LE DIABLE DANS TOUS SES DETAILS (DAREDEVIL vol.1 # 234-380).


PARTIE 8 : JOE KELLY ET LA FIN DU PREMIER VOLUME

©Marvel

Après avoir connu de véritables moments de gloire, la série DAREDEVIL commence à plonger dans les tréfonds des classements des ventes depuis le départ de Ralph Macchio, l’éditeur historique et en dépit des efforts de KARL KESEL pour redonner un peu de fun au personnage. Changements fréquents de scénaristes, dessinateurs irréguliers : ça ne sent pas bon pour notre héros. Surtout qu’une relance du titre est dans les tiroirs.  

LE RUN DE JOE KELLY : DAREDEVIL #365-375, -1 & DAREDEVIL-DEADPOOL ‘97
Scénaristes : Joe Kelly, Chris Claremont, Jonathan Barron
Dessinateurs :
Cary Nord, Gene Colan, Ariel Olivetti, Richie Acosta, John Paul Leon, Tom Lyle, Brian Denham, Rick Leonardi, Bernard Chang, John Holdredge,Matt Ryan, Bud LaRosa, Al Williamson, Pier Brito, Harry Candelario, Mark Lipka, John Paul Leon, Robert Jones, Chris Carlson, Scott Hanna
Coloristes : Christie « Max » Scheele, Ian Laughlin, Ed Lazarelli, Liquid !
Lettrage : Richard Starkings  & Comicraft
Editeurs : Jaye Gardner, Matt Idelson, Bob Harras

Un Colan plus très en forme, avec un encrage de Bud La Rosa qui ne marche pas et des couleurs trop vives ! ©Marvel

Suite au départ de Karl Kesel, les éditeurs de Marvel proposent à Joe Kelly de reprendre la série là où elle en est et cela fait sens. Joe Kelly est à l’époque le nouveau scénariste qui monte et qui commence à connaître un énorme succès avec la série Deadpool. On ira jusqu’à lui proposer quelques temps plus tard les X-Men. Joe Kelly est connu pour ses scénarii légers et humoristiques, tout comme sa capacité à proposer des histoires parfois fortes en émotion. Il est donc tout à fait apte à reprendre la série et convient bien au concept actuel de la série initié par Kesel.  

Aux dessins, Kelly est accompagné par la légende Gene Colan mais c’est une déception ! Ce dernier n’a malheureusement plus toute son habilité d’antan et l’encrage de Bud LaRosa n’est pas non plus le plus adapté. Pourtant, la collaboration commence plutôt bien. Après avoir expédié une intrigue antérieure (celle avec le frère de Liz Allen), Kelly nous offre un récit vraiment bien construit avec DAREDEVIL -1. Pour information, la série des numéros -1 était un moyen pour les auteurs de raconter des histoires situées dans le passé des héros. Un gimmick comme beaucoup d’autres à cette époque mais cela a donné de très bonnes choses, comme certains épisodes de PETER PARKER SPIDER-MAN ou encore X-MEN. Et ce DAREDEVIL -1 ne fait pas exception. Kelly et Colan situent le récit au moment où Matt entre à l’université et livrent une histoire centrée autour de ce dernier et de son père Jack. Matt est harcelé par des abrutis et va devoir prouver à son géniteur qu’il est capable de s’en sortir tout seul. C’est certainement le meilleur épisode de l’auteur, même si niveau continuité, cela rentre en contradiction totale avec ce qui a au lieu auparavant. Les dessins de Colan sont de plus parfaitement appropriés à ce style d’histoire. Le run se poursuit avec deux épisodes en prison, où Matt Murdock l’avocat doit affronter Mr Fear, qui complote dans l’ombre et le Gladiateur. Ce n’est pas très bon. Colan est à bout de souffle et même l’encrage d’Al Williamson ne suffit pas. On ne comprend pas vraiment les motivations du méchant. De plus, Mr Fear a toujours été un vilain mineur de notre tête à cornes et n’a jamais réussi à décoller, même durant le run de Brubaker.

L’épisode -1 ; un must ! ©Marvel

Kelly fait ensuite se rencontrer ses deux personnages (Daredevil & Deadpool) dans un annual qui reprend exactement l’intrigue principale de la série Deadpool . Wade a été engagé par Typhoïd Mary pour la sortir de prison et se venger de tous ceux qui lui ont fait du mal. Le récit nous dévoile une retcon assez tirée par les cheveux, à savoir que la jeune prostituée que Matt balance par une fenêtre dans MAN WITHOUT FEAR n’est non seulement pas morte, mais qu’il s’agissait en plus de Typhoid ! Si l’idée n’est pas extraordinaire, elle permet toutefois de tisser des liens entre Matt, Wade et Mary d’une manière plutôt bien réalisée. Avec en prime l’envie de DEADPOOL de remettre Mary sur le droit chemin. Tâche qu’il ne réussira pas à accomplir. S’il est réussi, cet annual est toutefois beaucoup plus centré sur Deadpool que sur Daredevil. Il faut dire que le premier a plutôt le vent en poupe alors que Daredevil est en perte de vitesse.

Kelly ramène aussi un ancien personnage sur le devant de la scène, il s’agit de la Veuve Noire et sa volonté d’exterminer tous les super-vilains suite aux évènements de HEORES REBORN. C’est un affrontement moral entre les deux héros, qui fait bien évidemment référence à la période Steve Gerber, où Daredevil avait quitté Natasha parce qu’elle était trop violente. La tension entre les deux atteint son acmé lorsque la Veuve Noire tire à bout portant sur le héros pour l’éloigner. On apprendra un peu plus tard qu’il s’agissait d’une ruse et que Natasha jouait un rôle de femme vengeresse afin d’infiltrer l’organisation secrète d’un général Russe. Même après avoir réussi son objectif, Natasha reste encore un peu trop imprégnée par son rôle, et il faudra que Daredevil l’embrasse pour lui permettre de revenir sur Terre. Kelly installe un nouveau triangle amoureux alors qu’il semblait clair que le couple Matt et Karen allait vivre ses meilleurs moments. Kelly, qui est un très bon scénariste, semble avoir du mal avec la continuité puisqu’il annule (comme il l’avait fait avec le personnage de Typhoïd) le travail de ses prédécesseurs (notamment Miller, DeMatteis et Chichester). Colan, qui n’a pas été un élément majeur de la série, part au bout de cinq ou six épisodes et se voit remplacé par Ariel Olivetti, qui se cherche niveau style et qui n’est pas adapté au rythme mensuel. La partie graphique est assez fluctuante. 

Avec Ariel Olivetti aux dessins, on n’est pas loin du désastre. ©Marvel


Le run de Joe Kelly se termine quelques mois plus tard, au numéro #375. Il s’agit pour le scénariste de clore son histoire avec Mr Fear. On y apprend que Mr Fear, lors de son assaut contre la prison quelques mois plus tôt, a libéré un tueur en série « Charlie », qui n’apparaît pas sur les registres de la prison. Après avoir commis plusieurs crimes sur des jeunes femmes, Mr Fear lance Charlie contre Karen, puis le tue et fait passer cette dernière pour la tueuse ! Elle devra donc se défendre lors de son procès qui sera l’intrigue principale du numéro #375, double, réalisé par une floppée de dessinateurs. Joe Kelly confronte ainsi les deux aspects de la personnalité de Matt Murdock : l’avocat qui est limité par ce que la loi lui impose et Daredevil, qui peut se permettre un peu ce qu’il veut mais sans que ce soit légitime. Et Karen, qui voit son futur en prison, ne se gêne pas pour lui mettre la pression, renforçant l’impuissance de l’avocat face à son alter ego tout de rouge vêtu.  En toute franchise, le numéro n’est pas exceptionnel. Mr Fear ne décolle toujours pas en termes de personnage et quelques aspects du récit, notamment sa résolution, semblent sortir d’un peu nulle part. Daredevil retrouve finalement un journal qui exonère totalement Karen et on découvre que le fameux Charlie est en réalité non seulement un ancien policier mais aussi le fils d’un juge corrompu, ce qui explique sa non-existence sur les registres de la prison.

De tout le run de Joe Kelly, deux épisodes se distinguent à mes yeux : le numéro -1 et l’annual, qui peut être considéré comme un épisode de Deadpool que Daredevil. Niveau dessins, ce n’est pas percutant avec, comme on l’a dit plus haut un Ariel Olivetti débutant et toute une escadrille de dessinateurs qui viennent le soutenir et qui renforcent l’impression que le titre n’a plus vraiment de direction.
Il faut dire que Marvel a décidé de mettre fin à la série, pour mieux la relancer sous le label MARVEL KNIGHTS sous la houlette de Joe Quesada et Kevin Smith. Le problème, c’est que pour le moment, personne ne sait quand la série sera prête. Et il va falloir trouver un moyen de faire patienter le lecteur. Et c’’est Scott Lobdell qui s’y colle !

FLYING BLIND : DAREDEVIL #376-379

Scénariste : Scott Lobdell
Dessinateurs : Cully Hamner, Tom Morgan, Jason Martin Scott Hanna
Coloristes : Christie « Max » Scheele, Melissa Edwards
Lettrage : Richard Starkings  & Comicraft
Editeurs : Jaye Gardner, Tim Tuohy, Bob Harras

Vous me reconnaissez ? Non et c’est normal ! ©Marvel

L’action commence à Paris, lorsque Laurent Levasseur, un espion, se réveille totalement amnésique. Il ne comprend pas ce qui lui arrive mais surtout, il est totalement submergé par les bruits, les odeurs ! Le lecteur comprend rapidement que Levasseur est en réalité Matt Murdock qui a perdu toute trace de son identité mais qui a retrouvé sa vision ! Et pourtant il ne lui ressemble pas du tout : il est brun et il voit ! On comprend qu’il s’agit en réalité d’une magouille du SHIELD qui a trafiqué l’esprit de Matt pour le faire travailler sous couverture afin de débusquer une entreprise mafieuse. Malheureusement, les deux seuls agents du SHIELD qui connaissaient la vérité sont tués dans un accident. Personne ne sait donc ce qui se passe et Matt (Laurent) est livré à lui-même. Il faut dire que comme personne ne sait combien de temps vont mettre Smith et Quesada pour lancer le nouveau volume, Lobdell doit écrire une histoire qui peut s’étendre sur de nombreux numéros. C’est pour cela que le récit se revendique comme totalement déconnecté de l’univers Marvel.

L’histoire est assez convenue, même si Scott Lobdell montre une bonne connaissance des personnages et sait écrire des scènes assez empathiques. C’est d’ailleurs Foggy qui va remuer ciel et terre pour retrouver Matt et le lien entre les deux amis est plus profond en quatre épisodes que ce qu’a pu proposer Kelly. Murdock retrouve finalement ses esprits (tout en perdant à nouveau sa vision) par le biais du vilain Synapse, un homme de main du Caïd, qui a la possibilité de recombiner les cerveaux. C’est très pratique et ça permet de finir l’histoire, qui restera certes bien écrite, mais sans aucune importance pour le destin des personnages. La premier épisode de la saga est réalisé par Cully Hamner, dont le style est assez particulier et rajoute au fait que le premier épisode soit assez déconcertant. En effet, son personnage de Matt ressemble à tout sauf à Matt Murdock et on est confus. Il laisse la place au bout d’un épisode à Tom Morgan, qui ne réalise pas une mauvaise prestation mais cela rajoute vraiment au bazar ambiant qu’est devenue la série. Lobdell termine donc son histoire au moment où Smith et Quasada se préparent à débuter et laisse à D.G. Chichester le soin de terminer le premier volume de la série.

Des scènes comme sait en produire Scott Lobdell ! ©Marvel

DAREDEVIL #380

Scénariste : D.G. Chichester
Dessinateur :
Lee Weeks, Robert Campanella
Coloristes : Christie « Max » Scheele, Ian Laughlin, Mark Bernardo
Lettrage : Richard Starkings  & Comicraft
Editeurs : Tim Tuohy

Il semblait difficile de terminer ce volume un de Daredevil sans faire un retour en arrière sur le passé d’un personnage crée presque 30 ans plus tôt. De fait, l’histoire de Lobdell, très déconnectée de l’univers de Daredevil, n’aurait pas réalisé une véritable conclusion. Les conditions concernant le retour de D.G. Chichester pour le dernier épisode vous a été raconté dans les détails lors de sa longue interview, donc je n’y reviendrai pas. Cet épisode conclut la série de plutôt bonne manière, le scénariste essayant à travers un récit morcelé de représenter toutes les facettes du personnage. Il met l’accent sur les super-sens de Daredevil tout en faisant revenir des personnages qu’il avait mis sur le devant de la scène, comme Kathy Malper ou encore Bushwacker.

Mais l’opposition principale reste bien évidemment le Caïd. C’est une bonne conclusion. Mais le numéro prend aussi de la valeur grâce à Lee Weeks, qui livre une prestation remarquable, comme à son habitude. Cela fait plaisir de retrouver ce duo. L’histoire est peut-être un peu confuse, mais on se retrouve en terrain connu.

Le retour de Chichester et Weeks… pour le dernier épisode. ©Marvel

Le premier volume de Daredevil se termine donc sur cet épisode. Le personnage aura connu dans sa carrière de très nombreux hauts mais aussi des plongées assez flagrantes en termes de qualité. Les dernières années de la série (après le départ de D.G. Chichester et surtout de l’éditeur Ralph Macchio) donnent une impression de confusion perpétuelle et de manque de direction. Imaginez un peu, après la première période Frank Miller, nous avons eu Dennis O’ Neil puis le retour de Miller, Ann Nocenti et D.G. Chichester (avec globalement très peu de dessinateurs : Mazzucchelli, Weeks, Romita jr, Mc Daniel).

Quatre scénaristes pour environ 180 épisodes ! Il y a de quoi donner une véritable direction à la série. Et puis là aussi quatre scénaristes différents mais uniquement pour les 40 derniers épisodes de la série, avec une floppée de dessinateurs. De fait, la série, en perdant de sa régularité, a dérouté ses lecteurs. Cela reste toutefois un joli parcours, avec aussi des épisodes peu connus qui sont de véritables pépites. Les deux ou trois dernières années ne sont malheureusement pas au niveau des précédentes et laissent l’impression de fin bâclée et de changement de cap incessants.

Tous les épisodes de cette longue série d’articles (et quasiment la totalité des épisodes du premier volume) sont disponibles en VO en MARVEL EPIC COLLECTION, une collection que je vous conseille vivement. FALL FROM GRACE est sortie en Avril en VF dans la même collection pour les 60 ans du personnage !

Ce que je retiendrai de cette lecture et de ce très long voyage (beaucoup plus long que prévu) :
L’épisode de Nocenti et Barry Windsor Smith
La création de numéro 9
La chute du Caïd et Daredevil #304
SIR
Le premier épisode de KESEL et NORD
L’épisode -1
Les dernières planches de l’interlude de Scott Lobdell et Cully Hamner
Et surtout la gentillesse et la grande qualité des réponses de Gregory Wright et Dan Chichester, qui se sont prêtés au jeu de l’interview et qui ont donné des éclaircissements sur leur travail au-delà de mes espérances.

5 comments

  • phil  

    c’est à peu près l’impression qu’a pu me laisser cette période, non relue depuis sa sortie en vo. Tellement inégale qu’il s’agit de la seule période sur laquelle j’ai « des trous » dans mes mensuels alors que je lisais avec régularité en floppy depuis avant Nocenti

  • Présence  

    Bonjour Bruce,

    Merci pour la présentation de ces épisodes : je me suis aperçu que je n’en ai lu aucun.

    Il y a quelques mentions qui font rêver : le retour de Gene Colan, le duo Chichester & Weeks, Cully Hamner, John Paul Leon… Mais visiblement même eux ne suffise pas

  • JB  

    Belle conclusion !
    J’ai l’impression qu’une bonne partie du run de Kelly est passé à la trappe dans la revue Marvel, en tout cas je ne me rappelle pas de la conclusion du story arc sur Mr Fear.
    En sachant grâce à toi que Lobdell joue la montre, le ton de l’histoire prend plus de sens. Après, j’ai l’impression qu’il se contente de recycler une vieille histoire de Marvel Team Up (avec la Veuve Noire dans le rôle de l’agent amnésique) … et qu’il va ENCORE l’utiliser pour le one-shot Spidey/Marrow !
    Le dernier épisode, j’avoue n’en garder que peu de souvenir. À part une série de panels où DD confronte le Caïd, le Tireur & co avec une violence de plus en plus exagérée (avec un flingue, avec un attirail à la Robocop !)

  • Jyrille  

    Encore bravo pour le tour de force Doop, c’est presque de l’abnégation. Je ne pense pas lire tout ça un jour, surtout que les scans ne donnent pas du tout envie, mais au moins j’en sais beaucoup plus, étant totalement ignare dans cette période des comics. Je reconnais désormais les noms des auteurs et editors, mais je ne les ai pas forcément lus.

    Je trouve toujours ça étrange qu’un seul volume se termine au bout de quarante ans d’éditions. J’ai vraiment du mal à comprendre comment ils réfléchissent à ces découpages.

  • Fletcher Arrowsmith  

    Hello.

    Je n’ai que quelques Joe Kelly. J’avais abandonné DD à l’époque surtout graphiquement.
    A signaler que les conséquence du tir par balle de la Veuve Noire sur DD seront évoquée dans UNCANNY X-MEN 351 écrit pas Steven Seagle (et Ed Benes au dessin) car c’est Cecilia Reyes qui va le soigner.

    J’avais relevé les mêmes erreurs de continuité sur le -1 et l’annual qui cherchent tous les deux à trop se rapprocher de MAN WITHOUT FEAR, un carton énorme à l’époque. Je suis persuadé que c’est l’éditeur (Bob Harras) qui a du demander cela.

    Sur Flying Blind il me semble que Kevin Smith avait prévu de commencer sa prestation par une idée similaire et qu’il a du donc changer ses plans.

    Sinon le numéro 380 reste un bijou graphique par l’excellent Lee Weeks.

    Entre Kesel et Kelly c’est étrange que cela n’est pas décollé. Les script étaient pourtant plus légers, avec une volonté de renouveler également un peu le support cast ou du moins d’en faire autre chose (Karen en animatrice radio, la mère de Foggy…)

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