scorcese (je m’en souvenais pour BAD aussi).

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