Quand souffle le vent sur la route… Interview Garth Ennis

Interview Garth Ennis

Propos recueillis et traduits par Bruce Tringale pour GEEK MAGAZINE 54

Attention, ceci est la dernière image de cette histoire!

Mais comment fait-il ? Garth Ennis ,l’homme derrière des œuvres majuscules comme « Preacher », « The Boys », « Punisher Max », « Crossed » ou encore « Dear Billy », continue de donner du Vertigo à son lecteur.
Sans donner de signe de fatigue après trois décennies de carrière, voilà que l’homme vient de publier chez Urban « La Guerre », un court récit qui deviendra grand : les premières et dernières heures – et toujours hors-champ -,  d’une dizaine de civils après qu’un champignon atomique ait dévasté Londres.
Il me répond par mail dans la nuit lorsque je lui adresse louanges et gloire!   

Après 30 ans de carrière, tu parviens encore à nous épater et à écrire des chefs d’œuvre. Ici, tu quittes tes récits de prédilection autour de la deuxième guerre mondiale et du Vietnam pour notre histoire contemporaine.

C’est très gentil, merci. Je compte encore écrire d’autres histoires sur la seconde guerre mondiale, j’ai encore tellement de choses à dire, le sujet est presque inépuisable. Je pense avoir fait le tour – pour l’instant- des histoires autour du Vietnam principalement via le Punisher ou avant que Frank Castle ne le devienne. C’est un conflit fascinant mais je pense y avoir mis le point final idéal avec la fin de Get Fury.

Même si ce récit s’appelle La Guerre, je ne l’ai pas pensé comme mes récits de guerre traditionnels. C’est surtout venu de mon éditeur Bryce Carlson qui me demandait une histoire horrifique pour l’anthologie Hello Darkness. La guerre nucléaire est probablement ce qu’il y a de plus affreux pour moi parce que c’est une réalité de plus en plus tangible. Cela éclipse toute notion d’horreur surnaturelle que je peux imaginer.

Je parle d’évènements récents et imagine comment tout pourrait dégénérer. En fait, les raisons de la guerre importent peu, ce n’est pas la question de savoir qui a tiré le premier mais comment les personnages se retrouvent dans telle ou telle situation et comment, ils s’en sortent. Ou pas.

Noir, c’est noir : il n’y a plus d’espoir

Depuis Chère Becky (une préquelle de The Boys – Nda), je trouve ton écriture plus dense, plus dialoguée. Mais ici tout change : elle est  beaucoup plus directe et pour la première fois de ta carrière, tu expérimentes un récit choral très sensible.

Cette approche directe me semblait la plus pertinente tout simplement parce que je n’avais pas d’autre angle pour aborder le sujet. Il fallait pouvoir raconter ce que la guerre nucléaire pouvait signifier à la fois pour les individus et pour le monde.

Bien entendu, le destin de tous ces personnages est imaginaire mais tout est crédible. Certains fuiraient, d’autres resteraient sur place ou tenteraient de se suicider mais cela n’aurait pas de sens que le type le plus malin de la pièce parvienne à s’en sortir.

Comment s’est passée  ta collaboration avec Becky Cloonan ?  Son dessin est lui aussi très direct, sans doute parmi tes meilleures collaborations avec Steve Dillon, Goran Parlov et Amanda Conner.

Becky est vraiment incroyable. Non seulement c’est une grande artiste séquentielle et conceptrice de personnages, mais elle excelle dans son storytelling. Elle a mis sa touche personnelle dans quelques séquences, ce à quoi je suis généralement frileux. C’est notamment le cas dans le quatrième épisode avec le couple coincé dans le train ; elle a eu l’idée de nous tromper sur la voix du caractère qui parle avant que le dialogue ne dévoile son identité. Elle fait appel à l’intelligence du lecteur, ça me plaît beaucoup.

J’ai toujours pensé que ton écriture s’exprimait mieux avec des dessinateurs minimalistes qui privilégient les expressions et les émotions ?

Tu as raison : j’aime travailler avec des artistes qui se concentrent sur le rythme de l’histoire, sur les visages et leurs expressions, concentrés aussi bien sur les émotions des personnages que l’action. J’aime toujours travailler avec des expérimentateurs sauvages comme John McCrea mais la plupart du temps je gravite autour d’illustrateurs au style naturel et instinctif comme Keith Burns, Paddy Goddard et Jacen Burrows. Ce que je recherche avant tout, c’est la clarté.

The sound of silence

Après avoir terminé La Guerre, j’étais bouleversé et persuadé que tu avais écrit une version contemporaine de Quand souffle le vent*.

Je voulais par-dessus tout décrire le désespoir le plus absolu d’un conflit nucléaire, la fin littérale de l’humanité. Il y a encore des gens pour penser qu’il serait possible d’y survivre ou même, que ce serait profitable ! Ça me rend dingue ! La perspective de cette guerre, ce n’est que de l’horreur, aussi bien du fait de la destruction que de ses retombées. Les seuls chanceux seraient ceux qui mourraient dans les dix premières secondes. Les autres devraient trouver comment tuer leurs conjoints ou leurs enfants, avant de se suicider avant que les radiations ne les achèvent. Les derniers survivants finiraient par mourir de faim, de froid ou seraient malades à en crever.

Tu me parles de Quand souffle le vent. Je te conseille Ethel & Ernest, un autre roman de Raymond Briggs. C’est en partie autobiographique et je le trouve encore plus émotionnellement dévastateur que Quand souffle le vent.

Et puis il y a bien entendu beaucoup de filiations avec La Route de Cormac McCarthy. As-tu lu l’adaptation de Manu Larcenet ? Il nous disait l’an dernier qu’il percevait lui aussi l’apocalypse comme quelque chose de très calme, presque imperceptible. Partages-tu cette vision ?

Je ne l’ai pas encore lue mais le roman fait partie de mes livres de chevet. C’est superbe.  Je me rappelle l’avoir lu sur un vol entre New York et Seattle il y a 20 ans.
Nos histoires sont différentes : dans La Route, l’Apocalypse est déjà bien installée, les gens survivent au jour le jour. La Guerre montre les retombées immédiates.

Dans La Route, il n’y a plus que le silence, des cendres, des arbres morts et le ciel gris. Il n’y a absolument aucun doute que les actions des héros  et que le monde ne changeront plus.
Dans La Guerre, nous n’en sommes pas encore là,  il faudra des années pour y arriver. Ce sont deux histoires différentes, deux visions de l’apocalypse.

Les regards saisissants de Becky Cloonan

Un arc de Preacher, s’appelait Jusque la fin du monde. Tu sembles obsédé par l’amour, son pouvoir et ses limites.

La Guerre parle de nos limites. L’amour est détruit avec tout le reste. On pourrait imaginer que certains couples s’aiment jusqu’au dernier instant, mais c’est au-delà du possible. A un moment de l’histoire, un des personnages déclare que toutes les émotions humaines sont insignifiantes face au nucléaire et cela induit inévitablement, l’amour. La route vers ce que nous avons de meilleur en nous s’arrête, tout simplement.

La fin de La Guerre est probablement la plus choquante de ta carrière, ce n’est pas peu dire au vu de tous les moments Ennis de ta littérature !

Je voulais que tout se termine de la manière la plus horrible possible, démontrer que l’autodestruction de l’humanité est répugnante, stupide, repoussante. Je voulais que la dernière action de mon personnage soit la plus absurde et vide de sens en écho de ce que l’espèce humaine s’était infligée à elle-même.

Je voulais éviter une fin triste et morose où le gars ère dans un tas de ruines et meurt seul. On a lu ça des centaines de fois et c’est une solution de facilité, presque de la triche. La mienne est un écho à l’horreur que je souhaitais infuser au reste de mon histoire.

Des conversations théoriques entre amis qui seront balayées par l’explosion nucléaire.

Existe-t-il dans ton esprit une sorte de continuité entre tes œuvres ?  La Guerre pourrait être rattachée à Rover Red Charlie et Crossed.

Ce sont trois mondes différents : Rover Red Charlie et Crossed n’ont en commun que l’Apocalypse. Rover Red Charlie voit toute l’espèce humaine décimée pendant une nuit. Il est dit que quelques personnes mentalement incapables ont survécu un peu plus longtemps, mais rien de comparable aux Crossed qui, s’ils existaient dans le monde de Rover Red Charlie, seraient omniprésents ; nos héros ne rencontrent rien de tel. Et aucun de ces deux mondes ne pourrait survivre à La Guerre, qui met simplement fin à toute vie, humaine ou autre.

En fait, Crossed et Rover Red Charlie restent des fantaisies qui se déroulent dans des univers qui ressemblent aux nôtres mais avec des animaux à l’intelligence très évoluée et des hordes hyper violentes. L’univers de La Guerre, c’est notre monde. Ça pourrait nous arriver demain…

Un autre de tes classiques post-apocalyptique : Punisher The End illustré par le légendaire Richard Corben. Des anecdotes à partager sur sa conception ?

Marvel voulait réaliser des numéros spéciaux consacrés à la fin de leurs personnages emblématiques : Hulk, Wolverine et moi j’ai hérité du Punisher. C’était l’opportunité de raconter ce que j’imaginais être histoire ultime de Frank Castle où il punirait les derniers habitants de la planète avant de succomber à son tour.
Je suis persuadé que Corben est un ajout de dernière minute auquel je n’avais pas pensé, probablement une suggestion d’Axel Alonso, l’éditeur Marvel de l’époque. J’avais écrit le script sans savoir qui l’illustrerait – ça arrive parfois -.

Corben a fait du très bon travail, très professionnel avec une livraison entre 10 à 12 pages par semaine, toujours dans les délais.

Concernant l’histoire, elle m’a été énormément inspirée par le docu-fiction des années 80 – sans doute le pire téléfilm d’horreur- Thread, qui a été le déclic de tout ce que j’ai pu écrire de sérieux sur le sujet. Cette approche réaliste est la raison pour laquelle je ne peux plus écrire de récits à la Mad Max, la réalité est trop glaçante pour l’ignorer.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’après le succès de The End, j’ai eu l’idée de continuer à écrire d’autres épisodes spéciaux  qui seraient vaguement reliés par une thématique : The Cell dessiné par Lewis Larosa, où Frank mettrait la main sur les assassins de sa famille et The Tyger,  qui raconterait l’enfance de Frank avec les dessins de l’immense John Severin (travailler avec Severin c’était grandiose car il était le seul auteur américain que je lisais dans Mad Magazine)

Un univers assez proche de RED ROVER CHARLIE

Après  Preacher The Boys , y aura-t-il une nouvelle adaptation live de ton travail ?

Le film Crossed est actuellement en cours de montage. Plusieurs autres choses ont été envisagées ou sont à l’étude ; au cours des dix dernières années, il y a eu des tentatives pour démarrer  un certain nombre d’adaptations. En général, ce qui se passe, c’est que l’artiste et moi partageons un joli chèque d’option, le temps passe, rien ne se passe, nous récupérons les droits et recommençons. C’est ce qui s’est passé avec Preacher pendant un certain nombre d’années, en fait.

The Boys a été la dernière longue série que tu as faite. Est-ce ton choix de n’écrire plus que des récits courts ou des One Shot ? Ou est-ce une contrainte du marché des comics ?
Je doute que je ferais une autre longue série. Ce que j’aimerais écrire, ce sont des romans graphiques plus longs, de 250 à 300 pages. J’ai des idées pour quelques histoires de la Seconde Guerre mondiale dans ce format.

Un dernier mot pour tes lecteurs français ?

En parlant de La Guerre, j’ai récemment échangé avec l’éditeur, Boom, autour de quelque chose d’autre dans la même veine. Pas une suite ou une préquelle, plutôt une sorte de compagnon de lecture. A suivre…

*Un récit fondateur de la littérateur post-apocalyptique écrit par Raymond Briggs et adapté en animé dans les années 80 avec des musiques de David Bowie et Roger Waters. Le comics a été réédité l’an dernier aux éditions Tanis.

Quand Ennis t’envoie sa photo de presse !

14 comments

  • Doop  

    chouette. Même si tout n’est pas réussi dans sa carrière (The Boys notamment ), il reste un grand scénariste

    • Bruce Lit  

      En terme d’écriture, je trouve au contraire que THE BOYS est supérieur à PREACHER que je vénère.

      • Nicolas Giard  

        Pardon ?!!
        Il a complétement salopé les super-héros Marvel et DC.
        Des assassins, des pervers sexuels, des pedophiles, des escrocs etc… Tous ses personnages méritent la prison.

        C’est ça que tu aimes ?

        • Bruce Lit  

          N’est ce déjà pas le cas dès la 1ère apparition de Xavier qui en pince pour Jean Grey ?
          Plus sérieusement, Ennis a fait pour le Punisher ce que Miller a accompli pour DD ; ce qui n’est pas rien.
          Et à l’inverse du carnage effectué sur les séries Xmen par Morrison, Hickman et Bendis, les histoires d’Ennis ne font pas partie de la continuité 616.
          Donc, non, ça ne me dérange pas.

    • Bruce Lit  

      Dans mon top 3 avec Miller et Moore, sans transpirer.

  • Nicolas Giard  

    Bonne interview Bruce, mais je trouve que tu aurais du lui parler de the Boys un peu plus et lui demander pourquoi il à salit les super-héros à ce point. Je trouve the Boys et , Crossed, tout simplement dégueulasses à lire, voilà un auteur qui nous a fait Hellblazer, Preacher mais est capable de nous dégouter entièrement, par moment.

    • Bruce Lit  

      De son propre aveu, HELLBLAZER est un boulot alimentaire.
      Son CROSSED est incroyable. La suite, bcp moins.

  • Bruno. ;)  

    Hé bé !
    Ça fait pas envie : autant le sujet de son Comic que ce qu’il exprime dans l’interview. Quelle vaine démarche que cette exploration des extrêmes sans l’Humain : voilà qui frôle le niveau zéro de la créativité et du vrai courage -c’est juste mon point de vue. Je me demande s’il croit vraiment apprendre quelque chose à quelqu’un sur le mortifère absolu d’un conflit (ou d’une mauvaise manip’) Nucléaire ?!
    Un Tagame de l’apocalypse ?! Je range dans la même boite (le même sac) de la facilité, quitte à m’assortir au manque de finesse de cette approche thématique, que je trouve gratuite.

  • JB  

    Merci de partager cette entrevue !
    « La guerre nucléaire est probablement ce qu’il y a de plus affreux pour moi parce que c’est une réalité de plus en plus tangible »
    Ce qui explique les sorties concomitantes de La Guerre d’Ennis et du Spectateurs de Vaughan

    Paradoxalement, je trouve que ce serait peut être A walk through Hell, le plus proche thématiquement de La Guerre, avec ses personnages qui comprennent que l’Apocalypse est non seulement enclenchée mais inéluctable, et en tant que récit d’une noirceur impossible à dissiper. Même son Crossed a des touches d’espoirs et de beauté !

    • Bruce Lit  

      Oui, c’est ce que je lui dis : son écriture est devenue plus dense, plus sombre.

  • Lionel  

    Une perception de l’être humain qui fait froid dans le dos. Mais quel sens de la réalité. Je ne suis pas sur d’arriver à lire un récit tel que « La guerre ». Mais « Rover Red Charlie » me tente bien.

    Encore une fois, j’aime beaucoup l’approche humaine de tes entretiens Bruce. Trop souvent, les échanges avec les auteurs de comics ou autres se limitent à des questions de fans. Et là, sans fausse complaisance, on a le plaisir d’assister à une discussion entre deux adultes. Parfait 🙂

    • Bruce Lit  

      Merci Lionel.
      Mon objectif est effectivement souvent de parler d’humain à humain avec mes interviewés.

  • Jyrille  

    Merci pour l’interview, encore une que je n’avais pas lue alors que j’ai le magazine. J’aime beaucoup la sincérité qui en sort, en plus des informations importantes.

    Par contre je n’ai pas vraiment aimé LA GUERRE. Voici ce que j’en dis sur Babelio : « La lecture de ce petit pamphlet sans réelle profondeur, qui ne dit pas grand chose, m’a fait penser à trop d’autres oeuvres pour réellement m’étonner. J’y ai vu Dragon Head, The Nice House on the Lake, La route, The Walking Dead… Mais elle propose de parfaits dialogues et remet bien les choses en place quant à notre situation acutelle ».

    Je suis heureux qu’il s’explique sur la dernière page. C’est effectivement absurde, mais pour moi cela n’atteint pas son objectif. Au contraire, cela me semble effacer tout le propos de la bd, l’impuissance totale face à la guerre nucléaire.

    Quant à The Boys que j’ai lue récemment, je trouve que c’est le pire travail de Ennis que j’ai lu jusqu’à présent malgré quelques excellents épisodes (ceux avec La légende notamment).

    • Bruce Lit  

      C’est rare de te voir si dur.

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