Interview Frédérick Sigrist
Propos recueillis par BRUCE LIT

Première publication dans GEEK MAGAZINE #51. Parue au moment de l’arrêt de BLOCKBUSTERS, l’interview de Frédérick venait le questionner sur sa culture Geek. Cantonné au gabarit de deux pages pour le format papier, la voici en intégralité chez BRUCE LIT.
Dans 20 ans, il ne sera pas dit que Frédérick Sigrist n’occupera pas la place de Jean-Pierre Dionnet : celle d’un passeur et catalyseur de la culture geek sur les ondes d’une radio publique, avec son émission Blockbusters qui s’arrête après neuf ans. Rencontre exclusive pour le bilan de cette émission phare mais aussi pour la visite du musée imaginaire de Sigrist.

Bonjour Frédérick : tu es né en 1977, soit deux ans avant la reprise des X-men par Chris Claremont. Tu as donc bien connu les années LUG ; tu nous les racontes ?
C’est marrant parce que l’on n’imagine pas à quel point la manière dont on concevait les espaces jeunesse a changé en 40 ans.
Aujourd’hui, quand je me promène à la FNAC ou dans je ne sais quel Cultura, je vois de grands rayons bande dessinée avec des milliers de titres, dans lesquels des enfants, avec un pouvoir d’achat bien supérieur à celui des enfants des années 80, se promènent, accompagnés de parents soucieux de leur fournir de quoi se divertir. Mais sans noircir le tableau, on peut reconnaître que la satisfaction permanente de ses bambins, n’était pas une priorité dans les années 80!
Tu suivais tes parents au marché du coin, et au hasard de tes déambulations, tu tombais sur un vendeur qui te vendait des lots de BD d’occasion Lug ou Aredit, par paquet de 10 pour 5 francs le tout. Si tes darons étaient dans un bon jour, tu repartais avec ton trésor sous le bas, sinon t’étais obligé d’attendre la prochaine excursion au rayon presse du Cora.
Dans ces lots d’occasion, aucune histoire ne se suivait mais c’était pas grave, tu prenais le train en marche, et au fil des ans et des brocantes, tu parvenais plus ou moins à reconstituer la tapisserie narrative globale.
De toutes façons, c’était une période où tu prenais tout le temps le train en marche! Les séries télé, les chansons à la radio, les films…Pas de replay, pas de vidéo à la demande…Rien ne t’attendait jamais. Il y avait des programmes et il fallait juste que tu sois là au bon moment. La raréfaction était aussi pour beaucoup dans le plaisir que je ressentais.
Et puis ces images de super héros venus des États Unis étaient tellement plus impressionnantes dans ton esprit d’enfant que le trait clair et rond de l’école franco belge. J’adore Peyo, mais Johan et Pirlouit faisaient pale figure à coté d’un Serval dessiné par John Byrne. Ça me semblait être des histoires d’adultes, là où la BD française de l’époque me donnait l’impression de ne s’adresser qu’à des enfants.

Tu as aussi vécu en direct la montée en puissance de la japanimation dans Le Club Dorothée…
Oui, mais rendons à Cesar ce qui est à Cesar, il y avait également Recré A2 auparavant. Il y a eu Ulysse 31 sur FR3, puis la Cinq de Berlusconi a aussi sa part de responsabilité dans la propagation de l’animation japonaise en France.
Dorothée est évidemment l’animatrice phare de ce mouvement, mais c’est souvent un raccourci de lui donner à elle seule « la maternité » du mouvement japanim.
Quels étaient tes héros préférés et pour quelles raisons ?
En anime et sentaï japonais, j’avais une grande passion (qui demeure aujourd’hui) pour Goku, Seiya et Xor. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les héros, sûrement un reste de mes années de chrétien pratiquant. Je trouve qu’il y a toujours beaucoup plus de mérite à défendre les plus faibles, surtout si on a rien à y gagner.
Être cynique et ne penser qu’à soi, c’est tellement plus simple…Pour moi c’est quasi l’état naturel du genre humain. Regardez les enfants en bas âge, c’est tout pour ma gueule. Et les héros, souvent se sacrifient à la fin, ce qui achève de les rendre iconiques.
Jésus, toujours…
En comic book, il n’y en avait qu’un pendant très longtemps: Serval alias Logan! Le Wolverine.
Le Samouraï avec un look de loup garou. Le petit héros trapu qui exécute sans pitié les criminels…Là c’est sûrement le côté Ancien Testament de ma chrétienté qui s’exprime.

Parallèlement à ta carrière d’animateur, tu es aussi humoriste. L’influence de Peter Parker ?
J’aimerais dire que oui…mais non! Ça, c’est plus un défaut d’enfance dont j’ai fait une force. J’ai toujours posé des questions ou tenu des propos qui passaient pour insolent aux yeux de mes enseignants. Mais la vérité, c’est que je n’ai jamais voulu faire rire mes camarades! Il s’avère juste que ma manière de voir le monde a, pour je ne sais quelle raison, souvent fait sourire mon entourage.
Au bout d’un moment, je me suis dit bon bah vu que ça les fait marrer, fais le sur scène et vois… C’était il y a 29 ans, et je suis encore en train de voir.
Entre 2021 et 2022, tu as joué dans Space Game, une mini-série où tu incarnes un patron d’une boutique de jeux vidéo : quels ont été les consoles et les jeux qui t’ont marqués ?
Toutes, voyons! À l’heure où j’écris ces lignes, je m’éclate sur Donkey Kong Bananza sur la Switch 2 et c’est déjà un chef d’œuvre.
Il y a eu des pépites à chaque génération mais si je devais faire un petit Best of, je dirais Altered Beast, Streets of rage et Shining Force sur Megadrive, Street Fighter 2 sur Super Nintendo, Mortal Kombat partout, tout le temps! Scorpion forever! Devil May cry sur Playstation, God of war, Bayonetta, Xenogear et FF7.
Resident Evil, Last of us, Metal Gear solid, Persona, Marvel vs Capcom…Désolé, il y en a beaucoup trop, mais j’ai toujours joué et je n’ai aucune intention d’arrêter donc forcément, ça fait énormément.
En 2017, tu installes sur France Inter une émission sur la culture geek : Blockbusters à une heure de grande écoute. Ce faisant, tu deviens sans doute le Jean-Pierre Dionnet de la génération Y !
Comme tu y vas! Très sincèrement, j’étais au bon endroit au bon moment à France Inter. C’était une autre direction et une autre époque, où France Inter osait donner sa chance à de nouvelles émissions et de nouvelles voix en été.
Je n’avais jamais animé une émission de ma vie jusqu’alors. On m’avait embauché pour faire des chroniques d’humour politique, tout m’était inconnu dans la conception d’une émission de radio.
Ma seule boussole, c’était de faire l’émission que j’aurais envie d’écouter, sur des sujets quasi jamais évoqué sur des antennes généralistes. Le tout, avec des passionné.e.s et surtout avec aucune stars en promo.

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Blockbusters, c’était 392 épisodes qui parlaient aussi bien de super-héros que de mangas , de jeux vidéo mais aussi de stars de la musique ou de cinéma !
Oui…Pourquoi se limiter à un genre lorsque l’on sait que tout un chacun « zappe » allègrement d’un médium à un autre. J’ai toujours été marqué par les œuvres culturelles sur lesquels on réagissait en famille, le film du dimanche soir, le feuilleton qu’on suit tous ensemble.
Avec l’avènement d’Internet et l’explosion des écrans, chacun regarde son programme dans sa chambre et parle à sa communauté dans son coin. J’avais envie de créer une émission où en passant de Starmania à Battlestar Galactica, les générations se rendraient compte qu’elles aimaient finalement la même chose, de la SF!
Vous l’avez peut être senti, mais j’aime vraiment quand les gens différents se mettent à se parler. Je suis métis, j’aime bien les mélanges!
Il y avait ce désir de jonction entre la culture geek et la culture tout court : je garde en mémoire cette émission sur Shakespeare de 2024, où tu en fait le pape de la pop culture !
Parce que cette distinction n’existe pas, pas plus que ce Pop qui précède Culture. Les gardiens du temple de la Culture dite classique, entretiennent cette différence par une forme d’élitisme qui ne profite qu’à eux et qui peine à cacher un système de pensée on ne peut plus limité: « Je ne connais pas donc ça ne peut pas être bien. »
Molière était considéré comme un saltimbanque vulgaire et provocateur par certains de ses pairs, Alexandre Dumas, comme une escroquerie commerciale. Seul le Temps, et lui seul, décide ce qui prendra place dans un musée pour paraphraser Indiana Jones.
Superman a 87 ans, Star Wars a 48 ans comme moi…Le Seigneur des anneaux a été écrit en, je pense qu’on peut cesser de parler de Pop culture et de parler de culture tout court.

Blockbusters était aussi ta tribune politique ? Je me rappelle de ta magnifique introduction lors du spécial Daredevil, concernant les jeux paralympiques !
Tribune politique, ça sonne sérieux quand vous le dites. La culture n’en déplaise, est politique. Les artistes sont des hommes et des femmes qui parlent de leur époque et de ce qu’ils vivent par le biais de leurs œuvres. C’est une photographie de leur monde passée au filtre de leur subjectivité.
Nier cela, c’est manger un plat sans regarder les aliments qui le composent. Et savoir n’en change pas le gout. Si vous avez aimé un film, un livre ou une chanson, qu’est ce que ça peut vous faire que l’auteur ne partage pas vos convictions politiques. Personnellement, j’aime bien savoir ce qu’il y a dans mes Blockbusters, même quand il y a des ingrédients que j’aime moins.
Quels ont été les moments les plus marquants de Blockbusters ?
-J’ai un souvenir ému de ma rencontre avec Jim Lee pour des raisons évidentes, et aussi parce que l’émission a failli ne pas se faire parce que France Inter ne savait pas qui c’était, et était initialement réticent à mettre les moyens pour aller l’interviewer. Heureusement, pas mal de gens se sont mis en 4 pour qu’on puisse le faire, et je leur en suis reconnaissant. C’est finalement symptomatique de ces 9 années, «C’est bien, ça a l’air de plaire, mais on ne sait pas trop pourquoi.“
Et donc Blockbusters s’arrête après neuf ans… Que peux-tu nous en dire ?
Ça ne m’arrive pas comme une surprise. Ça faisait 3 années que je sentais que l’émission se heurtait à un plafond de verre lorsque j’échangeais avec la direction. Une incompréhension profonde sur ce que cette culture contemporaine représente pour celles et ceux qui la pratiquent.
À mon envie de donner la parole à des passionné.e.s, j’ai le sentiment qu’on aurait préféré créer l’événement autour de films ou de séries, avec de la star et de l’influenceur en campagne promotionnel, à l’instar des avants premières des grands blockbusters hollywoodiens où la presse spécialisée n’est même plus conviée.
Et puis, ne nous leurrons pas, il y a aussi et surtout ma grande gueule d’humoriste qui s’est exprimé sur suffisamment de sujets pour savoir ce que je pensais de certaines décisions. Je pense que mon émission était finalement bien moins clivante que je ne l’étais.
La réaction de tes auditeurs semble t’avoir surpris…
Oui, car vous allez peut être trouver ça naïf mais quand j’enregistre mes émissions, on est 4 à 5 en studio. On a tendance à oublier que l’on rentre chez les gens, dans des familles et que des petites phrases écrites dans l’urgence d’une émission peuvent être reçues avec bien plus de sens et d’écoute qu’on n’en n’avait mis au départ.
Savoir qu’une famille Blockbuster existait, ça m’a surpris. Pour moi qui suis fils unique et qui fait du one man show depuis des années, c’était touchant et très nouveau de ne pas être seul.

Avant cela, tu as traversé des événements personnels dramatiques. La résilience et le courage des héros de la culture geek a-t-elle eu un impact sur ta vie réelle ?
Sans eux, j’aurais très mal tourné depuis très longtemps. Ce n’est pas une hyperbole, c’est un réel constat.Ces héros et héroïnes ont été au fil de ma vie, le père que je n’ai pas eu, les amis qui m’ont manqué, ils sont les modèles et les inspirations derrière lesquels je cours encore aujourd’hui.
Nous allons devoir faire le deuil de Blockbusters. Quels sont tes projets ?
Je remonte sur scène dès le mois de novembre au théâtre le Funambule avec mon nouveau spectacle 39/45, je rejoins également la revue de presse de Regis Mailhot au théâtre des deux ânes à partir d’octobre.
Mon podcast Crossover que je réalise pour le compte d’Urban Comics est renouvelé pour un an, et Blockbuster est un nom qui demeurera la propriété de France Inter…Mais vous savez quand Jack Kirby a quitté Marvel, il est parti créer Darkseid et les New Gods chez DC.
Ça ne veut pas du tout dire que je vais aller bosser chez RTL ou Nova, mais ça signifie par contre que l’envie de créer est toujours bien présente, et l’envie de faire mieux et plus librement n’a jamais été aussi forte.
Spinoff, la nouvelle émission de Frédérick

Merci de partager et d’avoir conduit cet entretien.
« Tu suivais tes parents au marché du coin, et au hasard de tes déambulations, tu tombais sur un vendeur qui te vendait des lots de BD d’occasion Lug ou Aredit, par paquet de 10 pour 5 francs le tout » Ah, je connais exactement cette sensation, ainsi que celle d’écumer les brocantes (avant que les comics ne deviennent tendance) pour combler les trous, quitte à connaître la suite de l’histoire des années après !
Heureux de voir que le « New Gods » de Frédérick Sigrist est finalement sorti sous la forme de Spin Off (quel titre pour faire un pied de nez à une ex-direction peu ouverte à la pop culture !)
Je me rappelle acheter mes LUG en presse dans les petites librairies de l’époque. L’odeur de l’encre fraiche, feuilleter les premières pages pour être raccord avec les cliffhangers du mois précédents. Sans oublier que les X-men étaient publiés tous les trois mois ! Et les previews en jaune ! Jamais oublié celle qui annonçait le RCM Serval !
Que de souvenirs !
Merci,c’etait passionnant. sans influencer, j’aimerais bien qu’il aille pousser la porte de Nova 😉
Merci pour ta lecture. On s’abonne, on partage, etc.
Merci pour le partage, Bruce,
L’interview résonne tellement en moi, je me vois plus jeune à travers elle, quel bonheur.
« Pas de replay, pas de vidéo à la demande…Rien ne t’attendait jamais….il fallait juste que tu sois là au bon moment. » tellement vrai ! Merci à mon magnétoscope, il m’a été d’une grande aide pour ça.
Les années de Blockbusters avec Frédérick ont été un vrai plaisir. C’est vraiment dommage de l’avoir remercié de cette manière, il est exceptionnel et sait comment captiver son public sur des sujets qui nous passionnent. Je suis ravie de le retrouver avec ce SPIN OFF.