Les marques du destin (Review : Little Tulip)


Little Tulip par Jérôme Charyn & François Boucq

Une petite tulipe plutôt intimidante…

Une petite tulipe plutôt intimidante…©Le Lombard

Première publication  le 21/04/15. Mise à jour le 10/02/17

AUTEUR : TORNADO

VF : Le Lombard

Little Tulip est un one-shot de la prestigieuse ligne éditoriale des éditions Le Lombard intitulée « Signé » (où des auteurs majeurs de la bande-dessinée franco-belge ont toute latitude afin de développer des récits en un album ou deux au maximum).

En 1970, dans les ruelles sombres de New York, un tueur en série viole et assassine les femmes isolées. Il laisse sur les lieux une étrange signature : Un bonnet de Père-noël qui lui vaut rapidement le sinistre surnom de « Bad Santa ». De son côté, « Pavel », un émigré russe, assiste parfois la police en effectuant des portraits robots.

Pavel a un don : Non seulement c’est un excellent dessinateur, mais il possède une sorte de sixième sens qui lui permet d’imaginer la physionomie des personnes en observant les traces de leur passage. De retour dans son échoppe de tatoueur, Pavel commence à se remémorer son tragique passé : envoyé au goulag dès l’âge de sept ans, séparé brutalement de ses parents qui subiront un sort des plus atroces, le jeune garçon devra tout endurer afin de pouvoir survivre dans un monde épouvantable, peuplé de gardiens dégénérés, de clans et de caïds en tout genre.

Hérité de son père, son don pour le dessin va tout de même lui permettre de se créer une place privilégiée : Celle de tatoueur officiel du féroce chef de clan nommé « Kiril la baleine ». Au bout de quelques temps, Pavel va commencer à comprendre que ces souvenirs ne sont pas étrangers aux origines du maléfique « Bad Santa »…

« Pavel », le tatoueur de Brooklyn. Il se rappellera bientôt son passé tragique…©Le Lombard

Et si le « dessin » était le vecteur d’une quête mystique ? Ce n’est pas une nouveauté. Dès les origines de l’Histoire de l’art, du plus profond des cavernes de l’Homme de Cro-Magnon, les peintures rupestres véhiculaient déjà des vertus spirituelles. Et si l’art du tatouage était l’occasion d’intégrer cette quête spirituelle en l’incarnant dans la chair ? Il y aurait là aussi beaucoup à disserter, certaines personnes ayant déjà essayé de lier profondément les symboles picturaux avec ceux de leur histoire et de leur destinée.

Partant de ce postulat, le scénariste Jérôme Charyn et le dessinateur François Boucq vont discrètement intégrer cette dimension surnaturelle à leur récit, sorte de mélange entre les histoires de serial-killers, les films de prison et le documentaire-fiction.

… Un passé gravé dans la chair !

… Un passé gravé dans la chair !©Le Lombard

Si le volet « serial-Killer » n’est finalement qu’un prétexte à l’ambiance « polar » de la partie américaine du récit, ceux du « film de prison » et du documentaire-fiction sont embrassés à bras-le-corps dans la partie russe, qui va nous emmener dans les tréfonds abominables des immondes goulags de la tristement célèbre région de Kolyma où, pendant l’époque stalinienne, de nombreux condamnés étaient envoyés dans les camps du Goulag qui y avaient été construits.

Si je connaissais bien, hélas, les horreurs des camps de concentration nazis de la seconde guerre mondiale, je ne connaissais jusque là pas grand chose de celles des goulags. Et bien je peux dire à présent, grâce à la lecture de Little Tulip (le surnom que Pavel a gagné lors de son intronisation dans le clan de « Kiril la baleine »), que les horreurs des goulags n’avaient rien à envier à celles des sinistres camps allemands. Et l’on prend conscience, une fois encore, de la propension de l’être humain à commettre les abominations les plus abjectes lorsque le contexte lui permet de déverser toute la sauvagerie et la cruauté dont il est le seul, sur notre planète, à connaître les secrets…

Le camp de l'horreur

Le camp de l’horreur©Le Lombard

C’est ainsi que nous percevons, au travers du destin imaginaire de la famille de Pavel, celui bien réel de toutes ces personnes qui furent, pendant des années, emprisonnées dans des camps sur de simples suspicions de complots politiques souvent imaginaires et délirants, et jetées en pâture aux pires criminels que la terre ait jamais portés, puisque les goulags étaient de gigantesques « oubliettes », dans lesquelles s’entassaient de manière aléatoire des personnes de toute origine sociale, sans la moindre règle d’éthique et de contrôle logistique.

Un enfant de sept ans pouvait alors se retrouver, du jour au lendemain, esseulé, en proie aux pires dégénérés de la création, subissant les outrages les plus impensables. Sa mère pouvait échouer dans le harem d’un caïd cruel, atrocement libidineux et tout aussi dégénéré, afin d’espérer survivre. Et son père pouvait mourir d’épuisement au travail de la mine en à peine quelques semaines…

L’arrivée au goulag : Welcome in Hell !

L’arrivée au goulag : Welcome in Hell !©Le Lombard

Sans concessions, implacable, d’une violence à toute épreuve et d’une cruauté insoutenable, Little Tulip possède bien des points communs avec Scalped, une série de comics créée par le scénariste Jason Aaron, absolument sublime mais tout aussi extrême dans la noirceur et l’âpreté. Mais tout comme  Scalped ne se nourrissait pas du destin pathétique du peuple amérindien victime du génocide (et condamné à errer tel une horde de morts-vivants dans un pays qui ne lui appartient plus) afin de flatter le voyeurisme primaire du lecteur, la toile de fond historique de Little Tulip n’est pas un prétexte à observer gratuitement le malheur et la tragédie de ces familles envoyées dans l’enfer des goulags.

De la même manière que dans Scalped, au fur et à mesure que l’on avance dans le récit, l’aspect « polar » et la toile de fond historique laissent peu à peu la place au drame humain, et l’on se focalise davantage sur la destinée et les rapports entre les personnages principaux que sur les meurtres de « Bad Santa » et l’histoire du peuple russe. C’est ainsi que le héros finit par se fondre dans la trame générale, dans laquelle chaque personnage compte, pour finalement former une parabole sur la civilisation et ses tragiques vicissitudes.

Prêt à tout pour survivre !

Prêt à tout pour survivre !©Le Lombard

Arrivé au terme du récit, le lecteur peut prendre la mesure de la toile de fond que les auteurs ont savamment tissé : Le contexte des goulags est exploré comme un des visages de la tragédie humaine. Il ne s’agit pas d’une analyse sociologique et historique détaillée du peuple russe et des effets du bolchevisme. Mais par extension, il y a bien cette idée que l’être humain est lié à son contexte culturel et social.

Ainsi, Charyn & Boucq ont choisi celui qui leur permettait de plonger loin dans la tragédie. Et ainsi, une thématique nourrit l’autre. Ce n’est donc pas à proprement parler une histoire sur le bolchevisme, mais plutôt une parabole tragique de la condition humaine.

Montre-moi tes tatouages et je te dirai qui tu es !

Montre-moi tes tatouages et je te dirai qui tu es !©Le Lombard

Par rapport à cette solide trame narrative, le dénouement du récit et sa dimension surnaturelle paraissent presque inopportuns. Sans doute parce que les auteurs ne l’ont pas assez développé, le thème du « dessin » comme vecteur d’une quête mystique ne justifie pas suffisamment cette note fantastique en rupture avec tous les événements relatés en amont.

Je ne développe pas ce qu’il s’y passe afin de ne pas gâcher le plaisir de lecture mais, effectivement, le récit se termine sur une note fantastique qui semble un peu surgir de nulle part. Car même si, à maintes reprises, les auteurs ont insisté sur le pouvoir mystique des tatouages et leur dimension symbolique liée à la chair (puisqu’ils habitent littéralement le corps entant que temple de l’âme), s’ils ont laissé entendre que le dessin était un héritage laissé par un maître à son apprenti (un legs « magique » puisque réservé à une sorte d’élite, la maitrise du dessin n’étant pas à la portée de tous), ils n’ont pas assez développé cette dimension mystique et symboliquement surnaturelle.

Le maître et son disciple : La passation d’un pouvoir !

Le maître et son disciple : La passation d’un pouvoir !©Le Lombard

En l’état, Little Tulip demeure néanmoins un grand moment de bande-dessinée. Une puissante démonstration conceptuelle et un récit à la force dévastatrice doublé d’une solide et édifiante documentation historique. Le dessin de François Boucq, dénué de toute esthétique racoleuse (tout le monde est laid ou presque !), est suffisamment riche et fouillé pour emporter le lecteur dans le temps et dans l’espace, que l’on erre dans les rues du New York de 1970 ou dans la région de Kolyma et ses goulags bolcheviques sinistres, pétrifiés par la glace et le givre.

En conclusion, voici une grande histoire sur la tragédie humaine, la destinée et les marques qu’elle laisse sur les hommes, avec une dimension métaphorique un peu légère, car elle ne dépasse pas le stade de l’ébauche. Un grand moment de bande-dessinée quoi qu’il en soit…

Les excès du bolchevisme. Jusqu’où ira la folie et la cruauté des hommes ?

Les excès du bolchevisme. Jusqu’où ira la folie et la cruauté des hommes ?©Le Lombard

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3 comments

  • Jyrille  

    Le sourire du clown forme de bels objets avec un dessin très appliqué, mais je n’ai même pas fini la série ! Je dois avoir les deux premiers tomes. Je crois que même si j’en reconnais leur qualité (au Pouvoir, qui est très ambitieux comme tu le dis, autant qu’aux albums de Boucq que j’ai lus et ceux de Brunschwig), ce genre de bds ne m’attire pas plus que ça, comme si l’héritage franco-belge y est un fardeau… Je ne sais pas l’expliquer.

  • Présence  

    Un grand merci à Bruce pour m’avoir prêté cette bande dessinée qui fut une excellente lecture.

    je partage entièrement l’avis de Tornado sur les dessins de François Boucq, dénués de toute esthétique racoleuse. C’est très impressionnant comment il réussit à rendre compte de la scène de viol collectif dans le navire transportant les prisonniers, en en montrant toute l’horreur bestiale, sans une once de racolage. Une scène difficile à réussir de manière visuelle quand on y pense. Il est vrai que la beauté des personnages n’est pas plastique, mais la qualité descriptive des dessins est épatante, à nouveau comme l’indique Tornado, pour recréer des quartiers de New York en 1970, ou pour montrer l’intérieur de goulag où la société a régressé de beaucoup de degrés.

    Et la fin ?

    -Petits divulgâcheurs –

    Par la force des choses, j’ai lu cette bande dessinée en ayant en tête les observations de Tornado et celles de Bruce. Dans un premier temps, je me suis dis que le scénariste évitait de donner ce qui était attendu par le lecteur. Mais pendant la lecture, j’avais également à l’esprit le thème relevé par Tornado : Et si le « dessin » était le vecteur d’une quête mystique ?

    Du coup je me suis attaché à remarquer ce qui relevait de ce thème. Une autre idée qui m’est venue à l’esprit (un truc pioché dans des commentaires sur d’autres ouvrages) a été d’être attentif à la phrase de fin, c’est-à-dire la conclusion, le mot de la fin choisi par l’auteur : Mes rêves avaient trouvé une complice. Cette déclaration semble un peu déconnectée de l’intrigue, un peu facile dans sa dimension romantique.

    Comme le dis Tornado, Jérôme Charyn revient à plusieurs reprises sur l’art de dessiner, de représenter. Le père de Pavel dit : Quand je dessine, je tente de saisir l’esprit qui se trouve dans les formes qui nous entourent. C’est l’esprit qui crée les formes et, comme un miroir, les formes renvoient son image. Le mentor de Pavel exprime également à plusieurs reprises ces convictions quant à cet art :
    – Il te faut acquérir la connaissance de l’anatomie et la sensibilité des doigts qui saisit la vibration de la peau. Le tatouage est une opération magique qui transforme celui qui le porte.
    – On apprend en regardant. Tout est là. Celui qui ne sait pas voir ne mérite que le monde qui lui a été dicté.
    – Simplement, dessine ce que tu vois et ce que tu ressens. Affranchis-toi de ce que tu sais si tu veux éveiller ce sens caché qui permet de cerner l’invisible. Quand tu dessines, libère ton esprit des entraves du savoir.
    – Le dessin est un art qui consiste à donner forme à l’invisible.

    Vers la fin, il ajoute que L’art avait libéré son esprit. Il pouvait vivre dans cette prison. Son esprit, lui, était libre.

    Du coup, le lecteur peut aussi interpréter la fin sous cet angle. L’art du dessin (ou du tatouage) a permis à Pavel de libérer son esprit, lui avait permis de résister aux traumatismes du goulag, avait été la dynamique de sa résilience. Vu sous cet angle, Pavel est déjà libéré de sa sauvagerie, de sa violence en 1970, il s’est déjà échappé du monde du goulag, et pas seulement physiquement, mais aussi moralement et psychologiquement. Pour reprendre les mots du mentor, il a mérité un autre monde que celui qui lui est dicté. Du coup il n’a pas besoin de tuer encore une fois ses anciens tortionnaires. Si Azami (la jeune fille) est devenu la complice de ses rêves, c’est peut-être qu’elle aussi s’est libérée de cette forme de vengeance, du cercle de sang. S’il le souhaite le lecteur peut alors prendre la fin comme une métaphore de cette libération, où Pavel n’est pas condamné par son histoire personnelle à tuer encore, et où Azami peut accomplir cette vengeance sûrement en pensée plus qu’en action. Ou alors j’affabule complètement, ce qui n’est pas à exclure totalement. 🙂

  • Tornado  

    Je trouve ton point de vue non seulement tout à fait acceptable, mais en plus je suis bien content de pouvoir donner une plus-value à cette fin que j’avais trouvée précipitée. Un grand merci, donc ! 🙂

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