Sakément tourbé (WHISKY SAN)

WHISKY SAN par Fabien Rodhain et Didier Alcante

Une dégustation de l’amateur FLETCHER ARROWSMITH

VF : Bamboo Editions

WHISKY SAN est un récit complet par Fabien Rodhain et Didier Alcante (scénario), Alicia Grande (dessins) et Tanja Wenisch (couleurs).

Attention : Contrairement à l’alcool,  l’abus de lecture ne nuit pas à la santé et est à consommer sans modération.

WHISKY SAN
© Bamboo Edition

Messieurs Six et Lit, avez-vous un poster géant de Masataka Taketsuru trônant au-dessus de votre bar ? Masataka Taketsuru ? Quesaki ? Le nouveau mangaka à la mode ? Le leader du nouveau band de kpop ? Ignares !!! C’est tout simplement l’un des pionniers, avec Shinjiro Torii, de l’aventure du whisky, conception et culture, sur l’île du soleil levant dans la seconde moitié du XXe siècle. Sa vie vient d’être adaptée en images dans une bande dessinée surprenante écrite par Fabien Rodhain et Didier Alcante sur des dessins d’Alicia Grande et Tanja Wenisch.

Londres 2007, World Whiskies Award, deux imminents amateurs de whiskies discutent entre eux, chacun espérant que les heureux vainqueurs soient d’origine Irlandaise ou Ecossaise. « of course, old pal ». Et pourtant cette année là deux whiskies Japonais, des maisons NIKKA (créée par Masataka Taketsuru) et SUNTORY vont provoquer une révolution en devenant les grands gagnants des catégories blend et blended malt. Le whisky japonais vient de s’imposer parmi les grands et le palmarès des années à venir, des doublés jusqu’en 2014, va finir de l’installer dans le type de destination vers qui se tourner pour une dégustation d’exception.

A mon avis c’est plus fort que 007 degrés
© Bamboo Edition

Et pourtant dans un pays refermé sur lui-même, où les traditions ancestrales et le saké demeurent la norme, concevoir ce type de divin breuvage était loin d’être gagné. On doit cet exploit à deux hommes : Shinjiro Torii (1879 – 1962) et surtout Masataka Taketsuru (1894 – 1979) que l’on surnomme le père du whisky japonais. WHISKY SAN, publié chez Bamboo Edition dans la collection Grand Angle, retrace le récit d’une aventure hors du commun, à l’origine surement de gueules de bois mémorables de certains d’entre nous.

La grande force de cet album est de ne pas abreuver le lecteur d’une biographie style wikipédiesque en image. Certes ici point d’actions et grands mouvements mis à part ceux pour se rattraper au comptoir quand la tête commence à tourner mais une mise en page aérée. Graphiquement Alicia Grande adopte un style dit semi réaliste de l’école Franco-Belge en apportant une pointe de manga plutôt bienvenue. Renforcées par la sobre mais envoutante colorisation de Tanja Wenisch, les planches riches en détails font penser à des tableaux, parfait pour décrire la fresque historique qui se déroule devant nos yeux.

Image rare du jeune Patrick Six en culotte courte
© Bamboo Edition

Notons des choix scénaristique très pertinents n’oubliant jamais de remettre les hommes et femmes au centre du récit, sous fond historique. Ainsi l’introduction commence fort justement sur l’origine du « mal », à savoir la flotte du commodore Matthew Perry en 1954 débarquant au Japon et introduisant pour la première fois le whisky sur l’île. Les passages se déroulant à Hiroshima ne manqueront pas de nous rappeler un moment charnière du siècle dernier.

Nous suivons ensuite la vie de Masataka Taketsuru à partir de son adolescence où son amitié avec un jeune camarade Ecossais va déclencher deux tsunamis dans son existence : la rencontre avec le whisky et plus étonnamment celle qui deviendra plus tard son épouse, Jessie Roberta Cowen dite Rita.

Une histoire pas si alambiquée que cela
© Bamboo Edition

Masataka Taketsuru nous est décrit comme un véritable globe-trotter, puisque sa passion et son abnégation vont l’amener à se former à la fois comme brasseur mais aussi chimiste, lui un Japonais, en Ecosse, berceau du breuvage sacré.  Son retour sur les terres de ses ancêtres sera parsemé d’embuches notamment la rivalité qui le lie à Shinjiro Torii, fondateur de la maison Suntory.

En fond, il est intéressant de suivre une partie de l’histoire du XX siècle. Ainsi WHISKY SAN explore les réminiscences des deux guerres mondiales, en Ecosse puis au Japon. C’est aussi l’occasion de rappeler, que les traditions ont la vie dure et quelque soit le continent les étrangers ne sont jamais bien vus. Cela donne quelques échanges et séquences assez dures, où chaque famille renie les siens en excluant les autres. Et bien qu’un des attraits de notre fascination pour le Japon reste son respect des coutumes,  WHISKY SAN tend à nous rappeler ce que l’humanité porte de moche en elle quand le repli sur soi même et la haine d’autrui deviennent des guides aveugles de notre existence. Les défis rencontrés par Masataka Taketsuru, bien que du siècle dernier, n’ont rien à envier à l’actuel contexte géo politique mondial.

Orson Wells ventant NIKKA en 1979 l’année de la mort de son fondateur

Si vous avez quand même l’impression d’avoir entendu parler de whisky japonais, rien d’étonnant, le marketing et la culture pop ont fait leur office. NIKKA n’a cessé de travailler ses liens avec l’Ecosse à travers l’histoire d’amour de Masataka Taketsuru et Rita. La marque jouera également sur un flacon carré, aux lignes épurées et des couleurs vintages rappelant de célèbres contenants Européen.

Plus fort, SUNTORY a conquis le monde grâce à Hollywood. Sean Connery en personne y a associé son image. Puis c’est la double révolution Coppola. D’abord le père qui s’associe à Akira Kurosawa pour un clip publicitaire en 1980 puis la fille en 2003 avec le succès de LOST IN TRANSLATION avec Scarlett Johanson et Bill Murray assurant la promotion du Hibiki (« résonnance ») puis un clip pour célébrer les 100 ans de la marque.

Suntory time

Pour les amateurs de whisky, cet album n’est pas avare en dégustation avec une syntaxe fleurie et fruitée fort à propos, qui font chatouiller les papilles. Pour les plus ignorants, WHISKY SAN ne les noie pas dans des explications complexes sur la fabrication, au contraire c’est assez ludique avec ce qu’il faut de péripéties pour nous tenir quand même en haleine.

A l’arrivée WHISKY SAN propose en 136 pages, une épopée extraordinaire et envoutante, facile à lire, dans ce qui s’apparente à une formidable leçon de vie faite de courage, de détermination et d’amour. Une bande dessinée à déguster à toute âge, même si vous n’y connaissez rien en whisky.

Le Japon, terre de whisky
© Bamboo Edition

La BO : Lost in Tokyo (AIR)

19 comments

  • JP Nguyen  

    Il fut un temps où je m’intéressais beaucoup aux whiskies. Sur mes étagères, j’ai encore environ 20 bouteilles différentes, dont quelques scotchs, des bourbons, des ryes et aussi deux-trois japonais.
    Ceci dit, les whiskys japonais que j’ai pu boire, bien qu’étant de bonne facture, me semblaient manquer de personnalité. De plus, ayant fortement espacé mes dégustations, je manque d’occasions pour les comparer plus attentivement.
    Pour en revenir à cette BD, on te sent plutôt emballé par le sujet et son traitement. Tu en parles avec un enthousiasme communicatif, alors pourquoi pas, si je tombe dessus en médiathèque, par exemple.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour JP.

      en effet j’ai plus été happé par le côté historique, réellement passionnant, que le côté bd en tant qu’art séquentiel. Néanmoins c’est clairement un bd que je recommande car elle n’est pas noyé sous des pavés de textes explicatifs ou une leçon d’histoire illustrée.

      Oui un coup de cœur car j’ai appris plein de chose d’une manière très ludique. L’envie d’écrire s’est rapidement imposée.

  • Tornado  

    Très sympathique petite chronique, gorgée d’un enthousiasme communicatif, fraiche et légère comme une bulle de savon, malgré les vapeurs d’alcool. On y apprend plein de trucs en plus !

    Lors de mon périple en Écosse, jadis, je ne m’intéressais pas assez au whisky et je n’ai pas profité de l’opportunité de déguster les grands classiques. Plus tard, on m’a fait goûter quelques grands crus et j’ai particulièrement accroché avec les variétés bien tourbées (excellent titre, au passage).

    La BO : Je suis très fan.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Hey.

      content de lire que tu as appris plein de chose. C’était un de mes objectifs quand j’ai décidé d’en faire un article. Avec plus de temps (et de soin), je pense même que j’aurais pu aller plus loin. Mais j’ai souhaité ne pas trop m’éparpiller.

      Je suis moins à la recherche de whisky tourbé qu’à une époque.

      J’ai toujours apprécié les compositions de AIR, spécialement leur travail sur les BO, surtout celles de Sophia Coppola, encore plus sur LOST IN TRANSLATION.

      • Tornado  

        DIRTY TRIP dans VIRGIN SUICIDE : Un de mes morceaux de batterie préféré de tous les temps. Exactement le style de batterie que j’essayais d’avoir quand j’en jouais…
        youtube.com/watch?v=dVxcJOKI2rs

        • Jyrille  

          Ah mais oui : c’est bien la BO de Virgin Suicides qui est le meilleur album de Air pour moi ! Je l’avais oublié. Merci.

        • Fletcher Arrowsmith  

          sacré référence que ce morceau

  • zen arcade  

    Quand je vois les scans proposés ici, un seul mot me vient à l’esprit : ringard.
    On fait encore des bandes-dessinées comme ça en 2024 ?
    Et la cerise sur le gâteau, c’est le dialogue en français qui se termine par un « In god’s name » pour faire couleur locale… Pfff, ce genre de trucs, je peux vraiment pas.

    Bon sinon, pas dans le domaine du whisky mais dans celui du sake, je ne peux que conseiller la lecture du formidable manga « Natsuko no sake » de Akira Oze paru en six forts volumes chez Véga Dupuis.

    La BO : j’aime bien le morceau mais ça me renvoie malheureusement inévitablement au film Lost in translation, que je déteste.

    • Fletcher Arrowsmith  

      bonjour Zen.

      Je te trouve dur. Ce n’est pas « ringard » comme dessins. Après ce n’est pas forcément ce que l’on recherche, pas notre « tasse de thé ». tu as du le lire, je ne me suis pas appesanti sur le côté graphique, qui est efficace, tout simplement.

      Je pense réellement que sur cet album l’intérêt est ailleurs, sur une histoire assez méconnu du public européen.

  • Patrick 6  

    Une troublante coïncidence a voulu que cet article soit publié alors que je me trouve précisément au Japon !
    Quoi qu’il en soit, non, je n’ai pas de poster de Masataka Taketsuru au dessus de mon lit, et pour être honnête je ne suis guère amateur de whisky (japonais ou pas). Par contre j’adore le saké 😉
    Sans vouloir balancer, il me semble que Bruce a une fort bonne bouteille de whisky japonais (offert par un gars ayant incroyablement bon goût…)

    Je me demande bien où tu as trouvé ma photo d’enfance :))
    Quoi qu’il en soit cette BD a l’air intéressante mais il est vrai que les scans donnent l’impression que la narration est extrêmement datée, très littérale et explicative… à tort à raison, je ne sais pas.

    En commençant l’article j’ai immédiatement pensé au fameux « For a relaxing time, make it Suntory time » de Lost in translation, je suis content de voir que nos esprits ce sont croisés 😉
    Puisque l’on en parle j’en profite honteusement pour faire ma propre pub, car je ne recule devant rien ^^
    http://mistermalcontentgoestojapan.blogspot.com/2016/11/sur-les-traces-de-lost-in-translation.html

    • Fletcher Arrowsmith  

      Il suffit de mettre les mots Japon et Saké dans un article pour que Patrick pointe enfin son nez. Pas réussi à caser Godzilla, quoi que avec l’évocation d’Hiroshima j’aurais pu tenter un strike.

      Merci pour le lien. Très sympa à lire et regarder.

  • JB  

    Merci pour cette présentation.
    Je crains d’être toujours assez hermétique aux BD biographiques, ce que je déplore au vu de l’enthousiasme que cette lecture a provoqué en toi et que j’eusse aimé partager ! L’aspect qui m’intéresserait le plus serait ce parallèle évoqué avec l’Histoire.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Salut JB.

      On trouve de tout dans les BD biographiques. Après tout dépend ce que l’on vient chercher. Ici c’est « académique » mais c’est l’originalité de l’histoire racontée avec le fond historique qui a retenu mon attention.

      Mais par exemple je suis en admiration complète devant l’album de Léonie Bischoff sur Anaïs Nin (ANAIS NIN LA MER DES MENSONGES) autant sur le fond et la forme.

  • Jyrille  

    Merci pour la présentation Fletcher, je ne connaissais pas du tout cette bd, ni ses auteurs. Je connais Alcante de nom, je tenterai bien LA BOMBE mais aussi STAR FUCKERS… Cela dit, les dessins de cette bd, à première vue, ne m’attirent pas. Mais tu donnes envie quand même, cela semble très intéressant (d’ailleurs tu m’as appris pleins de trucs).

    Je suis aussi ignare que mes camarades en tout cas, je ne connaissais pas du tout cette histoire ni cette personne. Mais tu as raison, la pop culture nous a bien vendu ces fameux whiskies japonais. Je me souviens très bien de LOST IN TRANSLATION. Et même si je l’avais oubliée, je crois bien avoir vu la pub avec Orson Welles… c’est quand même bien kitsch. Tout comme celles de Sean Connery d’ailleurs, que je n’avais jamais vues : génial 😀 Celle avec Coppola et Kurosawa est incroyable, jamais vue non plus. C’est possiblement pendant le tournage de RAN non ? Enfin, non, selon la date, ce serait KAGEMUSHA…

    Je ne suis plus du tout amateur de whisky ou de ce genre de breuvage (il faudrait que JP me fasse un cours avec dégustation, histoire qu’on se mette une mine en vrai une bonne fois pour toutes) mais ça m’a vachement donné envie d’en boire ! La pub fonctionne, au secours !

    J’ai beaucoup aimé ton article, vif, enthousiaste et plein d’humour. Merci.

    La BO : je ne suis pas un fan de Air mais cette BO a beaucoup tourné chez moi à l’époque. Je l’aime beaucoup, il faut que je pense à me la refaire tiens. Très bon titre en tout cas, bon choix !

    • Fletcher Arrowsmith  

      Merci pour le retour et de m’avoir lu.

      Oui la BO de AIR sur VIGIN SUICIDE (que je possède en plusieurs versions et supports) est quand même un must. Ils ont tous compris à l’esprit d’une BO. Mais ce titre de LOST IN TRANSLATION, quelqu’il a pu tourner à la maison….

      Partant pour un dégustation de whisky, qui est mon alcool préféré. Je possède en moyenne 4 à 5 whisky différents à la maison et je vais 2 à 3 fois par ans dans des maisons ou caves pour des dégustations. Ma dernière trouvaille, un australien exceptionnel.

      J’ai pris du plaisir à faire les recherches sur la seconde partie de l’article et en effet de sacrées découvertes. C’est bien sur le tournage de KAGEMUSHA que l’on voit Coppola et Kurosawa.

  • Bruce lit  

    Merci pour ce passage en revue et la dédicace. Je suis effectivement un grand amateur de Whisky.
    J’ai souvent trouvé lamentable les photos de rockers qui buvaient du Jack Daniels au goulot. Le Whisky est un alcool fort à plus de 40%, c’est une boisson qui se boit lentement, qui se déguste, c’est pas un jus d’orange, quoi.
    C’est un rituel pour moi que d’en boire gorgée par gorgée de préférence entre amis. Je bois beaucoup mais seulement entre amis, ce qui limite mes risques d’alcoolisme.
    Je connais des boutiques avec des whisky qui montent jusque 7000€ ! Alors, ta petite bouteille de Jack à 20 balles, Keith t’es gentil hein…
    Je pourrais être intéressé à l’occasion même si la charte graphique des éditions Bamboo n’est pas forcémment…ma tasse de thé. Le whisky japonais n’a plus rien à prouver pour moi.
    La BO : pas fan d’AIR. J’aime leur BO de VIRGIN SUICIDE et c’est tout.
    Sinon, j’ai croisé Nicolas Godin en soirée, un garçon sympathique qui…ne manque pas d’air.
    Très bon article Fletch et bonne saison.
    Je ne connaissais pas la pub de Welles. Le mec a l’air au bout du rouleau, non ?

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonsoir Bruce.

      Boire du whisky est également un rituel à la maison. Le plus souvent avec un ami, lui aussi amateur. On essaye toujours d’en boire quelques gorgées uniquement et en étudiant l’ordre de nos bouteilles.

      Oson Welles tourne cette publicité en 1979 soit 6 ans avant de décéder.

      Merci pour le compliment. Et j’ai encore des ressources pour plein d’articles.

  • Présence  

    Une BD qui m’a tenté, mais il devait y avoir trop d’autres nouveautés ou BD patrimoniales, et j’ai dû faire des choix, donc très heureux d’en découvrir une analyse.

    Je me rends compte que je n’aurais pas su goûter tous les arômes de ce récit, faute d’une culture suffisante.

    Mais bon, Orson Welles dans un article… je ne peux pas résister, chacun ses faiblesses.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Merci de ton retour Présence. Tu as donc une lecture par procuration. A ta santé.

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