La Somme des parties (UNIVERSAL MONSTERS : FRANKENSTEIN par Michael Walsh)

Frankenstein par Michael Walsh

Un article de JB VU VAN

VO : Image Comics

VF : Urban Comics

L’homme morcelé
© Image Comics, Urban Comics

Cet article portera sur la mini-série UNIVERSAL MONSTERS: FRANKENSTEIN en 4 numéros, publiée en 2024. Ce titre est écrit et illustré par Michael Walsh et mis en couleur par Toni-Marie Griffin. La série a été publiée par Urban Comics en 2025 dans un album intitulé FRANKENSTEIN sous une traduction par Arnold Petit, dans la collection UNIVERSAL MONSTERS.

Un jeune orphelin, Paul, se recueille sur la tombe de son père lorsqu’il entend des hommes approchés. Il se cache et est alors témoin d’une scène horrifiante : le cercueil de son père est exhumé et son corps emmené. Il suit les profanateurs de sépultures jusqu’à un château lugubre où il découvre une sinistre expérience : Henry Frankenstein, fils du baron local, s’apprête à donner la vie à une créature reconstituée à partir de plusieurs cadavres, dont celui du père de Paul. L’enfant sera témoin de la naissance du Monstre et de la tragédie suit son évasion.

L’humain réduit à des morceaux de viande
© Image Comics

Le film FRANKENSTEIN de 1931 aura irrémédiablement marqué l’imaginaire populaire. Depuis l’interprétation de Boris Karloff, le Monstre reste dans les esprits une brute quasiment muette, violente et incomprise, plutôt que la créature autodidacte, érudite et polyglotte imaginée par Mary Shelley que son créateur poursuit jusqu’au bout du monde. En effet, la version Universal de cette histoire est surtout une interprétation d’une pièce de théâtre, Frankenstein: An Adventure in the Macabre, qui condense et simplifie l’œuvre de Shelley.

À l’image du DRACULA de James Tynion IV, ce FRANKENSTEIN suit l’intrigue du film de James Whale d’un point de vue distant. Ici, il s’agit principalement du jeune Paul, créé pour l’occasion par Michael Walsh, mais on suit ponctuellement celui de Fritz, l’assistant bossu du Docteur Frankenstein. Le personnage reste violent et à l’origine de la révolte du monstre, mais Michael Walsh profite de l’occasion pour développer sa personnalité et justifier ses actions. Fritz devient presque un double de la créature, non comme expérience scientifique mais en tant qu’individu recueilli par Henry Frankenstein alors qu’il vivait de restes dans un cimetière. Il projette sur la Créature son propre sentiment d’infériorité et reproduit la violence morale qu’il subit. Henry Frankenstein, savant fou basique, gagne également une motivation tragique à son obsession à vaincre la mort.

Quel est le cerveau le plus malade ?
© Image Comics

La minisérie a une structure particulière : chaque numéro se focalise sur une partie du corps du Monstre et sur son origine : ses mains, celles d’un policier, vigoureuses et capables de violence mais aussi d’affection envers son fils Paul. Son cerveau, celui d’un meurtrier en série mort dans les flammes. Son cœur, celui d’un soupirant, rival rejeté de la fiancée d’Henry, Elizabeth. Enfin, les yeux d’un dément, condamné à la potence. Plusieurs passages laissent entendre que ces membres et organes ont une mémoire émotionnelle. Le monstre sert tendrement la main de Paul et, dans une déviation par rapport au film, porte la main d’Elizabeth sur son cœur lors de leur confrontation. Une idée déjà suggérée dans le film lorsque la Créature tue Fritz par pendaison, reflétant la cause de la mort de l’un des cadavres qui le constituent. Cependant, l’expérience contre-nature de Frankenstein les a corrompu : les mains du père noient une enfant par accident, ces mêmes mains d’un policier commettent plusieurs meurtres.

Mais ces éléments décrivent tout autant Henry Frankenstein : ce sont ses mains qui créent le Monstre (qu’il décrit comme son enfant durant leur ultime confrontation), son cerveau qui refuse de reconnaître le danger que pose la Créature, son coeur qui se ferme à l’humanité (l’extraction du coeur utilisé pour la Créature est mis en parallèle avec un vol de portefeuille), et les yeux qu’il recueille pour sa création ont des pupilles vertes identiques aux siennes. La couverture du numéro final est explicite sur cette transposition et montre Henry derrière le masque de son Monstre.

Un cauchemar gothique
© Image Comics

Le FRANKENSTEIN de Michael Walsh est le type de comic book qui s’enrichit à chaque relecture. Ma première découverte m’a permis de trouver en Paul un avatar du lecteur, qui s’apitoie sur le Monstre et juge son créateur, Henry. Dans un deuxième passage, je note que le titre s’applique à d’autres personnages lorsque Fritz saisit de ses mains Paul et promet de le corriger pour en faire “un gentil garçon”. Une troisième me fait réaliser qu’une narration parallèle se crée avec les flashbacks, liant chaque cadavre utilisé pour créer le Monstre dans un même fil narratif et racontant à rebours l’obsession croissante de Frankenstein et son détachement progressif. Plutôt que d’en faire un inventaire à la Prévert, je vous invite à lire et relire cette adaptation.

Au niveau graphique, Michael Walsh sait se montrer éclectique (il a déjà traité d’un humain synthétique dans la série VISION de Tom King). Il reproduit fidèlement certaines scènes du film, notamment le corps inanimé d’Elizabeth après sa rencontre avec le Monstre, inspirée du Cauchemar de Fussli. Walsh évoque également la découverte progressive de la Créature, d’abord vu de dos avant de se retourner pour se révéler complètement. Dans la préface, l’auteur-artiste indique qu’il voulait absolument participer à ce projet en raison de son amour pour le body-horror et le cinéma de genre. De fait, Walsh se plaît à montrer la mise en place du cerveau en pleine page, et au détour d’une case montre que les individus ne sont que des pièces détachées pour le Docteur lorsque Paul découvre un amas de membres séparés de leurs corps. Il rend également hommage au cinéma expressionniste lors de la pendaison du dément dont Henry prend les yeux par une référence à une scène onirique du Metropolis de Fritz Lang (la danse de Maria).

Fritz Lang, es-tu là ? © Image Comics

La gestion des couleurs par Toni-Marie Griffin est également importante en termes de narration. De manière générale, une couleur domine la scène, retranscrivant l’aspect monochrome du film original en y insufflant une ambiance, un sentiment. Les scènes du château qui sert de laboratoire à Henry sont noyées d’un vert cadavérique, étouffant, auquel s’oppose le rouge passion des moments où Elizabeth tente de regagner le cœur de son fiancé. Lorsqu’Henry réalise son erreur à la mort de Fritz, les couleurs sont d’un bleu froid, la raison est de retour. Les actions frénétiques sont souvent entourées de jaune, à l’image des flammes qui terrorisent la Créature. Des tons mauves en début et en fin de récit indiquent le retour à la normale après la mort du Monstre.

La comparaison avec le DRACULA de James Tynion III est difficile à éviter. Graphiquement, les pages de Michael Walsh sont moins spectaculaires que les créations visuelles de Martin Simmonds, mais constituent un ensemble plus cohérent et narrativement significatif. Ce FRANKENSTEIN a surtout l’avantage d’approfondir la psychologie de personnages relativement creux dans le film d’origine par un jeu de parallèle entre les victimes qui ont permis de construire le Monstre et les divers personnages du récit. Le trait de l’artiste se confond avec la virtuosité de l’auteur, qui fait de la courte vie du Monstre une image miroir de la plongée d’Henry dans la folie qui l’a mené à réaliser son expérience. Si l’ouvrage m’a paru intéressant sans plus à la première lecture, j’y ai trouvé un élément supplémentaire, un tour d’écriture caché ou une subtilité visuelle à chaque fois que j’y suis revenu.

Un court moment d’innocence
© Image Comics

19 comments

  • NICOLAS  

    Merci pour ce bel article JB ça donne envie de la lire!

    • JB  

      Pour l’instant, j’aime beaucoup les propositions de ces Universal Monsters ! Il n’y a guère que la Créature du Lac Noir de Dan Watters qui soit à mon sens moins engageante car trop timide visuellement et narrativement par rapport aux 2 autres.

  • Maya  

    Merci JB, ton article m’a vraiment plu.

    Ça tombe bien, car j’étais curieux à propos de ce Frankenstein, ça vaut peut-être bien le coup d’explorer cette série Universal Monsters.
    Au moins, ça m’a permis d’en savoir un peu plus, et j’aime assez les illustrations de cette BD.

    J’avais raté celui sur Dracula, donc merci, je me suis mise à jour.

    • JB  

      À tenter. Depuis, j’ai lu d’autres Michael Walsh avec The Silver Coin et l’actuel Exquisite Corpses, j’adore le style.

  • JP Nguyen  

    Je ne connaissais pas du tout Michael Walsh (il aurait pas un frère qui s’appelle Brandon ?)

    Je me souviens avoir vu cette couverture en librairie.Tu vends bien ce Frankenstein mais j’ai aussi celui de David Sala à lire…

    • JB  

      J’ai l’impression que David Sala se focalise sur le Monstre, qui n’est ici finalement qu’accessoire.

  • Bruno. :)  

    Oh oui : c’est vraiment très joli.

    C’est donc essentiellement via les rapports entre les personnages, interactions plus profondes et aussi riches de sens scénaristique et dramatique vis-à-vis du déroulé du récit, que cette énième adaptation acquière un intérêt, si je t’ai bien lu -au delà du travail graphique, à priori très soigné.
    Ma foi : pourquoi pas ? Il y a tellement de thèmes différents à explorer dans cette œuvre, ce serait dommage d’en bouder une itération sous prétexte « d’avalanche » de versions.
    Je vais me le chercher sur le vouèbe. Merci pour l’info.

    Sinon, si la colorisation est absolument superbe de délicatesse (peut-être à cause de ça, d’ailleurs ?!), j’avoue trouver le dessin proprement-dit un peu impersonnel : l’encrage, notamment, rappelle (l’excellent) Paul Neary par moment ; avec une touche (presque, le punchy en moins) de Mignola… Les scans 2 et 3, par contre, c’est complètement autre chose : le 2 est plutôt Cartoony et stylisé/simplifié, quand le 3 semble essayer plusieurs choses à la fois… Je ne sens pas trop les personnages : gracieuses arabesques de trais, un peu trop maitrisées pour être franchement « parlantes ».
    Bon, c’est loin d’être mauvais : je fais juste mon pinailleur.
    Promis je reviens en parler dès que je le trouve.

    • JB  

      Promis, j’attends 🙂

  • Tornado  

    Un fort bel article, qui donne une furieuse envie de se jeter sur la lecture de la chose…
    Jusqu’ici je me suis tenu éloigné de ces adaptations d’un univers que j’adore… au cinéma.
    Je ne suis pas un amateur d’adaptations en règle générale. Mais bon, ça a l’air chouette quand même. Je me le note…

    • JB  

      Je serais curieux d’avoir ton ressenti, j’avais relu tes articles sur les Monstres Universal pour me mettre à jour !

  • Jyrille  

    Merci JB, je l’avais évidemment vue passer à l’époque tout comme le Dracula. Les dessins ont l’air pas mal du tout même si un peu classiques mais ce qui m’en a tenu éloigné pour le moment, c’est l’aspect adaptation de films. Je trouve le concept un peu étrange.

    Tout comme JP j’ai le Sala à lire mais tu donnes tout de même très envie avec tes réflexions sur Metropolis (bien vu) et la double lecture des membres. Un bel article.

    • JB  

      Pour l’adaptation de film, l’avantage est de pouvoir utiliser l’incarnation populaire, connue des personnages (le monstre mutique, le vampire gominé). Pour le coup, je trouve qu’il y a à chaque fois un effort pour proposer une relecture des films concernés.

  • Présence  

    Ça fait très plaisir de voir un article consacré à une œuvre de Michael Walsh. J’avais énormément apprécié sa série Secret Avengers, avec le scénariste Ales Kot.

    babelio.com/livres/Kot-Secret-Avengers-tome-1–Lets-Have-a-Problem/762839

    Le Frankenstein de Michael Walsh est le type de comic book qui s’enrichit à chaque relecture. Ma première découverte m’a permis de […] Dans un deuxième passage, je note que […] Une troisième me fait réaliser que […] – J’ai beaucoup aimé ce paragraphe qui montre comment se fait la prise de conscience progressive des différentes interprétations de l’œuvre.

    • JB  

      Il y a un papier sur son Silver Coin en attente 🙂

  • Bruno. :)  

    A-y-est, j’ai lu.
    … Je suis resté complètement en dehors du truc !
    Bon, c’est effectivement un bon boulot graphique, très propre et très honnête ; l’ajout des couleurs si raffinées renforce encore davantage le côté joli de l’ensemble… C’est définitivement Mignola-esque, par moments -et pas trop mal « capté » de temps à autres. Mais le découpage multiplie assez inutilement les plans (plutôt plan-plan, d’ailleurs), rendant la progression particulièrement laborieuse (le cimetière, Paul caché dans la charrette, explorant le château,…), sans jamais de vraie « culmination » graphique : les pleines pages (à part la future mariée élégamment extrapolée sur son lit nuptial !) n’apportent rien de spécial : simples cases agrandies, un poil plus détaillées peut-être ; l’introduction de Paul dans le laboratoire de Frankenstein est particulièrement ratée : il ne se dégage de la planche ni joliesse gratuitement visuelle, ni atmosphère traduisant la dinguerie ambiante du château. J’ai vraiment l’impression d’un travail appliqué, sans réel investissement et/ou passion pour l’exercice graphique proprement-dit.
    Il y a décidément des millions de personnes qui savent bien dessiner, quand on parcourt ce que le Neuvième Art a à offrir ; mais je continue à trouver que les artistes maitrisant ce langage sont bien plus rares qu’il semblerait au premier abord.

    Au delà du scénario, qui suit donc pas à pas le déroulé du (des ?!) film(s), avec comme point de différence essentiel le témoignage extérieur du garçonnet, j’avoue trouver un peu léger l’ensemble, Dramatiquement parlant : c’est plutôt linéaire et sans trop de relief ou d’intérêt. Le drame originel n’est que peu mis en valeur ; l’idée de la « personnalisation » des morceaux de cadavres n’apporte pas grand chose, à peine effleurée dans ses potentialités. S’il y en a un, je n’ai pas compris le but de la démarche scénaristique.
    Je reconnais que ma culture -datée !- du médium m’handicape quand il s’agit de suivre une histoire où rien n’est suggéré en « Off », où tout n’est que dialogues ou silences : la succession des vignettes me fait du coup l’effet d’un story-board, simple indication de ce qui est en train de se passer, sans aucun parti-pris subjectif de l’auteur (et ici, malheureusement, encore moins de participation de l’artiste !) ; le dépouillé du résultat me laissant véritablement à la traine -en dehors, donc.
    Arf ! Ça m’ignerve : j’avais envie d’aimer !!

    • JB  

      Le coup de coeur aurait-il teinté ma lecture ? 🙂

      • Bruno. :)  

        Tant qu’on est capable de s’emballer, c’est bon signe !!
        En toute honnêteté, je crois plutôt que mon appréciation (une seule lecture, qui plus est) est très gauchie par les habitudes d’une vie. Je dois être assez blasé (malheureusement) pour que mon ressenti puisse faire abstraction de tout un tas de lieux communs-type des Comic-Books que j’ai connu et aimé dans ma jeunesse -défauts compris- pour adhérer à cette formule qui, si infiniment mieux finalisée du point de vue global de sa réalisation , n’offre pas assez d’aspérités et contrastes à mon affect engourdi.

  • Fletcher Arrowsmith  

    La comparaison avec le DRACULA de James Tynion III est difficile à éviter. Graphiquement, les pages de Michael Walsh sont moins spectaculaires que les créations visuelles de Martin Simmonds
    Je préfère Walsh, largement de mon côté. J’aime beaucoup les planches montrées.

    En tout cela donne plus envie que le film de Del Toro, très décevant et tapant à côté au contraire, à priori, de ce comics.

    La structure narrative m’intrigue et à l’air de sortir des sentiers battus.

    Pas certain de le prendre mais tu as de très bons arguments (super article au passage). En plus je ne connais pas le film (et pas envie de le découvrir) donc pas de comparaison possible. Et si en plus tu lui mets 4étoiles 1/2 alors c’est banco.

    • JB  

      Merci pour ta lecture !

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