L’histoire des gants à 9 doigts (Battle Chasers)

Un article de l’homme patient  FLETCHER ARROWSMITH

BATTLE CHASERS est un comics écrit et illustré par Joe Madureira avec la participation de Munier Sharrieff, Adam Warren, Tom McWeeney, Liquid !, Richard Starkings et Ludo Lullabi publié entre 1998 et 2023 !

VO : IMAGE COMICS

VF : SEMIC et SOLEIL

Back in the 90’s
©Image comics

En 1993 Jim Lee fonde Wildstorm, lors de la création d’Image comics qui hébergera entre autres les W.I.L.D. Cats, Stormwatch ou encore Authority.  Puis le dessinateur des X-Men cherche à renouveler le marché et donner un nouvel élan à Wildstorm. Il réalise alors un grand coup à la fin des années 90 en recrutant les jeunes dessinateurs les plus en vue, dont certains ont travaillé chez Marvel. Ainsi J. Scott Campbell (GEN 13) lance DANGER GIRLS, Humberto Ramos (X-Men 2099, DV8) CRIMSON et surtout, Joe Madureira, le dessinateur star des UNCANNY X-MEN de Scott Lobdell annonce BATTLE CHASERS, une série mélange de Steampunk et Héroic Fantasy aux influences japonaises.

Once upon a time..

Le monde de Gaïa n’est plus le même en raison de l’épuisement rapide du Mana, la source d’alimentation de la magie et de la technologie. La jeune Gully se retrouve bien malgré elle au centre d’une intrigue royale où les gants magiques de son père disparu sont l’objet de toutes les convoitises. Avec l’aide de sa communauté des gants, composée du magicien Knolan, du War Golem Calibretto, du bretteur aux cheveux gras Garrison et de la mercenaire à la capacité pulmonaire à faire pâlir Jacques Mayol, Red Monika, Gully entreprend alors un périple de tous les dangers où trahison, batailles, amitié et secrets de famille seront au rendez-vous dans un univers qui se dévoile.

La communauté des gants
©Image comics

World tour

Joe Madureira fait partie de la nouvelle vague de dessinateurs qui a déferlé sur les comics américain au milieu des années 90.  A l’instar des Adam Warren (qui dessinera d’ailleurs des histoires de BATTLECHASERS), Todd Nauck ou encore Jeff Matsuda pour n’en citer que quelques uns, ce sont des dessinateurs dont les influences dépassent les frontières du continent américain et qui ont dévoré dès leur enfance des mangas, épuisés leurs pouces sur les manettes de consoles de jeux vidéo voire même passé des nuits à interpréter des paladins sur des jeux de rôle comme Donjons & Dragons issus des romans de Tolkien. Une génération qui revendique donc des références différentes de ses aînés.

Même si ses influences étaient visibles dans son approche graphique sur ces précédents travaux, notamment les UNCANNY X-MEN de Scott Lobdell, avec BATTLE CHASERS c’est toute la culture geek du jeune Joe Mad qui s’exprime et prend vie sur des planches hautes en couleur, dynamiques et flamboyantes. Quelques années avant, Joe Madureira s’était fait la main sur ce type d’orientation graphique à l’occasion de AGE OF APOCALYPSE chez Marvel.

Ainsi la jeune GULLY est dessinée à la manière des personnages manga avec des yeux larges et expressifs. Red Monika et sa poitrine plus que généreuse qui en a fait fantasmer plus d’un ou une,  n’aurait pas démérité comme personnage dans certains seijin. Et comment ne pas penser à Tortue Géniale et son nuage magique du DRAGON BALL du grand Akira Toriyama quand on découvre Knolan.

Red Monika, une X woman
©Image comics

L’autre racine principale de BATTLE CHASERS trouve sa source dans l’univers du SEIGNEUR DES ANNEAUX de JRR Tolkien et son exploitation des jeux vidéo et jeux de plateau. En effet, il est bien question d’une quête, d’objet magique que l’on acquiert pour progresser, avec les fameux upgrade ou level up, comme les gants d’Aramus ou bien l’épée de Garrison. Au fur et à mesure que le récit se dévoile, nous découvrons également plusieurs races comme les Trolls ou les Elfes.

Tout en restant au Japon mais en s’éloignant légèrement des mangas, l’esthétique et la mise en place des combats lorgnent vers les meilleurs jeux vidéo particulièrement ceux estampillés RPG (Role Players Game) telle que la saga FINAL FANTASY (FF) notamment le 7ème volet, méga succès de l’époque, à l’atmosphère Steampunk. Calibretto emprunte autant aux FF qu’à CHRONO TRIGGER (Robo) mais aussi comment ne pas penser à Jules Verne ou HG. Wells. Les jeux vidéo ont apporté une évolution au Steampunk en liant la branche scientifique de la technologie et la magie. On imagine très bien les nombreuses heures passées par le jeune Joe devant les RPG de ses consoles de jeux, Playstation ou Super Nintendo. D’ailleurs, histoire de boucler la boucle, Joe Madureira va créer en suivant son propre studio de jeux vidéo, Vigil Games d’où naîtra la franchise à succès DARKSIDERS, avec des characters designs fortement inspirés de BATTLE CHASERS, qui aura également le droit à une adaptation pour les gamers, un RPG tour par tour comme FF7, BATTLE CHASERS : NIGHTWAR.

Joe Madureira renouvelle alors le genre, puisant autant dans la culture américaine, européenne ou japonaise. Ainsi Garrisson se présente comme un chevalier solitaire, déchu et sombre rappelant bien évidemment Aragorn, mais se battant comme les guerriers japonais que l’on retrouve dans BERSERK (Guts) ou encore LONE WOLF AND CUB. Que cela soit les combats, les armes ou encore les monstres, Joe Madureira dessine tout avec un trait certes américain issu des comics, mais surtout avec un sens de l’exagération et un dynamisme que l’on retrouve dans les mangas de l’époque.

You win, perfect!
©Image comics

The gathering

Le comics propose rapidement une variété de personnages intéressants et vite identifiables. De Garrison le guerrier taciturne à Red Monika la voleuse séduisante aux atouts indéniables, chacun a une histoire et une personnalité distinctes qui se dessine ou se devine.

Il en est de même avec l’aperçu du monde dans lequel se déroule BATTLE CHASERS. C’est un univers qui nous apparaît familier et donc assez riche et développé avec un mélange de magie, de Steampunk et de créatures fantastiques hautes en couleurs. La variété des lieux traversés se trouve renforcée avec des dessins détaillés.

Cette diversité permet de toucher à différents archétypes des récits d’Heroic Fantasy tout en les subvertissant parfois, offrant une immersion immédiate dans l’histoire.

Mad Red Bull
©Image comics

Uncanny Mad

Graphiquement, Joe Madureira atteint des sommets, fort d’un travail de qualité et remarqué sur la série phare de Marvel, UNCANNY X-MEN. Tout droit sorties des jeux vidéo, ses compositions de pages utilisent des angles de caméra dramatiques, où les personnages prennent des poses surdimensionnées avec des effets visuels spectaculaires pour renforcer l’impact des affrontements à la STREET FIGHTER 2. On ressent littéralement les coups que se donnent Garrisson et Brass Demur ou encore la puissance dégagée dans le combat entre Calibretto et Bulgrim. Les attaques des personnages sont également stylisées et la magie prend vie au travers des couleurs numériques de Liquid! et Christian Lichtner.

On n’échappera pas au style Image comics de l’époque avec beaucoup d’exagérations notamment dans les proportions des personnages et surtout ceux féminins. Qui ne se souvient pas de la plantureuse Red Monika. Mais comme dans certains mangas, on sent que c’est complètement assumé de la part de Joe Madureira. D’ailleurs Adam Warren, qui supplée Joe Madureira sur des histoires secondaires, en jouera en nous narrant la rencontre entre les jeunes Garrisson et Monika, le premier n’étant point insensible aux atouts de la belle adolescente.

Balade en forêt incognito
©Image comics

Le retour du roitelet

Au-delà de ces qualités intrinsèques, BATTLE CHASERS est également connu comme objet de moquerie pour son rythme de publication. 9 numéros en 3 ans, le dernier datant de 2001 laissant l’intrigue en plan. En effet, Joe Mad a préféré se consacrer au développement de son univers en jeux vidéo, au grand dam de ses lecteurs sans qui rien n’aurait été possible. On a parlé de crowdfunding, de reprise par Adam Warren, puis les fans ont espéré un retour quand Joe Madureira s’est mis à dessiner à nouveau chez Marvel (ULTIMATES VOL. 3, SPIDER-MAN), mais toujours rien à l’horizon. Puis en 2023 c’est la méga annonce : BATTLE CHASERS revient pour 3 numéros afin de clôturer une partie des intrigues en cours. Seul changement, et pas de moindre importance, le comics sera dessiné par un artiste français, Ludo Lullabi, déjà illustrateur pour un comics autour d’un jeu vidéo de Joe Mad (DARKSIDERS).

L’arc “Martial Law” voit l’affrontement promis entre Garrison sur les traces de Monika Red et les mercenaires du roi Vaneer, les Martials Paladins. Même si Ludo Lullabi ne démérite pas et qu’on le sent de plus en plus à l’aise au fur et à mesure que la publication avance, son trait ne possède pas le charme de celui de Joe Mad. La colorisation est également différente, avec des tons sombres loin des couleurs chatoyantes qui nous avaient alors ensorcelées. Et puis, niveau intrigue, c’est paradoxalement trop long, comme si le mojo avait été perdu. On ne s’ennuie pas mais il y a quand même un goût de trop peu. Surtout qu’arrivé au numéro 12, on comprend une nouvelle fois qu’il faudra attendre la suite annoncée en plusieurs arcs de 3 numéros quand ceux-ci seront dessinés et complets. Bref pour le lecteur il y a comme un arrière-goût de retour 20 ans en arrière.

Conclusion

BATTLE CHASERS n’est pas un chef d’œuvre, loin de là. Certains diront même que ce comics est sans intérêt et on ne peut pas leur donner complètement tort, au vu de sa publication erratique et d’un travail clairement inachevé. Mais si on se remémore cette fin des années 90, BATTLE CHASERS peut aussi être perçu comme un précurseur d’une certaine idée de la bande dessinée, étant un des premiers récits Image du style blockbuster s’éloignant des sempiternels super héros. D’ailleurs, en France, c’étaient les productions Soleil qui triomphaient alors avec LANFEUST DE TROY et ses dérivés. Ce comics est aussi un rare exemple d’alors d’une fusion culturelle mondiale que l’on retrouvera dans les années 2000 avec la popularisation des mangas et d’internet. Dans la lignée de ce qu’Image et les années 90 ont produit de merveilleux (le renouveau, l’indépendance, le thème) mais aussi de pire (les dessins putassiers, les lacunes scénaristiques, la publication) la création de Joe Madureira, forte d’un buzz impressionnant, a ouvert la voie à de futures productions ou en a remis d’autres au goût du jour, comme la saga de Tolkien pour citer la plus célèbre. Dommage que la montagne ait accouché d’une souris.

Ludo Lullabi complètement mad
©Image comics


La BO :

2 comments

  • Doop  

    Pour moi c’est un repoussoir absolu. comme tu le dis, je n’ai jamais rien vu d’autre qu’un truc sans intérêt, même artistique. je préfère largement le madureira de Deadpool ou X-Men. Mais très jolie défense.

  • Bruno. ;)  

    … ! C’est vrai que ça fait peur aux z’oeils OUARFF !
    Mais merci pour la culture : on apprends plein des trucs.
    Bon, c’est pas du tout mon univers, l’Heroic Fantasy : l’emploie de la magie comme argument scénaristique, ça relativise tellement les règles basiques de l’univers physique que mon cerveau reptilien ne parvient pas à se sentir concerné -sans compter que, en règle générale, ce postulat s’accompagne de tout un tas de règles et d’interdits qui résonnent en moi comme autant de dogmes religieux (donc sans fondements rationnels !) : le rejet mental et émotionnel est quasi instinctif.

    Sinon, je n’ai jamais trouvé que ce style de personnages « à grands yeux » et très stylisés (soit tout en angles, soit tout en courbes, mais définitivement exagérés au niveau des proportions, tout en étant simplifiés quant au rendu des matières), ait quoi que ce soit de « Mangaesque » : sans jugement de valeur absolu, il n’y a pas du tout la même énergie qui se dégage des planches Nippones. Joe Madura, sur ces planches-ci, fait du Comic, quel que soit le soin (fortement privilégié !) apporté au « look » du rendu, complètement inféodé à une vision très Occidentale et un peu restreinte de l’ensemble des Arts graphiques Japonais (jeux vidéo et Animés, entre autres).
    Je parie qu’une version Noir & Blanc de ces dessins-là serait beaucoup plus lisible (et puissante, en terme de dynamisme purement Anglo-Saxon), tout en revendiquant une identité plus radicale, et donc plus personnelle. C’est loin d’être mauvais comme approche axée « purement visuelle » ; mais l’atmosphère excessive conférée par ces (trop !) jolies couleurs, soutenues mais toutes en dégradées exagérément travaillés, nuit fortement à la puissance du tout, empêchant l’empathie : on en prend tellement plein les mirettes, « colorimétriquement » parlant (!) qu’il reste très peu de place pour l’émotion. C’est « too much ».
    Ça parle néanmoins à tout un pan d’une génération de lecteurs : ce serait gag de tester les différences et points communs d’appréciation du médium dessiné qu’on peut constater entre les fans hardcore de ce genre particulier de Comic-Book et les autres -voir même si elles existent véritablement et sont aussi radicales que ça ?!

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