IN WAVES par AJ Dungo
Un article de FLETCHER ARROWSMITHVO : NoBrow Press
VF : Casterman

©Casterman et NoBrow Press
IN WAVES raconte deux histoires qui s’entrelacent comme des lignes de houle. La première est intime : AJ Dungo évoque sa relation avec Kristen, son grand amour, passionnée de surf, atteinte d’un cancer qui finira par l’emporter. Il décrit leur rencontre, la maladie, les rechutes, les espoirs, les renoncements forcés, jusqu’à l’accompagnement de la fin. C’est un récit de deuil, mais aussi de partage, où le surf devient une façon de rester ensemble alors même que le corps lâche.
La seconde est historique : en parallèle à ce récit personnel, l’auteur remonte le temps pour raconter l’histoire du surf moderne à travers deux figures majeures, Duke Kahanamoku et Tom Blake. Le premier, champion olympique hawaïen, est devenu ambassadeur du surf dans le monde bien avant Kelly Slater. Le second, pionnier obsédé de technique, va révolutionner l’utilisation de la planche et l’imaginaire de ce sport. Ces séquences, quasi documentaires, s’entrelacent avec le fil autobiographique, comme si AJ Dungo cherchait dans la généalogie du surf de quoi comprendre sa propre histoire d’amour et de perte.

©Casterman et NoBrow Press
On oscille donc entre l’hôpital et les vagues, entre les petits drames du quotidien (une sortie à la plage, un fauteuil roulant dans le sable) et l’histoire d’une pratique qui s’est démocratisée mondialement. Cette alternance donne au roman graphique une ampleur étonnante, la petite histoire s’abritant sous la grande, sans jamais disparaître.
La genèse de IN WAVES est, également, profondément personnelle. AJ Dungo a perdu son amie Kristen très jeune. Pendant sa maladie, le surf est déjà un horizon : c’est son univers à elle, qu’il adopte par amour et qui devient ainsi un terrain de mémoire partagée. Après sa mort, le surf représente aussi ce qu’il reste : une pratique, des lieux, des gestes, une communauté, des souvenirs. L’album naît de cette nécessité de mettre de l’ordre dans le tumulte du deuil. Dans plusieurs interviews, Dungo explique qu’il voulait rendre hommage à Kristen mais qu’il ne se voyait pas écrire un récit purement intimiste, centré sur la maladie. Le choix de l’alternance avec l’histoire du surf va lui permettre de sortir de l’autofiction brute pour construire une forme plus distanciée, puis d’inscrire la disparition de Kristen dans un mouvement plus vaste, celui d’une culture, d’un rapport à l’océan et à la vie.

©Casterman et NoBrow Press
Graphiquement, IN WAVES joue la carte de la sobriété au travers d’une palette limitée. AJ Dungo utilise des dégradés de bleu-vert pour tout ce qui touche au surf, au passé ou plus généralement au monde maritime en opposition des tons ocres/bruns, plus chauds pour le présent, la maladie et le rapport à la terre. Ce simple code couleur permet de naviguer dans les allers-retours temporels sans jamais se perdre.
AJ Dungo adopte un dessin épuré, presque timide. Pas de virtuosité manifeste, mais un sens impeccable des silhouettes, des postures ou des regards. Souvent, un personnage est réduit à une découpe dans un paysage, ou à un profil perdu dans la masse de l’océan.
Grandes doubles pages où la vague occupe tout, petites cases serrées pour les scènes d’hôpital, longues bandes horizontales pour épouser la ligne de l’horizon. Le découpage fait ressentir physiquement la dilatation du temps comme la vague qui monte ou la maladie qui s’étire.
Par ailleurs, l’océan n’est pas qu’un simple décor, mais un personnage à part entière. Comme dans la vie de AJ et Kristen, il est omniprésent et on le retrouve représenté en lignes parallèles ou aplats texturés pour matérialiser une sensation d’humidité, de bruissement ou de mouvement continu.
De même, les séquences de surf sont souvent contemplatives, presque silencieuses. En tout cas, loin de l’esbroufe et des tropes véhiculés par cette culture dans son biais populaire. Dans le surf de AJ Dungo, le geste technique importe moins que le rapport au corps et au temps.
On pourrait reprocher à ce style de manquer de variété, mais cette monotonie apparente est précisément ce qui crée l’hypnose de la lecture, à l’instar du roulis des vagues. C’est aussi ce qui permet au roman graphique de traverser des scènes très difficiles (fatigue, mutilation, fin de vie, deuil) sans tomber dans le pathos illustré, les émotions suscitées étant tenues à juste distance.

©Casterman et NoBrow Press
IN WAVES est traversé par la question du deuil et de la mémoire, nécessaire à la reconstruction de l’auteur. AJ Dungo, comme tant d’autres, se demande comment vivre l’après sans trahir ce qui a été vécu avant ? La structure même du roman graphique (présent endeuillé / passé heureux ou historique) construit une réflexion sur la mémoire, qu’elle soit personnelle, amoureuse ou culturelle. Les allers-retours dans le temps et à travers les 2 histoires sont autant de tentatives de recomposer le récit d’une vie.
À travers Duke Kahanamoku et Tom Blake, AJ Dungo interroge sur la transmission d’une culture. Comment un sport local devient un phénomène mondial ? Peut-être à travers des gestes qui se transmettent de génération en génération. Le livre n’esquive pas tout à fait la question de l’appropriation culturelle comme la colonisation d’Hawaï, la gentrification du surf ou encore le rôle d’athlète-vitrine assigné à Duke Kahanamoku dans l’Amérique blanche du début du XXe siècle. IN WAVES rappelle que le surf moderne est né dans un contexte de domination et d’effacement des cultures autochtones, et que cette histoire-là résonne encore de nos jours. Cette réflexion sur la transmission fait écho à celle plus intime de l’album. Kristen transmet le surf à AJ, AJ transmet Kristen et le surf aux lecteurs.

©Casterman et NoBrow Press
Le surf met en scène un corps fort, harmonieux, en symbiose avec les éléments. Le cancer montre un corps qui lâche, qui se dérobe, qui doit renoncer. Le roman graphique ne cesse de confronter ces deux états. IN WAVES fait sentir la privation de mouvement : ne plus aller à l’eau, ne plus porter sa planche, apprendre à accepter d’être poussé sur le sable. L’océan est traité comme métaphore de la vie avec un traitement d’AJ Dungo tout en finesse. La vague, c’est le retour, l’alternance entre calme et tempête. Le titre IN WAVES dit tout ; la douleur (dont le bleu de l’océan symbolise la tristesse) vient par vagues, les souvenirs aussi, et le surf lui-même n’est qu’un art de se laisser porter sans se noyer.
AJ Dungo ne promet pas que tout ira mieux. Il se montre honnête et pudique dans son témoignage en montrant comment on apprend à vivre avec l’absence d’un proche, en acceptant qu’il fasse désormais partie du paysage intérieur.

©Casterman et NoBrow Press
Beaucoup de romans graphiques ou livres tentent de mélanger récit personnel et reportage ou documentaire. Peu y parviennent avec autant de fluidité. Ici, l’histoire du surf ne vient pas simplement illustrer la vie de Kristen, ni l’inverse. Les deux se nourrissent mutuellement.
IN WAVES paraît d’abord en 2019 aux États-Unis, puis rapidement en France chez Casterman, où il reçoit un accueil critique très chaleureux, couronné entre autres du Prix spécial du jury du FIBD d’Angoulême en 2020. En 2026, il est adapté en film d’animation par Phuong Mai Nguyen, ouvrant la Semaine de la critique pendant le festival de Cannes.
IN WAVES en animation ; sortie en salle le 1er juillet 2026
©Diaphana Distribution
Quelques années après sa sortie, IN WAVES continue d’être recommandé, offert, relu. On le retrouve sur les étals des librairies dès qu’on parle BD sur la mer, sur le surf ou de romans graphiques sur le deuil. IN WAVES est un jalon important, aux côtés de travaux comme ceux de Joe Sacco ou de certains romans graphiques-reportages. Il montre également comment une culture populaire (le surf) peut servir de langage commun pour parler de quelque chose d’aussi universel que la perte d’un être cher, créant ainsi un pont entre communautés.
IN WAVES est un comics qui ne fait pas de bruit, hormis celui des larmes et des vagues, mais qui continue de résonner longtemps après l’avoir refermé. Une vague qui ne t’emporte pas, mais qui te suit.

Merci pour le partage ! Le style graphique est très efficace dans sa discrétion et son économie d’effet. D’ailleurs, un avis sur l’adaptation animée qui tranche beaucoup avec le livre dans les choix visuels ?
Salut JB.
Toujours fidèle au poste et donc merci pour ta lecture et ton retour.
J’attends de voir l’animée pour me faire une idée. J’aime bien ce que je vois et je ne suis pas surpris de la différence de graphisme. Après ce que je vais observer c’est si cela fonctionne. Est ce que les dessins me procureront les mêmes sensations que j’ai eu à la lecture ?
Par exemple malgré une approche différente j’aime bien l’adaptation animée du manga LE SOMMET DES DIEUX. Deux expériences différentes à l’arrivée.
Voilà un article pas vague du tout avec une bonne sélection de planches !
Je n’avais vu qu’une bande annonce de l’adaptation animée, me voilà à présent bien mieux renseigné sur cette œuvre. Je tenterai de la chopper en médiathèque.
Salut JP
Je pense que cela te plaira.
Le possédant à la maison, IN WAVES a brillamment passé l’épreuve d’une nouvelle lecture dans le cadre de l’article. Content de le posséder.
Il est bouleversant ton article : tu décris l’essence de ce que t’inspire cette BD avec une justesse qui va droit à l’estomac. Quel partage ! Merci pour la découverte.
Du coup, j’ose à peine imaginer la puissance du témoignage dessiné. Les scans sont magnifiques et démultiplient complètement le propos, justement par ce choix graphique dépouillé. Et, si cette narration visant à enrichir la lecture, qui entrelace un historique officiel de la pratique de ce sport si culturel, aux jours chargés d’intensité partagés par les principaux protagonistes, est aussi maitrisé que tu le racontes, il y a de fortes chances que ce biais n’atténue en rien l’impact émotionnel du drame raconté -au contraire.
Incontournable ou à fuir, selon l’état d’âme du lecteur potentiel ?!
En tous les cas, ça semble une belle réussite.
Merci pour ce retour chaleureux.
Incontournable ou à fuir, selon l’état d’âme du lecteur potentiel ?! Le récit a pour lui de ne pas tromper le lecteur, la maladie de Kristen étant annoncé rapidement. Il ne tombe pas non plus dans le sentimentalisme. C’est une belle tranche de vie, tout simplement où les hauts et les bas d’une telle situation sont joliment exposés.
Hey Fletcher ton article tombe à pic car je viens de voir le film là: en fait l’adaptation fait le choix de rendre plus lisible le récit du livre et de fait la narration devient plus linéaire et surtout on va dramatiser les scènes quitte a inventer tout un tas de choses, ce qui permet à la réalisation et à l’animation de profiter du potentiel visuel et lyrique d’une telle histoire et de ce point de vue là j’ai retrouvé des émotions qui m’avaient touchées à la lecture de la BD comme la justesse avec laquelle AJ Dungo rend compte de l’euphorie de la naissance du sentiment amoureux. Le revers c’est que le film en devient parfois plus prévisible, les métaphores narratives et visuelles soulignant les enjeux du récit de manière parfois trop démonstrative, presque naive même et ca le dessert un peu, on en ressort avec le sentiment d’en avoir vue une illustration certes belle mais un peu sage.
Hey Ludo
Merci pour ce retour sur l’animé. Je le verrais à l’occasion, mais je reste persuadé que la bd est largement supérieure surtout de part les émotions qu’elle véhicule.
Question : dans l’animé, l’histoire du surf est elle aussi présente, passionnante et complémentaire que dans le roman graphique (rien vu dans ce sens dans les BA).
Non, la narration privilégie et raconte sur un mode plus linéaire la relation entre AJ et Kristen,les autres éléments étant intégrés de manière périphérique: par exemple, le récit de la vie de Duke, le pére du surf moderne, devient juste un dialogue entre AJ et Kristen qui lui raconte cette histoire, la scène permettant surtout de souligner la passion de Kristen pour le surf et une prise de conscience de la part de AJ et donc une évolution dans leur relation. Et tout est comme ça, les flash back, flash forwards deviennent des motifs qui ont surtout fonction d’illustrer l’histoire principale avec parfois, comme je le te le disais, une dimension symbolique ou métaphorique un peu simpliste, c’est la limite du film.
On ne retrouve pas la structure narrative de récits dans le récit qui est celle du livre. Il fallait aussi condenser la BD pour en faire un film d’une heure et demie, ça nécessitait des choix, j’imagine.
Merci pour ce retour. De toute façon il faudra que je me trouve du temps pour voir cet animé.
Et en attendant lisez ou lisez à nouveau le roman graphique, il est très bien.
Je me suis tenu à l’écart de IN WAVES à cause ce graphisme et cette colorisation 100% roman graphique qui font vibrer les bobos qui conchient la bande dessinée populaire. J’ai un vrai problème avec ça en ce moment et sans doute injuste car tu en parles très bien Fletch. IL y a ici tout pour me plaire mais tes scans ne font que me renforcer dans mes positions : pas d’expressions de visage, une distance avec les sujets, parfois je me marre involontairement : on dirait presque du Fabcaro.
Mais je vais sans doute sauter le pas de l’animé, for sure.
Bonne fin de saison Fletchie.
C’est un peu con de définir ses goûts par rapport à des gens qu’on n’aime pas.
Salut Bruce, ça farte 🙂
Jamais entendu parler de cette approche bobo (je commence en plus à ne plus trop supporter cette dénomination mais c’est un autre débat)? IN WAVES est une bd qui a bonne presse et qui a su s’imposer en touchant un très large public de part les thèmes proposés.
J’avoue de ne pas comprendre la comparaison avec Fabcaro. AJ Dungo est diplômé d’une école d’art et a également été designer. Après le dessin peut ne pas plaire, ni la colorisation, mais IN WAVES n’est pas un pastiche ou une fable satyrique c’est un véritable « roman graphique » avec une réelle identité graphique.
Merci Fletcher, quel magnifique article qui touche vraiment au cœur.
À première vue, je penche plus pour le film que pour la BD, mais avec tout ce que tu partages et l’émotion que j’ai ressentie dans ton article me fait réfléchir à l’idée de lire la BD avant de regarder le film.
Bonjour Maya.
je reconnais bien là notre experte en animée et manga !!! Ludovic a déjà donné son avis sur l’animée, je serais curieux d’avoir le tien également. Pour ma part pas près de le voir vu mon actualité. Dans tous les cas je suis plus team lecture.
La couverture de cet album, ainsi que le nombre d’articles qui lui avaient été consacrés m’avait beaucoup intrigué, sans que je ne saute le pas. Merci beaucoup pour ce retour de lecture qui vient étancher ma curiosité.
On pourrait reprocher à ce style de manquer de variété, mais cette monotonie apparente est précisément ce qui crée l’hypnose de la lecture, à l’instar du roulis des vagues. – Très belle analyse sur l’effet créé par les choix esthétiques et de prises de vue. Épatant de découvrir cette forme de rétro-ingénierie, de comprendre comment le créateur parvient à produire cet effet.
La structure même du roman graphique (présent endeuillé / passé heureux ou historique) construit une réflexion sur la mémoire, qu’elle soit personnelle, amoureuse ou culturelle : un processus de réflexion passionnant sur la manière dont fonctionne la mémoire, comment elle se constitue, et comment les souvenirs changent au fur et à mesure que l’individu y fait appel. Sur ce thème-là, j’avais été conquis par la réflexion de Nicolas de Crécy dans sa trilogie Visa Transit.
les-bd-de-presence.blogspot.com/2021/11/visa-transit-volume-3.html
Incroyable mais vrai, j’avais déjà entendu parler de Duke Kahanamoku (1890-1968, nageur olympique), dans la bande dessinée Plus vite, plus haut, plus sport :
les-bd-de-presence.blogspot.com/2025/08/plus-vite-plus-haut-plus-sport.html
Merci Présence de ton retour.
Je pensais que tu avais lu ce roman graphique, que je te sentais taillé pour.
j’avais déjà entendu parler de Duke Kahanamoku (1890-1968, nageur olympique) cela montre bien l’importance de ce sportif. C’est très bien expliqué dans IN WAVES, avec contextualisation.
Idem que pour Tunnels, je repasserai quand je l’aurai prise et lue alors que j’avais volontairement fait l’impasse jusqu’à maintenant.
Salut Cyrille.
On attendra donc te lecture et ton retour.