Sans abri (Les rois vagabonds)

Kings in disguise / Les rois vagabonds par Jim Vance & Dan Burr

1ère publication le 19/04/15- MAJ le 23/04/22

Un article de AUTEUR : PRÉSENCE

VO :W. W. Norton & Company

VF : Vertige Graphic

La vie au grand air

La vie au grand air© Vertige Graphic

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre série. Il regroupe les 6 épisodes initialement parus en 1988, publiés par Kitchen Sink Press.

Le scénario est de Jim Vance et les dessins de Dan Burr. Ce récit est en noir & blanc ; il bénéficie d’une introduction de 3 pages écrite par Alan Moore.

Le récit commence en 1932, alors que Freddie Bloch a 12 ans. Il vit avec son père et son grand frère Albert. Il va une fois par semaine au cinéma, avec l’argent qu’il a pu récupérer en ramenant des bouteilles vides en verre. Incapable de gagner assez d’argent pour nourrir ses enfants, le père décide de partir pour une grande ville afin de trouver du travail.

Suite à une altercation, Albert est arrêté. Freddie décide de s’enfuir. Au bord d’une voie de chemin de fer, il repère un groupe de vagabonds. Sam, l’un d’entre eux, le prend sous sa protection, et le fait monter dans un wagon de marchandise vide, pour aller ailleurs. Sam se déclare être le roi d’Espagne, en voyage incognito, en roi déguisé.

Le passage dans un autre monde : celui des vagabonds

Le passage dans un autre monde : celui des vagabonds© Vertige Graphic

Dans l’introduction, Alan Moore souligne à quel point ce roman graphique sort des sentiers battus. Les auteurs s’attachent aux pérégrinations d’un jeune garçon attaché aux errements d’un vagabond dans l’Amérique de la Grande Dépression. Ils évoquent la vie quotidienne des pauvres, sans espoir de succès à l’américaine. Sur la quatrième de couverture, le lecteur découvre également des citations d’Art Spiegelman et Neil Gaiman, évoquant la sensibilité et la justesse de la narration. Neil Gaiman estime que Kings in disguise a eu une importance similaire à celles de Maus, Watchmen, et Love and Rockets, dans la maturation des romans graphiques américains.

Quand le lecteur prend contact pour la première fois avec ce récit, il est un peu rebuté par les dessins. Dan Burr représente le sol d’une façon un peu maladroite, à la fois générique (qu’il s’agisse d’une rue, d’un salon, ou d’un champ), avec une profondeur de champ un peu artificielle et gauche. Il faut donc un petit temps d’adaptation pour accepter que cette reconstitution historique manque parfois de densité.

Des dessins à la finition rugueuse

Des dessins à la finition rugueuse© Vertige Graphic

D’un autre côté, les personnages ont tous une forte présence dans les cases. Burr sait leur fournir des vêtements réalistes qui s’abîment au fur et à mesure du temps qui passe. Le lecteur constate de ses yeux que Freddie et Sam portent les mêmes vêtements jour après jour. Malgré l’impression parfois un peu hésitante de certains décors, le lecteur voyage avec les vagabonds et dispose de suffisamment d’éléments visuels pour constater la précarité dans laquelle ils vivent.

Le récit commence à Marian en Californie, une ville de moyenne importance. Par la suite, Freddie et Sam vont poser leurs affaires dans des champs, dans un asile à Détroit, dans un terrain avec quelques arbres. Les dessins de Dan Burr montrent avec éloquence la fragilité de l’être humain dans ces environnements précaires et inhospitaliers. Au fil des pages, le lecteur s’accommode également des expressions de visages plus ou moins juste, et il apprécie ces dessins un peu rugueux, finalement en phase avec la nature du récit.

25% de la population active au chômage

25% de la population active au chômage© Vertige Graphic

James Vance raconte cette histoire avec le point de vue de Freddie Bloch qui figure dans toutes les séquences. Au début le lecteur est un peu déconcerté par la maturité de ce garçon dont les réactions manquent d’émotion pour un enfant de cet âge. Là encore, il s’adapte rapidement en y voyant plus l’incarnation d’un individu sans parti pris, découvrant chaque situation avec un œil neuf, chaque rencontre sans a priori.

Vance s’est fixé pour objectif d’évoquer les conditions de vie des individus défavorisés de manière naturaliste plutôt que didactique. Il explique dans l’introduction qu’il a longtemps pensé écrire cette histoire sous forme de pièce de théâtre. Cette information revient en mémoire du lecteur lors de la longue scène entre Sam et Freddie dans le wagon à marchandise. Il a l’impression d’assister à une scène de théâtre, plutôt que de lire une bande dessinée. Cette impression s’efface dans les scènes suivantes, alors que les décors et les déplacements prennent plus d’importance.

Un long tête-à-tête, comme au théâtre

Un long tête-à-tête, comme au théâtre© Vertige Graphic

Vance ne donne pas une leçon d’histoire. Il évoque un ou deux événements historiques (comme la manifestation de 1932 contre Ford « Ford hunger march », ou l’apparition du sentiment anti-communiste), à nouveau vécu au niveau de Freddie. Il met le lecteur au niveau de Freddie qui se déplace au gré des humeurs de Sam, ou des nécessités de fuir.

Petit à petit, Freddie (et le lecteur) se forme une opinion sur les valeurs sociales et politiques. D’arrêt en arrêt, de rencontre en rencontre, il observe la souffrance des individus, leur dénuement, leur condition de vie proche de la survie. En 1933, lorsque Roosevelt devient président, 24,9% de la population active est au chômage, et deux millions d’Américains sont sans-abri.

Manifestation de 1932 contre Ford "Ford hunger march"

Manifestation de 1932 contre Ford « Ford hunger march »© Vertige Graphic

James Vance dépeint ces situations sans misérabilisme, de manière factuelle. Il montre comment la dépression économique impacte les individus. Il n’y a pas de bons ou de méchants, pas de caricature simpliste de la police, pas d’entraide systématique entre les vagabonds. Vance montre comment certains d’entre eux essayent de profiter d’autres tout aussi démunis dans un rapport prédateur / proie.

De page en page, le lecteur oublie les aspects mal dégrossis de la narration pour envisager cette condition sociale. Vance et Burr ne gomment pas les aspects sordides, tels que l’absence de soin. À la fin du récit, le lecteur a compris ce qui a pu marquer des auteurs aussi renommés qu’Art Spiegelman, Alan Moore ou Neil Gaiman, dans ce récit.

À une époque (1988) où la production de comics était quasi exclusivement composée de superhéros, Kings in disguise a constitué la preuve que les comics pouvaient servir de support pour parler de la réalité, de l’Histoire, d’une dimension politique, de manière vivante, à destination d’adultes.

En 2013, James Vance et Dan Burr ont adapté la pièce de théâtre de Vance en comics qui raconte la suite des tribulations de Freddie, en 1937.

Figure mythique de l'Amérique : le train de marchandise

Figure mythique de l’Amérique : le train de marchandise© Vertige Graphic

4 comments

  • Gil Dussaiwoir (Edgard Smith)  

    Vos explications communiquent le désir de lire cette Bd. Depuis que je vous lis, mon budget Bd explose,..et c’est tant mieux

    • Présence  

      Bonjour Gil Dussaiwoir (Edgard Smith),

      Merci pour votre retour. Au plaisir de lire vos remarques.

      Bonnes lectures

  • Jyrille  

    Voici un article que je n’avais jamais lu ni vu pour une bd rencontrant les mêmes caractéristiques. Tu donnes très envie en fait, surtout pour l’importance historique de la bd. J’imagine qu’il faut avoir le moral pour lire ça. J’avais étudié DES SOURIS ET DES HOMMES au cours de Français du collège, on y avait appris que le livre est construit comme une pièce de théâtre. Je suis sûr que ce doit être une des inspirations de Vance. Merci pour la découverte dans tous les cas !

    • Présence  

      En 1988, les comics indépendants ne sont pas si nombreux que ça, et le mensuel Comics Journal couvre tous ceux qui sortent de l’ordinaire : c’est comme ça que j’entends parler de celui-ci. Mais à l’époque, tous les numéros n’arrivent pas jusqu’à Album implanté rue Dante. Et je n’ai pas la maturité suffisante pour percevoir ce que Moore et Gaiman y voient. Je l’ai donc relu et terminé bien des années plus tard, plus à même de comprendre en quoi ce projet sortait de l’ordinaire, et en quoi parler de la grande dépression, en bande dessinée aux États-Unis, constituait un palier significatif dans la production comics américaine.

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *