Spider-Man Noir par Andrea Broccardo et Erik Larsen
Un article de Sammuel Pequignot
VO : Marvel
VF : Panini

La satanée continuité marvelienne est riche d’étranges résultats et d’absolus ratages mais celui-là est exemplaire …
Tout avait pourtant bien commencé, surtout pour ceux qui en avaient soupé du Spider-Man adolescent, trop privilégié ces dernières années alors que sa vie adulte possède au moins autant d’intérêt pour la fiction super-héroïque.
Le multivers était donc une bonne alternative. Les années 30 et ses tensions autant économiques que géopolitiques entourant, désormais, un héros de série noire n’ayant pas besoin de symbiote pour le devenir et n’étant pas seulement armé de ses pouvoirs.
Ce spider-verse partant de zéro et cette totale liberté ajoutée, bien sûr, au talent de David Hine et Carmine Di Giandomenico, font du premier volume un chef-d’œuvre à lire et à relire. Un polar sans concession dont les couleurs n’existent que pour signifier la noirceur. Tout est différent mais l’équilibre des meilleures aventures de l’acrobate new-yorkais est respecté. La vie de Peter et l’évolution des personnages avec le récit prenant le pas sur les scènes d’action jamais gratuites. Mais hélas chez Marvel, réussite rime, souvent, avec suite et embarque, donc, dans un tout autre univers ce même multivers …

Vient alors un second tome plus proche du Superman des frères Fleischer, du film de Kerry Conran « Captain Sky et le Monde de demain » et, bien sûr, Indiana Jones, où Parker quitte ses buildings pour d’autres décors plus diversifiés. Un mélange qui pourrait ressembler au « cadavre exquis » typique du scénariste en roue libre mais qui garde ici autant sa noiceur que sa cohérence … même s’il reste en-dessous de son prédécesseur.
Mais ces deux volumes seront hélas suivis des mauvais trips LSD et films animés préférés des ophtalmologistes à côté desquels Barbie ressemble à Lauren Bacall, j’ai bien sûr nommé « Spider-Man New Generation et Across the Spider-Verse ». Cocktail foutraque où le pire côtoie le meilleur en moins bien, donnant tout au grand public qui en veut toujours plus et pousse à trop en faire de peur de ne pas en avoir assez. Spider-Man noir s’y retrouve logiquement coincé, servant le dessein de celui qui s’accapare l’œuvre d’autrui pour mieux la bousiller à défaut de l’égaler.
« L’affaire Gwen Stacy » sortie, opportunément, après ce bazar et avant la diffusion de « Spider-Noir » sur Amazon Prime, se retrouve donc écartelée entre toutes ces visions censées rimer au départ avec liberté de création.

Car mélanger les ingrédients ne suffit pas, l’équilibre et le dosage sont, au moins, aussi importants et on est, ici, forcé de constater que le compte n’y est pas.
Tout était pourtant bien parti, Andrea Broccardo était la bonne personne pour aller encore davantage vers le pulp mais c’était sans compter sur le scénariste Erik Larsen, apparemment en emploi fictif.
La référence aux aventures pixellisées du Spider-Verse et à son cochon costumé entame d’entrée la crédibilité (en un seul mot) du récit.
Si certains auteurs prennent leurs lecteurs pour des idiots, d’autres les prennent aussi pour des amnésiques et leurs rappellent sans cesse les bases de l’univers spider-maniaque, comme son mantra « grand pouvoir, grandes responsabilités » martelé comme un yogi n’arrivant pas à se concentrer pour quitter sa réalité.
La présence des nazis est vaguement expliquée par un caillou venant d’on ne sait où et faisant on ne sait quoi mais cela ne trompe personne. Ils ne sont là que pour rappeler le contexte historique et obéir au cahier des charges de ce Spider-Verse désormais aussi casse-tête que l’original.
Jamais la BD ne trouve vraiment l’univers ni les genres qu’elle est censée incarner et se trouve, régulièrement, obligée de tendre les plus grosses ficelles pour réveiller les amateurs …
Grands auteurs de science-fiction cités gratuitement pour s’acheter à peu de frais une crédibilité. Scène d’une page dans un club de jazz avec name dropping à la clé où le héros sort des noms de jazzmen comme un politicien en campagne récite les éléments de langage de son communiquant. Premières apparitions des « love interest » en vamps iconiques de film noir arrivant dans le bureau du détective. Pourquoi Mary-Jane est en tenue de soirée ? D’où revient-elle ? Avec qui ? On n’en saura pas plus.

Autre caractéristique du film noir, les pensées du héros perdent tout sarcasme ou vision sociétal pour un rôle purement explicatif, rabâchant sans vergogne l’histoire pas vraiment animée ou comment occuper le lecteur pour mieux lui cacher qu’il ne se passe pas grand chose.
Erik Larsen ne cesse, en effet, d’y répéter ce que son scénario ne parvient pas à montrer et semble aussi perdu que le héros et le lecteur réunis.
Sans oublier ce découpage à la machette sans progression ni transition. Quand l’enquête avance et que Peter comprend enfin quelque chose, ça arrive toujours subitement sans qu’on assiste au cheminement intellectuel ni même au début de la réflexion.
Même problème pour les scènes d’action arrivant tout à coup sans préparation pour le lecteur ou le héros … Ce dernier passant, en une page, de détective introverti à grande gueule adepte des blagues à deux balles lors de combats aussi omniprésents que soporifiques n’ayant même, parfois, aucun lien avec l’histoire. Les bad guys apparaissent sans présentation puis la marmaille toujours présente raconte ce qu’il s’est passé au héros plus ou moins assommé et au lecteur plus ou moins assoupi.
La psychologie est aux abonnés absents et les relations se font et se défont soudainement. L’innocente orpheline se livre physiquement sans aucune montée de tension et laisse juste à penser qu’elle a bien caché son jeu. Pendant que les proches du héros le connaissant depuis toujours, ou presque, le croient sans hésitation coupable des crimes dont il est, injustement, accusé sans que ce dernier leur en veuille après que son innocence soit, rapidement, prouvée.
Tout se passe toujours très vite, des personnages importants pour la résolution du récit ne sont présentés que quelque pages avant sans que leur présence n’ait d’autre fonction. Des antagonistes apparaissent et disparaissent sans aucun lien ou presque avec l’histoire, ni autre intérêt que d’offrir une nouvelle scène d’action sans autre enjeu que de voir gagner le héros et montrer une énième fois que c’est lui, le héros.
Le dessin de Broccardo est très bon, surtout au début quoiqu’un peu raide dans certains combats, et fait le job sans éviter ces cadrages et prises de vues excessivement dynamiques masquant mal une histoire apathique. Mais ça se corse lorsqu’il est remplacé, l’espace d’une troisième partie, par une Monika Cresta visiblement peu impliquée et ayant peut-être conscience que cette histoire n’y restera pas … dans l’histoire. Un trait bâclé et désincarné à la limite du mauvais croquis et un manque évident d’implication dans l’œuvre repoussant l’œil le plus indulgent.
Voilà ce que ça donne quand on ose plus rien faire à force de vouloir contenter tout le monde. Plaire à certains sans déplaire à d’autres et produire pour cela un travail oubliable destiné à encombrer les rayons des libraires puis des bacs à soldes. Pas de parti pris, juste le populisme de celui qui donne ce qu’il veut au lecteur sans jamais chercher à le surprendre. Le rabaisser pour ne plus avoir à s’élever et rester dans le confort lucratif de celui qui se met au service du plus grand nombre.
Tout ça pour quoi ? Profiter d’un succès et promouvoir une série … Résultat de tout ce travail : rien n’est aboutît, Amazon Prime vient d’annoncer l’arrêt de la série et le premier Spider-Man noir se retrouve sacrifié sur l’autel du grand public. Quel gâchis.


Merci pour cette lecture !
Le changement d’orientation est malheureux, mais attendu, DC comme Marvel tentent de rapprocher les récits comics de ce que les spectateurs ont appréciés dans l’espoir de mieux vendre…
Larsen, je ne le connais pas sur des récits noirs et sérieux. Par contre, des aventures un peu foutraques, de la chasse aux nazis, ça ressemble plus au créateur de Savage Dragon…
Hello Samuel et bienvenue. J’ai bien aimé le ton de l’article. On y perçoit toute ta déception. C’est vrai qu’un Spider-Man adulte et mature manque cruellement, à Marvel comme au MCU. Je n’ai pas encore lu le volume mais je redoutais le pire en voyant Larsen au scénario. Comme McFarlane, il n’est pas scénariste et leurs créations ne sont jamais meilleures que quand un vrai auteur s’en occupe et généralement ça se voit. Le problème de Marvel est finalement le même que le MCU. A vouloir contenter tout le monde et n’offenser personne, on produit une bouillie infâme qui ne ressemble à rien et tout finit par se ressembler, sans saveur. Sur la première image (justement), les antagonistes me font penser à Grifter des WildCats. Il règle ses comptes en voulant tuer symboliquement Jim Lee, ancien comparse et boss de la Distinguée Concurrence le père Larsen ? Bel article à nouveau.