SUPERMAN: JOUR DE DEUIL
Un article de JB VU VANVO : DC Comics
VF : Semic

Doomsday, maître de la furtivité
© DC Comics
© Semic
Cet article porte sur la mini-série en 4 parties SUPERMAN: DAY OF DOOM, initialement publiée en 2003 par DC Comics. Écrit et dessiné par Dan Jurgens, ce récit est encré par nul autre que Bill Sienkiewicz et mis en couleur par le studio Hi-Fi Design.
Cette histoire est sortie en France dans l’album SUPERMAN: JOUR DE DEUIL, publié par Semic en 2004 dans une traduction d’Edmond Tourriol. Petit aveu : cet article a commencé avec l’idée de comparer JOUR DE DEUIL avec un titre Marvel, DEADLINE, qui partage plusieurs éléments communs avec le récit de Jurgens. Cependant, DEADLINE porte des idées assez nauséabondes sur lesquelles je n’ai pas envie de disserter…
Plusieurs années ont passé depuis la mort de Superman lors de son combat contre le monstrueux Doomsday. Bien que le héros soit depuis revenu à la vie, à chaque anniversaire de ce jour fatidique, le Daily Planet publie un numéro dédié à la tragédie. Cette année, Perry White confie la tâche à un nouveau journaliste, Ty Duffy, pour un regard extérieur et neuf. Alors qu’un Duffy réticent commence à recueillir des témoignages, des explosions inexpliquées se produisent à des endroits où Doomsday avait commis des ravages lors de sa venue à Metropolis.
Enfonçons une porte ouverte : les attentats du 11 septembre 2001 sont un moment charnière dans l’histoire mondiale moderne. N’étant ni philosophe, ni expert en géopolitique, je me garderai bien d’émettre tout avis sur le sujet. Non, mon seul retour sur le 11 septembre est celui de spectateur indirect. Comme tout le monde à l’époque, j’ai vu les images de destructions à la télé, et me rappelle encore de leur impact immédiat sur moi et mes proches. Les médias, surtout avant l’essor des réseaux sociaux, ont influencé notre vision de ces événements. Les années qui ont suivi les attentats de 2001 ont logiquement vu la publication de comics consacrés aux journalistes. Chez Marvel, le personnage de Sally Floyd va marquer cette tendance en apportant un point de vue humain aux crossovers Marvel, de la Décimation jusqu’à Fear Itself en passant par Civil War, World War Hulk et Secret Invasion. SUPERMAN: JOUR DE DEUIL me semble poser les prémisses de cette tendance 3 ans avant les débuts de Sally Floyd dans Generation M.

Micro-trottoir : que pensez-vous de Superman ?
© DC Comics
La première scène permet de poser l’approche narrative : plusieurs civils donnent leur impression sur Superman : curiosité, indifférence, doute sur son existence, théorie conspirationniste, changement de sujet pour parler des sujets qui les intéressent (écologie, sport). Puis tous sont témoins d’un sauvetage par Superman, et s’unissent dans l’émerveillement, et reprochent à Ty Duffy de ne pas partager leur enthousiasme. Avant même d’entrer dans l’enquête journalistique sur la Mort de Superman, le lecteur et le protagoniste sont confrontés aux ressentis de la foule face au héros, à une adoration aveugle envers le kryptonien.
De manière générale, l’histoire de Ty Duffy va suivre les pas d’un CITIZEN KANE (ou LA CLASSE AMÉRICAINE, selon vos références) : il va recueillir les témoignages sur des événements datant de plusieurs années. On découvre rapidement que Duffy n’est pas objectif : tout d’abord, il rechigne à écrire l’article demandé, car il ambitionne d’écrire sur des sujets sérieux comme la corruption des politiques. D’autre part, il montre une méfiance envers Superman pour une raison personnelle. Est-il pour autant plus subjectif qu’un Perry White ou un Jimmy Olsen qui idolâtrent l’Homme d’Acier ?

À résumer un drame à une image, on en oublie le reste.
© DC Comics
Le sel de cette mini-série vient des interviews de témoins directs ou indirects, que recueille Duffy. Graphiquement, ces flashbacks sont représentés sur une couleur dominante en dehors du blanc et du noir, illustrant ainsi que chaque témoignage constitue un point de vue unique, et qu’il est nécessaire de rassembler l’ensemble des souvenirs pour reconstituer une image globale du drame.
Cette volonté d’embrasser le tableau d’ensemble de l’Histoire explique un enchaînement des points de vue de plus en plus éloignés et distants du sujet de Duffy. Les premiers souvenirs sont ceux des personnes présentes lors de l’attaque de Doomsday (Booster Gold et Blue Beetle, Jimmy Olsen) avant de prendre de plus en plus de distance : un ancien policier rapporte l’arrivée destructrice de Doomsday à Metropolis, d’autres évoque les jours et les semaines qui suivent la mort de Superman. Nous nous éloignons encore pour entendre les secours arrivés après la destruction de Coast City, jusqu’à un témoignage décisif de Duffy qui évoque les conséquences des ravages de Doomsday très loin de Metropolis. D’ailleurs, les rencontres croisées entre Duffy, Jimmy Olsen et l’ancien policier montrent à quel point les médias se sont focalisés sur un événement, une image en occultant toutes les autres informations.

Des conséquences à long terme.
© DC Comics
Le contexte du 11 septembre affecte la lecture et explique certains choix scénaristique : tout d’abord, le conflit entre Perry White, qui exige un article sur un évènement vieux de plusieurs années et déjà couverts à plusieurs reprises, et Ty Duffy, qui préférerait traiter de sujets d’actualité : Guerre contre le terrorisme, les choix douteux du Président des Etats-Unis, la corruption des corporations. Le devoir de mémoire empiète-t-il sur la mission d’information ? Ne risque-t-il pas de se transformer en discours de propagande ?
Les différents témoignages évoquent les dérives qui ont suivi les attaques : Booster Gold tente de copyrighter le nom de Doomsday, à l’image de ceux qui ont immédiatement commencé à produire du merchandising sur la catastrophe ; Duffy insiste pour évoquer les “vrais héros”, qui ont trouvé la mort le jour en question ; Toyman tente de revendiquer la création de Doomsday avant de découvrir que d’autres ont eu la même idée : les théories fantaisistes se multiplient pour expliquer le drame. Enfin, le méchant de l’histoire, Vestige (Remnant en VO) tente de trouver un responsable à châtier, quel qu’il soit, comme des prédicateurs comme Jerry Falwell ont présenté le 11 septembre comme une punition divine suscitée par les gays, les féministes, les pro-avortements et autres communautés. Et la mission de revanche contre l’injustice subie ne fait finalement que la reproduire.

Le poids des mots et le danger des amalgames.
© DC Comics
Le dernier flashback est celui de Duffy, qui éclaire sur ses préjugés contre Superman : l’impact du héros sur le monde, l’admiration qu’il suscite ont eu des effets tragiques lorsqu’il est mort. Une question que le héros n’a jamais considérée : s’il est un modèle pour l’humanité, ses échecs et défaites ont tout autant de conséquences que ses victoires. Le récit, loin de justifier une confiance aveugle envers le symbole de l’American Way, invite à le remettre régulièrement en question.
Niveau graphique, Dan Jurgens est un habitué du personnage, autant comme auteur qu’en tant qu’artiste. Il était d’ailleurs l’un des maîtres d’œuvre de La Mort de Superman et le créateur de Doomsday, pour lequel il a également imaginé le match retour contre Superman dans SUPERMAN/DOOMSDAY: HUNTER/PREY. Mais son trait habituellement rond est coupé à la serpe par l’encrage de Bill Sienkiewicz, qui donne à l’histoire une ambiance sombre et sublime les séquences flashbacks.
Finalement, tout ceci est bien beau, mais est-ce une bonne histoire ? La volonté de coller un méchant à cette enquête nuit à mon avis à la mini-série. L’identité ou même la nature de Remnant, ses ressources, ses motivations ne sont jamais réellement expliquées. Tout juste apprend-on qu’il veut détruire l’image de Superman en s’attaquant à l’équipe du Daily Planet, et qu’il paraît falsifier des pouvoirs surnaturels avec des moyens techniques. Il sert surtout de prétexte à la confrontation Duffy/Superman. L’appréciation du lecteur dépendra surtout de son appropriation du discours de la série sur le devoir et l’objectivité supposée des médias. J’aurais aimé dire que ce récit est propre à son époque, mais l’impact émotionnel et sociétal des actes terroristes et l’influence des journalistes sur l’opinion du grand public restent malheureusement des thèmes d’actualité.

Remnant, aussi transparent à l’écrit qu’il l’est à l’image
© DC Comics

Tiens, ça me donne envie de le relire
Bonne relecture !
Merci JB pour la culture, je n’avais jamais entendu parler de ça, évidemment. J’ai récemment lu la Mort de Superman dans les éditions de poche Urban, j’avais trouvé ça très mauvais. Je découvrais donc Doomsday, je ne sais toujours pas d’où il sort.
Ici le fait que ce soit encré par Sienkewicz pourrait me donner envie d’en tenter la lecture, surtout que ça se sent un peu dans les scans que tu as mis.
Je ne m’attendais pas du tout à ce type d’histoire, et j’apprécie surtout que tu t’en fasses le journaliste, que tu en extraies la moelle et que tu nous en explique le fond. Comme c’est souvent dit ici, les meilleures histoires de super-héros reflètent la réalité et sa complexité.
La BO : inconnu au bataillon, chapeau pour avoir trouvé un titre qui corresponde à ton ressenti général, mais à l’écoute, cette country, ce n’est définitivement pas pour moi.
Pour ma part, la découverte s’est faite dans l’autre sens : « La Mort de Superman » version Semic n’était dispo que par commande auprès de Semic, j’ai donc lu ce « Jour de deuil » avant de découvrir le comic book auquel il faisait référence (partiellement, j’avais lu la novélisation).
Du coup, j’avais un peu cette approche distante du protagoniste de l’histoire, familier avec cet event sans l’avoir « vécu ».
Tu ne pourras pas dire que je ne t’avais pas prévenu pour la nullité de LA MORT DE SUPERMAN…
et bien à l’époque on ne savait pas non plus d’où sortait Doomsday. Sitôt créé, sitôt il tuait Superman comme tu l’as lu dans le Urban poche.
Merci les gars pour les retours ! Oui je me souviens Tornado, tu avais raison.
Je n’ai lu que cette BD à propos de la mort de Superman. J’en garde un bon souvenir même s’il est devenu un peu nébuleux. Je vais le relire aussi.
Très bon article.
Même expérience. Merci pour ta lecture !
Hé ben, ça fait pas trop envie.
Ça s’éloigne trop de ce que j’aime dans le récit de Super-Héros pour que je m’intéresse : si je t’ai bien lu, on est dans un compte-rendu « réaliste » d’un prétexte Historique classique de Comic-Book (le zigouillage de Supe, donc) pour disserter sur certains aspects sociologiques (?!) de notre perception moderne des évènements traumatiques de notre Histoire à nous -dans le grotesque monde réel. Berk.
Mais tu clarifies très facilement ce qu’on peut espérer trouver dans cette histoire (qualités et ratés).
J’avais lu la version française du bouquin : une catapostrophe scénaristique, en plus d’un cauchemar orthographique et « conjugaisonal »😀 ! Aujourd’hui, un « must have » pour les collectionneurs, j’imagine.
… Sinon, c’est pas un peu bizarroïde, Sienkiewicz seulement à l’encrage ?! Ça a une certaine lisibilité pleine d’identité mais, coincée dans ces cases un peu plan-plan (celles postées, en tous cas), sa patte n’exprime pas grand chose, du coup.
Merci pour ta lecture.
Si catastrophique que ça, la VF ? Pourtant, Edmond Tourriol n’a pas la réputation de trad bâclées, il me semble.
Aussi fou que ça paraisse : oui ! Une faute toutes les cinq phrases, des tournures abracadabrantesques 🙂… J’avoue avoir été très surpris qu’un livre pareil soit publié tel quel.
Peut-être s’agissait-il d’une publication alternative : étant donné le niveau du ratage : un truc fait par un fan pas trop regardant… C’est difficile d’imaginer qu’un traducteur professionnel puisse gagner sa vie en rendant ce genre de copie.
La couverture -je crois l’avoir encore, alors que j’ai bazardé le bouquin !- représentait, sur fond noir, le S ensanglanté de Superman.
Alors moi j’ai lu LA MORT DE SUPERMAN bien comme il faut et tout comme Cyrille j’ai trouvé ça extrêmement mauvais en tant que comics mainstream old school racoleur et lourdingue.
Toutefois j’aimais bien cette collection Semic et j’ai failli acheter plusieurs fois cet album. Merci donc pour cet article très équilibré et intelligent qui m’enlève toute frustration et m’apprend tout ce que je n’ai pas raté !
Pour la Mort de Superman, ça dépend des épisodes. Autant je trouve le début (combat contre Doomsday) interminable et la fin (affrontement contre Cyborg Superman et Mongul) médiocre, j’ai bien aimé les remplaçants autoproclamés du héros et leur différentes interprétations de l’héritage du personnage
Bonjour JB.
Il ne me semble pas avoir lu cet album. N’ayant pas les moyens à l’époque, j’achetais peu de publication Semic sur l’univers DC. Paradoxalement, je les ai pratiquement toute trouvé d’occasion des années plus tard !!! comme quoi.
Le journaliste de rue …. tu aurais aussi pu citer Phil Sheldon provenant de l’excellent MARVEL et des suites comme CODE OF HONOR. Mais en effet on est plus proche de l’héroïne Sally Floyd de Paul Jenkins. C’était alors à la mode et comme Marvel et DC n’arrêtent pas de se copier…
Le devoir de mémoire empiète-t-il sur la mission d’information ? Ne risque-t-il pas de se transformer en discours de propagande ? on dirait un sujet de bac. Mais c’est en effet une très bonne réflexion qui semble être la ligne directrice médiatique actuelle. C’est désespérant. La preuve en est le battage médiatique autour de toutes les cérémonies commémorant les guerres (surtout la seconde).
La volonté de coller un méchant à cette enquête nuit à mon avis à la mini-série gros défaut en effet. Cela me sort de ma lecture en général. Et à ce jeux là Kurt Busiek ou Paul Jenkins savent éviter les pièges au contraire d’un Dan Jurgens qui n’est finalement à l’arrivée qu’un bon faiseur, dans la moyenne.
Sympa les planches. Pas fan du trait de Jurgens mais l’encrage de Bill Sienkiewicz lui convient bien ici. Cela me rappelle l’encrage d’un autre grand, Klaus Janson, sur les SENSATIONAL SPIDER-MAN de Jurgens
J’ai pensé à Sheldon, qui a une perception de la figure du héros diamétralement opposée à celle de Duffy.
Pour Jenkins, je n’ai pas exactement un avis des plus favorables sur Sally Floyd et son idée de l’éthique journalistique…
Je l’ai lu celui-là dans cette édition de chez Semic et c’est vrai que dans le style « épisode marquant de la mythologie des super héros raconté par un homme ordinaire » c’est pas forcément le récit le plus marquant, ton article détaille bien les pistes plutôt intéressantes du récit mais le principe est d’après mes souvenirs tellement didactique qu’on dépasse rarement les intentions initiales pour aboutir vers une œuvre qui serait vraiment marquante.
Dans le créneau « superhéros vu par le citoyen lambda », Astro City a raflé la mise depuis, il faut dire !
Marvels et Kingdom Come itou !
On a été gâté, quand même…
Merci beaucoup pour la présentation de ce comics qui manque à ma culture.
Jurgens + Sienkiewicz : d’un côté ça semble logique car l’encreur sait comment rendre plus noirs les dessins tout public du dessinateur, de l’autre je n’ai jamais compris quel plaisir Sienkiewicz prenait à ce genre de collaboration.
Une construction à la Citizen Kane, ou à la… Au fil de mes lectures, j’ai découvert qu’une partie des scénaristes de comics ont également été fortement marqué par une technique du film Rashōmon (1950) d’Akira Kurosawa qui consiste à montrer un événement par les yeux de témoins différents.
Booster Gold tente de copyrighter le nom de Doomsday : excellent, c’est du Michael Jon Carter tout craché. J’avais d’ailleurs envoyé un article sur ce superhéros à Bruce concernant la première partie de sa série par Dan Jurgens.
Le contexte du 11 septembre affecte la lecture et explique certains choix scénaristique : très intéressant de rappeler le contexte de cette histoire et d’établir ainsi un parallèle avec le traitement médiatique afférent.
Le Booster Gold de Dan Jurgens, mais version années 80 ou 2000 ?
Merci pour la lecture !
Je me souviens de la cover de ce SEMIC Book mais impossible de dire si je l’ai lu ou pas.
Dans le doute, je m’aventurerais presque à dire que l’article est plus intéressant que l’œuvre chroniquée mais ce serait sans doute trop sévère…