Focus : Sal Buscema
Première publication le 17/10/23- MAJ le 28/01/26
Un article de DOOP O’MALLEY
Mercenaire, artiste uniquement intéressé par l’argent, gars vraiment moins doué que son frère, dessinateur qui n’aime pas vraiment ce qu’il fait. Voici tout ce que l’on a pu entendre (parfois même de la part de certains scénaristes) sur Sal Buscema. Si l’on y réfléchit bien, c’est vrai que le frère de John n’a pas laissé une trace indélébile dans le cœur des fans de la première heure. Par exemple, lorsqu’on vous demande quels sont vos cinq dessinateurs préférés des années 70/80, mettriez-vous Sal Buscema dans cette liste ? Possiblement pas. Comme s’il était condamné à rester un dessinateur de second plan, un éternel remplaçant.
Pour ma part, je pense que je le mettrai dans cette liste. Parce Sal Buscema est certainement l’un des dessinateurs qui a le plus œuvré chez Marvel à cette époque. Il a absolument tout dessiné ! Homme à tout faire chez Marvel, dessinateur rapide et tout terrain son style n’est peut-être pas aussi flamboyant que ceux de certains autres, mais il a sauvé de nombreuses deadlines. Et puis ce n’est pas comme si ses compositions n’avaient pas évolué au cours des années. Sal Buscema a réalisé quelques séries qui restent encore dans les mémoires. Cet article va donc essayer de rendre hommage à un artiste qui a compté énormément pour Marvel, mais aussi pour d’autres éditeurs, l’une des dernières légendes du dessin des années 70 : Sal Buscema !

© Marvel Comics
Sal et Moi
La première fois que j’ai vu les dessins de Sal Buscema, je devais avoir 5 ans. Il s’agissait de STRANGE n°119 et de l’épisode AMAZING SPIDER-MAN n°154, un épisode contre l’homme sable encré par Mike Esposito. Pas vraiment la meilleure introduction. Mais j’avais cinq ans. J’ai ensuite du lire certains de ses épisodes d’AVENGERS chez AREDIT, avec certainement la saga de l’ESCADRON SUPREME ou de KANG. Le CAPTAIN AMERICA d’AREDIT encore, avec l’épisode de la mort de SHARON CARTER ou ROM. Tout cela laisse des souvenirs, même si clairement ce n’est pas le dessinateur que j’appréciais le plus. Mais c’était l’un des artistes que je reconnaissais sans trop de difficultés. Au niveau des visages, des expressions.
Et puis au fil du temps, le travail de Sal Buscema s’est imposé de plus en plus. Si Sal Buscema n’a jamais eu la maestria de son frère, s’il n’a jamais connu la notoriété d’un Gene Colan ou d’un John Romita, ses runs d’envergure sont nombreux : AVENGERS, CAPTAIN AMERICA, HULK, THOR, NEW MUTANTS, SPIDER-MAN ! Et comme il s’agissait de séries publiées en France, Sal Buscema était partout ! Je ne pense pas qu’une seule des séries Marvel lancée avant les années 80 n’ait pas connu, au moins pour un épisode, la présence des crayonnés de Sal Buscema. De fait, il me semble difficile de trouver un mois de publication VF dans les années 80/90 sans la présence de Sal Buscema quelque part, que ce soit comme bouche-trou ou comme artiste régulier. En résumé : il a tout dessiné et ses crayonnés m’ont accompagné à quasiment chaque lecture comics de l’époque. C’est de fait un dessinateur important pour moi.
Un frère modèle
Sal Buscema est né le 26 janvier 1936 à Brooklyn, d’une famille d’immigrants italiens. C’est le plus jeune d’une fratrie de 4 comprenant Al, Carol et bien évidemment John. Si la famille Buscema n’est pas pauvre, elle ne roule pas sur l’or non plus. Son père tient une boutique de barbier en ville et gagne moyennement sa vie. La famille ne s’opposera pas aux volontés artistiques de Sal dans la mesure où son frère avait ouvert la voie. Comme son frère, il intègre donc à 15 ans la High School of Music and Art à New York. Le jeune Sal adore se balader dans les musées pour recopier des statues, mais s’inspire aussi beaucoup de John qui représente un véritable modèle (John a huit ans de plus que Sal). Il faut dire que ce dernier travaille déjà pour l’industrie des comics et notamment pour Timely sous la férule de son rédacteur en chef Stan Lee. Sal commence donc lui aussi à dessiner, surtout en réalisant des décors ou des encrages pour que John puisse tenir les délais.
Même si les comics le tentent, Sal se voit plus faire carrière dans la publicité. Après avoir réalisé des petits boulots dans deux agences de communication, il devient illustrateur pour l’armée lorsqu’il est appelé sous les drapeaux. Sal est ensuite embauché à Washington DC dans l’un des plus grands studios d’illustration, réalisant des affiches pour le gouvernement. Au bout de quelques mois, il s’installe en Virginie avec un ami et effectue els aller-retours tous les jours. Ce qui est un intermède provisoire s’avère finalement définitif. Sal rencontre sa future femme Joan et s’installe avec elle dans ce même état, qu’il ne quittera quasiment plus. Il estime d’ailleurs que son éloignement de New York est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas été plus mis en avant que ça par Marvel. Le couple donne naissance à 3 enfants.
Arrivée chez Marvel
Sal connaît un seul changement de travail et de résidence, au début des années 60. John lui envoie un jour un coup de téléphone et lui demande de venir travailler avec lui dans une agence de publicité à New York. La paye est meilleure et Sal commence à se lasser du train train de son entreprise de communication. Le couple déménage donc et vit dans la grande ville durant deux ans. L’agence fait malheureusement faillite et Sal retourne s’installer en Virginie tout en reprenant son travail à Washington. Par chance, cette époque voit le retour en force de l’industrie des comics. Lorsqu’il apprend par son frère (revenu depuis quelques temps chez Marvel) qu’on cherche des artistes de comics, Sal ne se fait pas prier. Il faut dire qu’il adore les comics et que devenir dessinateur pour Timely lui permettrait de travailler à la maison et de s’occuper de sa famille. Sal contacte Sol Brodsky, le chargé de production de chez Timely pour lui demander de réaliser quelques travaux. On lui propose d’encrer Larry Lieber et Werner Roth sur des western, avant que John le désigne personnellement comme son encreur pour quelques épisodes du Silver Surfer. Ce qui va signer son entrée définitive chez Marvel. John n’était pas satisfait de l’encrage de Joe Sinnott qui selon lui dénaturait ses dessins et a exigé son frère qui selon lui, comprenait le mieux ses dessins. C’est du pain béni pour Sal qui a toujours préféré être un encreur plutôt qu’un dessinateur.

© Marvel Comics
L’association fonctionne et Sal envisage désormais de de quitter son travail à Washington pour travailler à temps complet chez Marvel. Mais l’encrage ne paye pas si bien et des tonnes d’artistes sont déjà à l’œuvre. Pour obtenir des contrats réguliers, il n’y a qu’une seule solution : devenir un dessinateur. Ne sachant pas dessiner des comics, Sal achète des quantités industrielles de revues de l’époque et les étudie durant plusieurs mois, afin de se familiariser avec cette nouvelle technique tout en conservant son travail à Washington et en réalisant quelques travaux pour Marvel. Son frère n’est pas avare de reproches pour l’aider à progresser dans la composition dynamique de ses planches. Au bout d’une année complète de travail, Sal commence à trouver sa technique de dessin et propose à Stan Lee un extrait de huit pages dont le personnage principal est Hulk.
Sal se voit ainsi confier d’entrée les dessins de la série Avengers au numéro 68 avec Sam Grainger à l’encrage et Roy Thomas au scénario. Ce qui n’est pas évident pour un dessinateur débutant. Avengers est une série de groupe et Sal doit dessiner des tonnes de personnages. Il reste cinq numéros, le temps de créer, quand-même, l’escadron suprême avant de passer sur Sub-Mariner. Sal Buscema estime qu’il lui a fallu cinq ans pour assimiler les contraintes du médium, progresser à un niveau raisonnable et dessiner ses planches avec une certaine facilité. Sa productivité est étonnante : il lui arrive de réaliser deux planches par jour. Sal Buscema se taille rapidement la réputation d’être quelqu’un de fiable et de facile à gérer. Il ne se plaint jamais et rend tout ce qu’on lui assigne dans les délais.

© Marvel Comics
Un artiste omniprésent
Durant trente ans, il va donc œuvrer sur tout le bestiaire Marvel, réalisant sur des séries des runs de plus de cinq ou six ans comme avec CAPTAIN AMERICA. Après avoir créé les DEFENDERS avec Steve Gerber, il enchaîne les runs au long cours : HULK, ROM, NEW MUTANTS, PETER PARKER : SPIDER-MAN tout en faisant le pompier de service sur de nombreuses séries (ALPHA FLIGHT, DAREDEVIL, AVENGERS). Sal Buscema est l’un des dessinateurs les plus réguliers et les plus efficaces de Marvel. Et l’on a tendance à oublier qu’il était présent sur de nombreux moments importants de l’histoire Marvel !
La création des Defenders et les meilleurs épisodes de la série comme le premier crossover Avengers/Defenders ? Sal Buscema. Le retrait de Captain America et l’épisode sur Nixon ? Sal Buscema. La dernière année du run de Walt Simonson sur Thor ? Sal Buscema. L’encreur de Barry Smith sur Conan ? Sal Buscema. Il faut dire qu’avec parfois trois ou quatre séries mensuelles par mois, il a souvent l’occasion de se trouver sur des histoires qui marquent les esprits. Certains pourront lui reprocher de favoriser sa productivité au dépends de ses qualités artistiques. Mais c’est un choix. Sal Buscema a toujours été un homme fidèle à sa compagnie et n’a jamais refusé le travail qu’on lui donnait. Son but était bien évidemment, comme tout employé, de gagner le plus d’argent possible en rendant un travail honnête. Durant cette époque que je situe jusqu’au début des années 80, les compositions de Sal Buscema sont assez fluctuantes et dépendent beaucoup de ses encreurs. Et Sal Buscema a pour le moins un avis assez tranché sur le travail des encreurs qui l’ont accompagné. Il déteste lorsqu’un encreur rajoute son style sur le sien. C’est pour cela qu’il n’a pas apprécié des encreurs comme Akin & Garvey, ou beaucoup d’encreurs philippins comme Ernie Chan qui avaient tendance à « manger » ses esquisses.

©Marvel Comics
Une évolution de style
De fait, pour pouvoir réaliser autant de pages par mois, Sal Buscema ne réalise souvent que les crayonnés, assez poussés d’ailleurs, puisqu’il ne manque généralement que les espaces noirs. C’est en tout cas ce que Marvel lui demande de faire et en tant qu’employé il s’exécute. Il réalise alors cinq à six pages par jour ! Une des justifications était aussi selon lui le travail de cochon de ses encreurs. Comme beaucoup imposaient leur style sur ses crayonnés, autant ne réaliser que des ébauches. Cette productivité et cette manière de faire entraîne de fait un gros souci : le travail final va énormément dépendre de l’encreur qui lui est associé ! Sal se retrouve donc face à un dilemme : il est bien conscient que le fait de ne réaliser que des crayonnés rejaillit sur la qualité de son travail, mais c’est ce que son patron lui demande de faire ! Et il paye grassement pour ça ! De plus, il habite loin de New York et n’est pas conscient des rumeurs qui y circulent.
C’est lors d’une conversation avec Bill Mantlo qu’il apprend qu’il est considéré comme un dessinateur qui bâcle ses dessins. Il demande donc une entrevue avec Jim Shooter et ce dernier lui apprend que l’approche globale de Marvel a changé. Shooter préfère la qualité plutôt que la quantité. Ce qui n’est pas un problème pour Sal Buscema, qui passe alors à uniquement deux séries par mois : Hulk et Rom, qu’il encre tout seul. Il réalise alors des crayonnés complets. Après une brouille avec Bill Mantlo sur la composition de pages de Hulk, Sal quitte la série et réalise THOR avec Walt Simonson.

©Marvel Comics
Au même moment, Sal Buscema refuse de réaliser l’épisode du mariage de Spider-Man ! La raison ? Le script de Jim Shooter est trop rempli de détails qui ne lui permettent pas de réaliser des dessins qui lui plaisent ! Il refuse donc la poule aux œufs d’or pour des raisons purement artistiques, ce qui l’éloigne quand-même de la catégorie des dessinateurs mercenaires. Ce refus lui vaudra d’ailleurs une remontée de bretelles en bonne et due forme par Shooter !
Comme tout artiste, Sal Buscema a connu plusieurs phases. C’est un artiste autodidacte et il cherche toujours des moyens de faire évoluer son art. En dehors de ses premiers travaux et de sa longue phase de crayonnés, on peut remarquer que son style évolue vers un côté plus sombre lorsqu’il réalise lui-même l’encrage de ROM et de INCREDIBLE HULK. Même s’il ne brille pas par son inventivité dans les designs et les costumes (on peut dire qu’il s’agit de l’un de ses points faibles et même le nouveau look des Spectres Noirs a été crée par Walt Simonson), Sal Buscema apporte plus de nervosité dans ses planches, avec un aspect beaucoup moins lisse. D’ailleurs, ses planches encrées par Bill Sienkiewicz sont une réussite totale.
Il va connaître ensuite une très nette évolution dans son approche graphique en rejoignant Simonson sur THOR. L’influence de ce dernier est évidente et les dessins de Sal prennent une autre dimension. On pourrait presque penser à un clone de Simonson au départ. Quoiqu’il en soit, ses planches deviennent beaucoup plus dynamiques. Il n’oublie pas non plus l’encrage puisqu’il réalise, entre autres, l’encrage des dessins de son frère John sur Fantastic Four période Steve Englehart.
Sal avoue aussi que l’une des dernières évolutions significatives de son dessin est due à Bill Sienkiewicz. C’est en voyant son travail que Sal a essayé d’intégrer beaucoup plus de noirceur et d’exagérations dans ces dessins, comme on a pu le voir dans son dernier run sur Spider-Man, avec un rendu beaucoup plus organique qu’habituellement. De fait, lorsqu’il attaque sa dernière période chez Marvel, son trait est nettement plus original. Ses dessins se sont stylisés et il réalise une parfaite synthèse entre l’action, le dynamisme, l’aspect brut et une narration graphique irréprochable. Lorsque Sal Buscema doit réaliser l’épisode de la mort de Harry Osborn dans SPECTACULAR SPIDER-MAN, les dernières planches du numéro sont si explicites que le scénariste JM De Matteis décide de ne pas dialoguer la scène. En quelques cases, Sal avait tout raconté.

©Marvel Comics
Lorsque Marvel fait faillite, Sal Buscema comprend que l’on ne compte plus sur lui et rompt son contrat. Il a 60 ans et doit terminer sa carrière. Il arrive donc chez DC où on lui propose quelques numéros de Batman. Il se consacre ensuite intégralement à l’encrage, notamment sur Denys Cowan, Bill Rosado ou encore Klaus Janson. On avait d’ailleurs proposé au duo Janson/Buscema de réaliser l’ongoing Batman mais le premier, faute de temps, a dit non au projet.
Sal Buscema se retire de la scène comics trois ans plus tard, mais continue toujours à encrer la série Spider-Girl avec ses amis Tom DeFalco et Ron Frenz.
Sal Buscema profitera désormais de sa retraite, ne dessinant ou n’encrant que quelques projets de temps en temps et se consacre surtout à la peinture. Il décède le 23 janvier 2026, trois ajours avant ses 90 ans.

© 2010 Sal Buscema

Sal Buscema, c’est clairement un de ces chevaux de trait de Marvel, qui abat efficacement le travail. Un dessinateur efficace et régulier. Forcément, c’est moins flamboyant que le grand frère, mais on n’a jamais de mauvaise surprise. J’aime beaucoup son passage sur Spectacular Spider-man et sa période sur Thor.
Et oui, un des derniers témoins de la grande époque.