Ah ! Les femmes !

Where monsters dwell: The Phantom Eagle flies the savage skies par Garth Ennis et Russ Braun

Garth Ennis en plein Secret Wars 2015 ©Marvel Comics

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Marvel

VF : Panini kiosque

Ce tome contient une histoire complète, parue à l’occasion de Secret Wars 2015 dont le contexte fournit une opportunité de mélange de réalités.

Il contient les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2015, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Russ Braun, avec une mise en couleurs de Dono Sanchez Almara. Les couvertures ont été réalisées par Frank Cho (expert en femmes de caractère, légèrement vêtues).

L’histoire se déroule en 1923, et commence sur une petite île de Micronésie où Karl Kaufmann débite des sornettes à une princesse du cru (ce qu’elle veut entendre en fait) pour qu’elle le lâche et qu’il puisse fuir en l’abandonnant enceinte, à un père peu clément. Il reprend son vol dans son Bristol Fighter, pour aller le faire réviser et réparer par un grand black pas commode appelé Winch. Celui-ci lui demande le payer tout de suite.

Ma chérie, je n'aime que toi, bien sûr.

Ma chérie, je n’aime que toi, bien sûr©Marvel Comics

Par le plus grand des hasards arrive une charmante jeune femme, appelée Clementine Franklin-Cox (Clemmie). Elle paye pour un vol pour la ramener sur la côte (ce qui couvre les frais de réparation). Ils partent de manière fort précipitée (poursuivie par des gugusses armés cherchant rétribution auprès de Kaufmann pour une autre de ses bêtises). Mais en route, ils subissent une forte tempête et se retrouvent dans un ciel encombré par des ptéranodons pas contents.

Contre toute attente, en 2015, Garth Ennis revient travailler pour DC (All star Section Eight) et pour Marvel. Il profite à plein de la période troublée de Secret Wars pour écrire ce qu’il veut. La couverture originale porte un avertissement indiquant que ce récit n’est pas à destination des enfants. Au cours de l’histoire, l’un des personnages fait effectivement allusion aux événements racontés dans War is Hell: The first flight of the Phantom Eagle (2008, scénario d’Ennis, dessins et encrage d’Howard Chaykin) qui était paru sous le label MAX, branche Marvel à destination des adultes. Le lecteur en déduit que le scénariste a eu carte blanche pour raconter son histoire, choisissant même un collaborateur de longue date pour l’illustrer.

Karl Kaufman version Garth Ennis & Howard Chaykin

Karl Kaufman version Garth Ennis & Howard Chaykin©Marvel Comics

Le premier épisode permet de (re)faire connaissance avec Karl Kaufmann, dans sa nouvelle situation, coureur de jupons sans cœur, profiteur amoral. Il lui tombe dans les pattes une oie blanche, qui prend très vite le dessus. Ennis s’amuse comme un petit fou avec la liberté qui lui est donné, déjà sur le plan de l’intrigue. Son premier rôle masculin est un aviateur de la guerre de 14-18 (les récits de guerre étant un de ses thèmes favoris), séducteur impénitent, à l’intelligence moyenne, sans le sou. Son premier rôle féminin révèle vite une très forte personnalité, une histoire personnelle qui sort de l’ordinaire, et des ressources qui déstabilisent Kaufmann. Au fil des épisodes, il apparaît que l’un comme l’autre, sont le produit de la société dont ils sont issus.

Garth Ennis s’amuse également bien à évoquer l’univers partagé Marvel, mais d’une manière superficielle, de telle sorte qu’un lecteur occasionnel ne perde rien s’il ne peut pas les identifier. Elles ne sont d’ailleurs pas très nombreuses. Il y a l’allusion au récit précédent sous le label MAX, l’île des monstres avec des animaux préhistoriques, et des amazones qui évoquent Shanna version Frank Cho. Le scénariste a donc choisi une forme d’aventures débridées, sans souci de plausibilité.

L'innocente Clementine Franklin

L’innocente Clementine Franklin©Marvel Comics

Garth Ennis s’amuse également à introduire de l’humour. Très vite, Karl Kaufman se révèle en dessous de tout, et Clemmie mène la danse. L’auteur oppose un individu macho qui n’a jamais été obligé de remettre sa conduite en question, à une femme de tête qui ne s’en laisse pas conter et qui s’avère plus intelligente et plus pragmatique que lui. Visiblement l’auteur prend un malin plaisir à rabaisser et humilier ce goujat, jusqu’à une menace de castration physique très réelle. Le comique joue à la fois sur cette opposition de caractère, sur le comportement de bouffon de Kaufman, et sur les situations à risque dans lesquelles il se retrouve.

Garth Ennis s’amuse enfin  à faire quelques allusions discrètes à la guerre, que ce soit le modèle bien réel d’avion de 14-18 (Brisfit, ou encore Bristol Fighter), ou à la bataille d’Omdourman (1898), à la mitrailleuse de marque Vickers. À nouveau, il ne s’agit pas pour lui d’asséner sa marotte. Un lecteur qui ne serait pas familier à l’œuvre d’Ennis n’y prêtera pas attention. Un lecteur qui l’a suivi au long de sa carrière repérera immédiatement ces références.

La mitrailleuse Vickers, indispensable dans toutes les situations

La mitrailleuse Vickers, indispensable dans toutes les situations©Marvel Comics

Pour mettre en images cette histoire, Garth Ennis a fait appel à Russ Braun qui avait déjà illustré des épisodes de la série The Boys, ou encore de la série Battlefields (dont l’inoubliable trilogie consacrée au lieutenant Anna Borisnova Kharkova). Ses dessins ne présentent pas le degré de séduction de ceux de Frank Cho pour les couvertures (mais rares sont les artistes qui peuvent y prétendre). Ils arborent une apparence un peu crayonnée, avec des traits qui semblent parfois un peu rapide. Mais cette propension s’est fortement atténuée par rapport à ses travaux précédents. Sur la série The Boys, il s’était attaché à réaliser des expressions de visages un peu exagérées pour coller au travail initial de Darrick Robertson. Il a conservé cette aptitude, sans pour autant qu’il s’agisse d’un usage systématique. Effectivement les expressions ahuries de Karl Kaufmann participent à transcrire le décalage de son état d’esprit et ce que lui prouve la dure réalité (à commencer par son inefficacité).

Les dessins de Russ Braun n’ont pas cet attrait dans leur apparence qui épate le lecteur, ou qui lui en met plein la vue. La réaction du lecteur manque donc d’enthousiasme à la vue de ces dessins en apparence juste fonctionnels. Néanmoins à la lecture, il apparaît que leur niveau de fonctionnalité est élevé. Chaque case contient un bon nombre d’informations visuelles. Cet artiste utilise avec parcimonie les cases sans arrière-plan, et quand il y a en a le metteur en couleurs effectue un travail compétent pour continuer de porter l’ambiance dans une même tonalité chromatique.

La queue entre les jambes

La queue entre les jambes©Marvel Comics

Braun dessine tout ce qu’exige le scénario, ce qui va d’un avion conforme à la réalité, en passant par des dinosaures crédibles, sans oublier ces somptueuses amazones. Évidemment, le lecteur se dit qu’il aurait préféré des images avec des courbes mieux mises en valeur. D’un autre côté, un rendu plus sexy aurait été en décalage complet avec l’intention du scénariste.

Dans un autre registre, les mises en scène et angles de prise de vue permettent de suivre chaque action sans difficulté, y compris la bataille aérienne, scène toujours compliquée pour rendre compte de la profondeur de champ et de la position relative des différents opposants. La direction d’acteur fait bien passer leur état d’esprit, avec un langage corporel souvent savoureux, et donc des expressions de visage parfois accentuées afin de mieux faire passer l’émotion. De ce fait le lecteur accepte quelques pages un peu plates, alors qu’elles auraient dû être spectaculaires.

Une spatialisation lisible et logique

Une spatialisation lisible et logique©Marvel Comics

Le lecteur prend plaisir dans ces différentes composantes et se retrouve au cinquième épisode, en se demandant bien quel genre de conclusion va choisir Garth Ennis. Comme à son habitude, il a opté à une grande scène d’explications finales, sous forme d’un dialogue entre les 2 principaux protagonistes. Ce n’est pas très élégant comme structure, mais il a fait un effort pour qu’ils évoquent des souvenirs, de manière à ce que Russ Braun puisse illustrer des moments et des époques différentes, et conserver un caractère visuel à la narration, sans qu’elle n’en devienne trop statique et ressemble à 2 personnages immobiles sur une scène de théâtre.

Les personnages sont bavards, mais ils ne parlent pas pour ne rien dire. Alors que le lecteur avait l’impression d’avoir pu anticiper la nature de l’antagonisme qui oppose Clemmie à Kaufman, Ennis développe une réalité sociale plus profonde que prévue, de nature adulte, avec une belle sensibilité vis-à-vis des personnages, mais aussi vis-à-vis des conséquences des contraintes de leur milieu. Alors que ces 2 personnages avaient dépassé le stade de simple ressort comique pour acquérir une vraie personnalité dans les épisodes précédents, ils s’étoffent encore acquérant une dimension tragique, aussi ordinaire que juste.

Comme à son habitude, derrière la farce (pas trop appuyée ici), Garth Ennis construit une intrigue divertissante, et développe des personnages avec un vécu particulier, et des épreuves qui relèvent de la condition humaine. Derrière des dessins sans éclats, Russ Braun assure une narration impeccable qui a l’avantage de donner corps aux péripéties de l’intrigue, sans qu’elles ne se transforment en un contresens par rapport au thème principal du récit.

Pour le plaisir des yeux : 2 couvertures de Frank Cho

Pour le plaisir des yeux : 2 couvertures de Frank Cho©Marvel Comics

14 comments

  • Bruce lit  

    « C’est la guerre ! » 3/3
    On trouve à boire et à manger avec ce Secret Wars. M’enfin, il semblerait que les auteurs aient eu carte blanche pour raconter ce qu’ils voulaient, comme ils voulaient. Tel Garth Ennis qui fait ainsi son grand retour chez Marvel : au menu aviation, dinosaures, amazones et lutte des sexes. Présence jubile !
    La BO du jour : Garth Ennis chez Marvel en plein crossover ? C’est une blague ? https://www.youtube.com/watch?v=fkG4oIPT7tU

    En fait, ce Secret Wars, c’est quand même n’importe quoi non ? Un vrai foutoir, je n’y comprends rien…
    Bref….Je ne suis toujours pas sûr d’invertir là dedans non plus malgré Garth Ennis parce que le premier tome ne m’intéresse pas et les histoires d’aviations, de bagnoles et de moto itou. Les dessins sont bof et les couleurs me rappellent la charte graphique d’Avatar que je n’apprécie pas. Promis j’arrête de râler…

    • Présence  

      Oui, c’est n’importe quoi, et c’est qui laisse des plages de liberté à des auteurs pour raconter ce qu’ils veulent, avec des moyens corrects (Ennis a pu choisir son dessinateur). Je pense que sans cette latitude de manœuvre, Ennis n’aurait pas retravaillé pour Marvel.

      Le cœur de ce récit n’est pas l’aviation, mais la manière dont ce personnage dont les caractéristiques sont celles du héros d’aventure viril est totalement supplanté par une femme. C’est un juste retour des choses pour un personnage féminin qui tient le premier rôle, la pulvérisation du cliché du héros mâle, la bêtise incommensurable d’un homme convaincu de son bon droit et que sa condition virile le place dans une position supérieure.

  • Tornado  

    Moi au contraire j’aime bien Russ Braun. Je le préférais à Robertson sur The Boys car je trouvais qu’il était plus constant.
    Cette mini a été publiée dans le magazine « Secret War Battleworld » chez Paninouille, avec le « Weird World » de Jason Aaron, « Runaways » et « la Voie du kung-fu ». Je pense que je prendrais le magazine (5 N°) si je le trouve chez un bouquiniste pour pas cher, ne serait-ce que pour lire Garth Ennis.

    • Présence  

      A la lecture de The Boys, j’ai ressenti l’impression que Darick Robertson se désintéressait progressivement du projet, alors que dans un mouvement diamétralement opposé Russ Braun s’y investissait de plus en plus au fur et à mesure des numéros.

  • comics-et-merveilles.fr  

    C’est même en cours de parution mais tout dépend de quand on lit ces lignes^^
    Toujours est-il que je lis en ce moment même ce magazine avec Weirdworld en tête de file et cette petite curiosité d’Ennis (les 2 autres, je n’ai pas accroché). J’ai trop peu de comics de ce monsieur pour apprécier les références citées. Mais, en effet, ce que je préfère dans cette mini-série, c’est cette « dualité » (toute relative) des deux personnages principaux. Il me manque tout de même 2 épisodes pour je l’espère apprécier pleinement le tableau. Je suis moins conquis par le reste (background pré historique à la « Terre sauvage ») même s’il sert bien l’histoire. Le femmes certes plutôt bien dessinées me rappellent trop le style Frank Cho (je concède qu’il n’avait pas trop le choix avec le scénario). Un style qui ne m’a jamais emballé, certainement pour son parti pris sexy à « outrance » (ce n’est pas dans mes comics que je rechercherais cela…).

    • Présence  

      De la même manière, il n’y avait rien qui m’attirait dans les récits du Shang-chi (à part les couvertures de Francesco Francavilla) et des Runaways.

  • JP Nguyen  

    Du Garth Ennis, pourquoi pas ? Du Russ Braun, mouais bof. Phantom Eagle, des dinosaures, re-bof.
    Même si, comme mentionné par Présence, le trait de Braun fait moins crayonné que dans ses œuvres précédentes, le rendu est par moment un peu cracra, je trouve. Ce trait gras se marie assez mal avec la colorisation plus moderne (mais ce n’est que mon avis…)
    Merci pour l’article qui me permet de faire l’impasse sur cette série sans regret.

    • Présence  

      Damned ! Garth Ennis ne ferait-il plus recette sur Bruce Lit ?

      • comics-et-merveilles.fr  

        dépassé par Bendis je pense :p

  • Tornado  

    Ah si si ! Moi, cette recette pulp/dinosaures/sous-texte, ça me convient otut à fait ! :)

  • Jyrille  

    Je ne connais pas du tout ce personnage, ça a vraiment l’air d’être un peu n’importe quoi et on ne semble pas être chez Marvel, mais comme Tornado, je trouve ça rigolo. Ca peut être marrant !

    • Présence  

      Effectivement, on est plus chez Garth Ennis que chez Marvel, et je ne m’en plains pas. A pes yeux, cette histoire aurait pu paraître dans le label MAX, elle n’y aurait pas déparé.

  • Bruce lit  

    Ces derniers temps tout ce que j’ai pu lire de Ennis me paraissait un peu redondant.
    Je me suis bien amusé avec cette histoire qui m’évoque dans son déroulé celle de Jody et TC dans le hors série de Preacher ! Au final, une très bonne histoire qui n’a aucun rapport avec le Secret Wars des autres crétins. Il y va des moments Ennis plutôt soft, Marvel oblige et moins trash que sous l’ère Quesada.
    Il prend un malin plaisir à prouver la supériorité des femmes en tout, même si parfois l’écriture de Ennis est un peu cheatée et attribue à Clémentine que des qualités pour accabler ce pauvre type. La fin de l’histoire est géniale ! Je me suis marré comme un idiot en sortant de mon train !
    J’avais promis de ne plus lire de Marvel 2016 Présence MAIS ça ne se passe pas vraiment avec les super héros Marvel, donc l’honneur est sauf ! 4 étoiles.

    • Présence  

      Effectivement, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un récit Marvel. Ennis a dû accepter de bosser sur cette minisérie car elle est en fait indépendante de tout, et 100% Ennis. Il démonte le mythe du héros viril avec une verve irrésistible, et c’est vrai un peu de mauvaise foi. Il prend le contrepied du principe sous-jacent de tous les récits de superhéros (un individu plus fort que les autres qui sauve tout le monde), pour montrer un individu imbu de sa propre personne qui se heurte à la réalité, et tout ça avec le sourire.

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