WHERE IS HE ? (Monster)

MONSTER par Alan Moore, John Wagner et Alan Grant

Par : TORNADO

VO : SCREAM ! + EAGLE

VF : Delirium

Imaginez si, dans la campagne anglaise, un orphelin du genre Huckleberry Finn s’enfuyait avec un monstre du genre Frankenstein… Feuilleton lancé par Alan Moore et repris par d’autres solides scénaristes anglais, MONSTER est un classique du comic book britannique des années 80.

© Delirium

MONSTER est un feuilleton britannique publié à l’origine dans le magazine SCREAM ! sous la forme de quatre planches de comics hebdomadaires.
SCREAM ! était une revue spécialisée dans les histoires macabres et les récits dérangeants. Un programme pensé avant tout pour un public adolescent, raison pour laquelle le héros du feuilleton MONSTER est âgé de douze ans.
La publication du feuilleton commence en avril 1984 et s’interrompt au mois de juin de la même année lorsque le magazine SCREAM ! cesse de paraitre. Le feuilleton poursuit ensuite son chemin dans un autre magazine nommé EAGLE de septembre 1984 à mars 1985, cette fois sous la forme de trois planches hebdomadaires. Puis il s’arrête brutalement, sans proposer de fin véritablement aboutie.

Le pitch: C’est l’histoire d’un jeune garçon nommé Keneth Corman. Celui-ci a été élevé par un père violent dans sa vieille maison de la campagne anglaise. Le père de Kenny semble vouloir lui cacher un terrible secret, dont l’origine se dissimulerait dans le grenier de la maison. Mais le jour où son père meurt dans des circonstances aussi brutales que mystérieuses, Kenny découvre que le grenier renferme une créature monstrueuse…
Grâce à une vieille lettre écrite jadis par sa mère, Kenny découvre que la créature en question n’est autre que son oncle, Terry, un simple d’esprit à l’allure colossale, devenu difforme notamment à cause de mauvais traitements infligés depuis son enfance. Kenny se prend alors d’affection pour ce « monstre » et décide de le garder avec lui. Mais rapidement, les événements vont se bousculer car Terry, très agressif, tue un ancien associé du père de Kenny, une petite frappe venue réclamer une ancienne dette. Afin d’échapper à la police, Kenny et son oncle s’enfuient dans la campagne anglaise.
Ce n’est que le début d’une longue course-poursuite, où les morts vont s’amonceler…

© Delirium

Lorsque je me suis intéressé à ce recueil, je n’y ai vu au départ qu’un nom : Celui du scénariste Alan Moore, le célèbre auteur de WATCHMEN. Alors on va tout simplement dire que je me suis bien fait avoir. Car, si l’album met bel et bien son nom en premier et assure que MONSTER est une création d’Alan Moore et du dessinateur Heinzl, il faut savoir que le duo a tout simplement quitté la série après… le premier épisode, soit au bout de quatre pages, sur 175 !
Certes, la série est immédiatement reprise par des auteurs qui en assurent l’intérim sans que l’on constate un changement de ton. Le dessinateur Jésus Redondo confirme la continuité graphique et le scénariste Rick Clark n’est autre que le nom de plume d’un prestigieux duo d’auteurs de comics, à savoir John Wagner (le créateur de la série JUDGE DREDD) et Alan Grant (connu pour sa collaboration à certaines histoires de Batman, notamment dans la saga KNIGHTFALL). Mais l’on ne peut que regretter, néanmoins, que l’effet d’annonce soit à ce point trompeur sur le contenu de la marchandise !

Apparemment, Alan Moore se serait retiré du projet de manière prématurée à cause de ses impératifs sur d’autres travaux. Heinzl lui aurait emboité le pas et le duo caché sous le pseudonyme de Rick Clark serait arrivé en reprenant les consignes laissées sur place par Moore.
Le premier épisode laisse pourtant entrevoir un travail très impliqué avec quatre planches superbement écrites et découpées. Difficile d’imaginer ce que la série serait devenue si le maitre était resté à son poste…

© Delirium

John Wagner et Alan Grant assurent un très bon travail d’écriture d’un point de vue formel. Les épisodes sont rythmés, haletants et le style d’écriture est relativement adulte pour un feuilleton imaginé au départ pour un public relativement jeune. Les planches sont toujours bien construites et les dialogues sont élégants, sans bulles de pensée trop lourdingues, pour un ensemble qui ne tombe jamais dans les travers verbeux de certains comics de la même époque.
Dans le fond, le feuilleton bénéficie également d’une belle épaisseur puisqu’il reprend le thème du droit à la différence tel qu’il transparaissait dans les films des années 30 dédiés à la figure du monstre de Frankenstein au sein du studio Universal. Les scènes façon road-movie où l’on voit la foule persécuter le pauvre Terry ne sont d’ailleurs pas sans évoquer le final du premier FRANKENSTEIN de 1931, réalisé par James Whale, avec Boris Karloff. Une toile de fond à laquelle s’ajoute celle du colosse un peu simplet qui détruit tout sur son passage dès qu’il se sent persécuté, alors qu’il suffirait d’un peu de bienveillance pour qu’il se révèle doux comme un agneau. Soit l’apanage du personnage de L’INCROYABLE HULK, né chez l’éditeur de comics de super-héros Marvel en 1962.
À ce postulat viennent s’ajouter toutes les digressions sociales possibles sur le sujet puisque les auteurs envoient le pauvre « monstre » et son jeune neveu dans toutes les situations mettant le thème en exergue depuis l’Angleterre jusqu’en Écosse, et jusqu’aux colonies puisque le voyage s’achève en Australie.

Pourtant, le feuilleton s’essouffle plus d’une fois en cours de route. Sa forme syncopée lui donne un aspect étrange pour un lecteur venu vivre l’aventure d’une traite, où l’on répète sans cesse le même schéma toutes les trois ou quatre pages ; où l’on ressent une impression d’avancer sans plan préétabli. L’aventure ne connait d’ailleurs pas de fin en bonne et due forme, les auteurs s’arrêtant au bout d’un moment sans résoudre toutes leurs sous-intrigues.

© Delirium

Bien qu’il soit très intense, le dessin de Jésus Redondo ne suffit pas pour autant à tenir la série sur ses seules épaules. D’abord assez banal, le trait charbonneux et expressionniste de l’artiste se bonifie au fur et à mesure que l’on avance dans le feuilleton. Étrangement, la partie graphique gagne en intensité dès que le dessinateur se lâche dans certains effets d’abstraction pour un résultat particulièrement minéral qui fait corps avec son sujet, les deux héros traversant les régions de l’Angleterre comme autant d’obstacles symbolisés par une nature hostile, qu’ils tentent de s’échapper par les abords des villes, par les forêts ou par la mer. Quoiqu’il en soit, on ne retrouve pas le charme irrésistible d’une certaine bande-dessinée expressionniste en noir et blanc comme dans les pages des Anthologies CREEPY, avec des pointures comme Frank Frazetta, Bernie Wrightson ou Richard Corben.

Au final, cet album de la collection Delirium dédiée aux comics d’horreur vintage se laisse lire sans déplaisir, mais déçoit d’emblée par le fait qu’Alan Moore, présenté comme le créateur de la série, n’apparaisse que dans le premier épisode, et par une suite de pages extrêmement répétitives, sans réel scénario structuré sur l’ensemble du feuilleton et une fin inaboutie.
Fidèle à lui-même, l’éditeur Delirium nous offre toutefois un très bel objet, agrémenté d’une rédactionnel substantiel.
Pour les amateurs de comics vintage…

BO : Broken Bells : THE CHASE

3 comments

  • JP Nguyen  

    Je ne connaissais pas du tout. Je suis allé sur le site des éditions Delirium et je vois que tu as repris les mêmes planches (les premières) dans ton article. Par curiosité, je suis allé farfouiller ailleurs pour connaître le trait de l’autre dessinateur et aussi le look du monstre…
    Sinon, je trouve assez moyen de mettre en avant le nom d’Alan Moore alors qu’il n’a écrit que 4 pages… Mais bon, il y a des choses bien plus monstrueuses sur Terre…

  • JB  

    Merci pour cette lecture (et ce crossover impromptu avec un certain blog chroniquant les arts perdus où les Universal Monsters rencontrent en ce moment les 2 Nigauds !)
    Un peu curieux malgré la fausse promesse du nom Alan Moore et le côté un peu répétitif qui, j’imagine, est inhérent au style du feuilleton.

  • Ludovic  

    J’aime toujours bien les articles consacrés à la BD britannique car c’est un domaine que je connais peu malgré le travail éditorial des éditions Delirium en France dans lequel décidément il faudrait que je me plonge plus avant.
    C’est clair que le nom du barbu de Northampton est devenu une accroche de vente, ce qui est marrant étant donné sa volonté de plus voir son nom apparaître sur certaines de ses œuvres, comme c’est le cas encore récemment sur un petit opuscule des années 80 publiés jours ci chez Komiks initiative exhumé par Fantagraphics et dont il est le scénariste et son nom n’apparaît pas en couverture du livre.

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