Magic Goodbye…

L’Etrange Vie de Nobody Owens – tome 2, par P. Craig Russell, d’après Neil Gaiman

Nobody IS perfect !

Nobody IS perfect !

TEAMUP / TORNADO + BRUCE LIT

VO : HarperCollins Children’s Books

VF : Delcourt

Attention : dans la deuxième partie de cet article figureront des spoilers sur les derniers tomes de Sandman. 

Deuxième et dernier tome de la saga du petit garçon élevé par les morts, dans un vieux cimetière abandonné perdu en Grande-Bretagne. P. Craig Russell adapte toujours le roman originel de Neil Gaiman (L’étrange Vie de Nobody Owens, intitulé The Graveyard Book en VO).

La première partie (41pages) est dessinée par David Lafuente, la deuxième (99 pages) par Scott Hampton et la dernière (21 pages), par P. Craig Russell, Kevin Nowlan et Galen Showman. L’ensemble a été publié initialement en 2014.

Cet article est complémentaire du précédent, rédigé à l’occasion de la sortie du premier tome.

Notre héros, devenu adolescent, découvre les joies de l’école dans le monde des vivants…

Notre héros, devenu adolescent, découvre les joies de l’école dans le monde des vivants…

1/ TORNADO

Nobody (appelez-le Bod) a grandi et c’est aujourd’hui un adolescent curieux qui aspire à découvrir le monde. Sa soif de savoir l’incite à rejoindre l’école, et ainsi à quitter momentanément la sécurité de son cimetière. Hélas, sa nature différente a tôt fait d’attirer l’attention des plus malveillants et, dans ce monde où sévit encore le redoutable Jack, jadis responsable de la mort de sa famille, il ne fait pas bon se faire remarquer…
Quoiqu’il en soit, Bod se dirige à présent vers l’âge adulte. Et il va devoir décider bientôt quelle orientation apporter à sa destinée. Restera-t-il éternellement avec les morts, ou vivra-t-il au contraire pleinement son existence terrestre auprès des vivants ?

De la philosophie chez les morts…

De la philosophie chez les morts…

Comme je le disais dans l’article au sujet du premier tome à propos de cette adaptation à priori consensuelle : « une bonne histoire reste une bonne histoire. Et L’Étrange Vie de Nobody Owens est une bien belle histoire » !
Et finalement, plutôt que d’être consensuelle, cette adaptation revêt l’apparence d’une certaine forme de perfection, dans laquelle la simplicité côtoie la grâce naturelle du récit et de son personnage principal.
Ainsi, la poésie gothique de l’étrange existence de ce jeune orphelin élevé au pays des morts finit-elle par tout emporter sur son passage, et la toile de fond sur le difficile passage entre le monde de l’enfance et celui des adultes en est hautement bénéficiaire…

Les pouvoirs de Bod. Saurait-il y renoncer ?

Les pouvoirs de Bod. Saurait-il y renoncer ?

Le récit se détourne, à ce stade, de l’influence du Livre de la Jungle de Rudyard Kipling (les animaux ayant été ici remplacés par les morts) et trouve sa propre voie dès lors que Bod aspire à vivre au pays des vivants.
Dans le premier tome, on retrouvait l’un des thèmes principaux de Neil Gaiman dans les multiples passages entre notre monde et celui des mondes cachés. Cette seconde partie va quant à elle développer un autre thème cher à l’auteur de Coraline et retrouver ce qui faisait l’essence de la série Sandman. A savoir la nécessité de changer afin de ne pas disparaître, parfait corolaire à cette métaphore du passage de l’enfance à l’âge adulte. Ce faisant, notre héros devra hélas faire un choix cornélien car, en choisissant le changement, il devra renoncer à sa famille d’adoption (et à son foyer) autant qu’à la protection que lui prodiguait cet entourage pour le moins particulier. Et par extension, il devra également renoncer aux pouvoirs magiques conférés par ses protecteurs, et entrer de plein pied dans la réalité de l’existence…

Et saurait-il renoncer à son « home-sweet-home » ?

Et saurait-il renoncer à son « home-sweet-home » ?

Cette très belle métaphore de « la perte de la magie » au sortir de l’enfance (un peu comme s’il fallait, à ce stade de la vie, laisser derrière soi quelque chose d’essentiel), nous rappelle la splendide toile de fond de la série de comics Locke & Key, dans laquelle le monde des adultes oubliait tout simplement cet élément du monde de l’enfance (la magie étant une composante bien réelle dans le récit de Joe Hill & Gabriel Rodriguez). Une manière de symboliser le passage entre les divers âges de la vie et de pointer la particularité de ce premier état candide de notre existence, empreint de magie, qui disparait tragiquement avec le temps…
Effectivement, comment nous souvenons-nous de notre enfance sinon comme un rêve éthéré mais persistant, pétri de manques comme autant de zones d’ombres marquées par l’oubli ?
C’est toute la force de L’Étrange Vie de Nobody Owens que de nous rappeler en substance cette possibilité d’un ailleurs perdu qui, s’il ne subsiste que fort peu dans l’évolution de notre personne, est peut-être encore caché comme le sont les choses les plus mystérieuses…

Et enfin, Bod peut-il renoncer à Silas, son tuteur et très puissant protecteur ?

Et enfin, Bod peut-il renoncer à Silas, son tuteur et très puissant protecteur ?

C’est ainsi que cette histoire aux résonances universelles parlera à tous ceux qui ont su grandir en préservant cette étincelle au plus profond de leur mémoire. Une persistance qui leur permettra en toute circonstance de rêver, de savourer les histoires enfantines et de continuer à garder une étincelle de jeunesse dans leur cœur vieillissant.
Voilà toute la toile de fond du récit écrit par Neil Gaiman et adapté avec une belle sincérité par P. Craig Russell (certains lecteurs auraient même préféré le comic-book au roman…). Comme une ode à la préservation de la magie de l’enfance.
La fin, ouverte, subtile, est au diapason de la poésie légère mais profonde de l’ensemble du récit. Magnifique.

Le dessin est encore une fois de très grande qualité. On retiendra particulièrement la centaine de pages illustrée par le vétéran Scott Hampton, dont la grâce éthérée sert à merveille la tonalité du récit. Une très grande réussite.

De la métaphore pour évoquer les périodes essentielles de la vie…

De la métaphore pour évoquer les périodes essentielles de la vie…

2/ BRUCE LIT

On dit souvent des dernières oeuvres en date des artistes qu’elles condensent leurs obsessions précédentes. Dans le cas de cette Etrange vie de Nobody Owens, cette affirmation ne serait être on ne peut plus vraie.  Nous allons voir en quoi Neil Gaiman se réfère ici à ses travaux antérieurs notamment Sandman bien sûr mais aussi à un travail mineur et culte : The Last Tempation d’Alice Cooper.

Le pitch est du Gaiman tout craché : pour échapper à un étrange tueur, un enfant est confié à des créatures étranges d’un cimetière vallonné où il va vivre reclus une quinzaine d’année.  Nous assistons amusés, étonnés, enchantés à l’éducation pas banale de ce gamin éduqué par des fantômes, des goules et son tuteur, le vampire Silas.  Dans ce volume 2, l’adolescence approchant, le jeune garçon souhaite s’aventurer hors du cimetière pour aller à l’école, manger des pizzas et trouver l’assassin de ses parents. Il accomplira ses trois taches avant de connaître une fin un peu convenue.

Des gais lurons....

Des gais lurons….

Lorsque l’on connait un chouia son Sandman, impossible de ne pas rapprocher ces deux oeuvres: Gaiman y parle de l’inéluctabilité du changement, c’est son obsession, et elle est ici plutôt bien illustré. Morpheus était entouré de sa famille : Les Infinis.  Bod converse avec des esprits immortels dans un cimetière qui rappelle le royaume de Dream; un univers où il règne à la fois en maître absolu et en prisonnier. Car l’infini, c’est long et aucune vie ne saurait se contenter d’une temporalité figée.

Dans Sandman, Morphée est emprisonné dans une cage en verre durant 70 ans. A sa sortie, son premier réflexe est de regagner la sécurité de son royaume avant de réaliser que cette épreuve l’a tant humanisé que sa nature d’Infini ne lui permet pas de supporter ce changement. Il confie son royaume à un enfant avant de disparaître. Le schéma dans Nobody Owens n’en est pas si éloigné.

....avec des enfants à charge

….avec des enfants à charge (Daniel dans Sandman)

Silas, le vampire ressemble à Dream : drapé dans sa cape noir, avare de démonstration d’émotions, il est une créature immortelle en quête de rédemption de crimes antérieurs (Dream a commis lui aussi quelques saloperies qu’il préférerait oublier…).  Il élève Bod dans ce royaume-prison dont l’enfant ne peut pas sortir faute d’être assassiné.  Bod qui pourrait être amener à jouer le rôle de Daniel dans Sandman : un disciple lavé des pêchés du père amené à régner sur une terre inconnue des mortels.

Mais alors que Sandman se termine avec le suicide de son héros, Bod lui prend son envol. Il effectue en fait une subtile inversion du parcours humain: il quitte un cimetière pour découvrir la vie. Certaines de ses aventures évoquent aussi le premier volume des aventures de Death : réincarnée dans la peau d’une adolescente souriant, la Mort découvre le plaisir simple de manger un hot-dog tout en étant poursuivie par une sorte de croque mitaine qui souhaite la capturer. Bod quant à lui découvre les pizzas tout en jouant un jeu dangereux avec les Jacks, une secte millénaire pratiquant la magie noire.

Silas face au Jack jouent à chat dans une maison-prison

Silas et Jack jouent à chat dans une maison-prison

C’est d’ailleurs à mes yeux le point faible du récit que Gaiman caractérise en quelques pages, histoire d’avoir des méchants sans réelle consistance, et dont l’affrontement est cousu de fil blanc. On frôle parfois le Kitsch avec les histoires de Vouivre sur lesquelles il ne vaut mieux pas s’attarder. Bod est attaqué dans son royaume par des furies qui menacent de tout détruire. En (nettement) moins bien, on se rappelle de l’affrontement entre Dream avec les Bienveillantes.  Et puis, Silas tenait le Jack à sa merci 15 ans auparavant et le laisse partir (voir image ci-dessous). Drôle de manière de protéger l’enfant…. Toutefois certains comiques de situations sont irrésistibles.

Enfin, par moment l’innocence de Bod affrontant un vilain sorcier/fantôme pour les beaux yeux d’une nénette rappelle la lutte de Steven contre le Showman de Last Temptation : une menace ancestrale noyée derrière les apparences d’un fait divers pour laquelle Bod/ Steven doit consulter les archives d’une bibliothèque pour en percer les secrets. Le Showman volait le potentiel de ses jeunes victimes pour les enfermer dans son royaume, les Jacks en assassinant de jeunes enfants enferment Bod dans un cimetière pendant quinze ans.

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Des pères de substitution…

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…à l’humeur bien sombre…

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….avec un gout vestimentaire un peu rococo…

N’ayant pas lu le roman original de Gaiman, il n’est pas possible de savoir si Russel n’ a pas omis de développer certains passages : que ce soient les Jacks ou la lutte souterraine de Silas contre cet ordre, tout est maladroitement amené et conclu. Il n’en demeure pas moins que cette Histoire de Nobody Owens est à la hauteur de sa réputation et reste du Gaiman de haute volée, accessible et follement divertissant malgré des dessins et des couleurs (je pense à ceux façon manga de Lafuente) pas forcements ragoutants. Ah ? Comme dans Sandman ?

Le roman de personne...

Le roman de personne…

7 comments

  • JP Nguyen  

    Sur ce coup-là, je suis plutôt de l’avis de Tornado : les dessins sont très chouettes, plus agréables à l’oeil que le niveau moyen d’un Sandman…
    Sinon, pour le reste, je l’ai lu vite fait en rentrant de la librairie la semaine dernière et je voudrais le relire calmement pour le savourer davantage mais c’est, à ce jour, un de mes Gaiman préférés (bon, pas vraiment un Gaiman, vu que c’est une adaptation…)

  • Jyrille  

    Et bien ça a l’air bien tout ça ! Je n’ai pas encore lu le tome 7 de Sandman j’ai donc mon quota de Gaiman pour le moment.

    J’aime bien l’article en deux parties, c’est complémentaire et posé.

  • Bruce lit  

    @Tornado: merci de m’avoir permis de squatter ton article. le parallèle avec Locke and Key fonctionne parfaitement, à certains niveaux, pas tous, Sandman étant inégalable sur bien des points. Mais je partage ton opinion.
    @Cyrille: découvrir Sandman aujourd’hui ? Comme je t’envie !
    @JP: je suis un peu dur avec les dessins. Ils sont de très bonne facture, si ce ce n’est que certains sont peut-être trop épurés à mon goût. Ou les couleurs trop délavées. Ou les couvertures peu fascinantes dans leur composition. Sans l’apposition du nom Gaiman, je ne m’y serais pas intéressé. Mais on est bien d’accord: ça vole plus haut que du Kordey….

  • Présence  

    Une certaine forme de perfection, dans laquelle la simplicité côtoie la grâce naturelle du récit et de son personnage principal – Je suis très admiratif du travail de transposition de Philip Craig Russell qui a réussi à faire en sorte que le lecteur puisse oublier qu’il s’agit de l’adaptation d’un roman, et qu’il puisse le lire comme une BD.

    Perte de la magie – Ce n’est qu’en lisant ce paragraphe que j’ai enfin pu mettre le doigt sur ce qui me plaît moins chez Neil Gaiman. Pour mes lectures de divertissement, je préfère de loin un auteur qui participe au réenchantement de mon univers mental, qu’un qui me rappelle que je dois en faire mon deuil, me contenter de la réalité prosaïque.

    Félicitations pour une deuxième partie très édifiante. C’est vrai qu’il paraît qu’on retrouve souvent un ou deux thèmes majeurs chez les grands auteurs, et tu réussis à les faire émerger au travers de cette étude comparative entre 3 œuvres, à commencer par le thème de l’inéluctabilité du changement (même moi j’avais fini par remarquer que ce thème revient régulièrement dans Sandman).

  • yuandazhukun  

    Un bien bel article à deux bravo les gars (même si de peur de trop en savoir sur Sandman que je n’ai pas encore fini j’ai parcouru la partie du boss…)…je n’ai lu que le 1er tome qui m’avait enthousiasmé par son côté romantico-gothique bien maitrisé qui me rappelle le Cabal de Barker…Vous m’avez rassuré sur le fait que même si P. Craig Russell n;’assure que 20 pages au dessin cela reste un excellent 2eme tome ! Merci les gars !

    • Mantichore  

      P. Craig Russell a fait beaucoup plus que d' »assurer 20 pages au dessin »: il signe quand même tout le découpage et toutes les esquisses des deux tomes, ce qui contribue à donner une unité à une œuvre aux styles très différents. Dommage juste qu’un des contributeurs soit Tony Harris, qui fait de plus en plus dans le Poulbot maniéré. Big Eyes pas mort!

  • Matt  

    Eh ben c’était très chouette^^
    Merde alors ! J’ai emprunté ça gratos pour pouvoir le lire sans dépenser des ronds, et là je me demande si je vais pouvoir renoncer à l’achat…
    Très beaux moments entre personnages, belle féérie macabre.
    Il n’y a que la fin qui est un peu triste. Alors je sais que c’est une métaphore du passage à l’age adulte, mais outre le fait que cette étape est triste en soi (perte des rêves, de son monde rassurant), là on parle de Bod, un p’tit gars qui n’a aucune famille vivante ni aucun ami vivant (sa seule amie étant Scarlett…et elle finit pas avoir peur de lui et l’oublier). Du coup…il est tout seul à la fin quoi^^ Même pas de potes ou un peu de famille, làché dans le monde.
    Bon…il semble motivé mais c’est pas la folle joie quand même^^

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