C’était pas ma guerre ! (L’oiseau Noir)

L’oiseau noir par Serge Le Tendre et Jean Paul Dethorey

Un article de BRUCE LIT

1ère publication le 10/07/15/ – MAJ le 25/07/20.

Souffrance d'après guerre

Souffrance d’après guerre © Dupuis

L’oiseau noir est un one Shot sorti en 2002 scénarisé par  Serge Le Tendre et dessiné par JP Dethorey. Dupuis a édité cette histoire dans sa collection Horizon qui propose toute une gamme de BD à…  5€ !  

Scénariste culte de La quête de l’oiseau du temps (LQODT) , Serge Letendre signe encore une autre histoire d’oiseau, mais noir cette fois ! Loin de l’heroïc fantasy de l’inoubliable Pélisse, l’oiseau noir est un récit réaliste, court, ancré dans la France d’après-guerre et se rapproche d’avantage d’une nouvelle que d’une saga.

Quelques mois après la seconde guerre mondiale, un soldat allemand, Manfred, arrive dans un petit village du sud de la France. Pire que les crimes commis par sa nation, il a l’outrecuidance d’interrompre une partie de pétanque ! Son arrivée est donc plus que remarquée et d’autant plus qu’il vient demander refuge pour oublier la prise de Berlin qui l’a traumatisé.

On dirait le sud....

On dirait le sud…. © Dupuis

Il va être alors hébergé dans une maisonnette où sa gentillesse  va attirer la sympathie d’une partie des villageois tandis que l’autre reste sur la position : A mort les boches.  Cet exil français va permettre à Manfred de soigner ses blessures et au lecteur de découvrir l’origine de son traumatisme. Pendant ce temps, une série de quiproquos extérieurs à l’allemand attise l’hystérie contre lui et risque de le mener à sa mort.

Serge Le Tendre n’a rien perdu de l’acuité de sa plume. Si son récrit n’a que peu de place pour le développement psychologique des personnages, ils sont suffisamment caractérisés pour que, dès la fin de la séquence d’introduction, le lecteur entre en empathie avec Manfred puis avec tout le village de Laroque. En moins de 62 pages pages, Le Tendre ne raconte pas seulement le destin du boche mais aussi de tout un village. Pour porter son récit vers la réconciliation symbolique entre les deux nations, il choisit d’abord une narration drôle, tendre, ensoleillée. Il s’agit de redonner ses droits à la vie.

Un bouc nommé Staline !!

Un bouc nommé Staline !  © Dupuis

De ce fait la guerre, la résistance, les massacres sont évoqués mais jamais montrés. Et rien concernant la Shoah. Le Tendre préfère forcer le folklore dans une ambiance qui doit beaucoup à Pagnol: les parties de pétanque, les peuchère, l’apéro dès 10 heures, le ricard . Il parvient à aligner une accumulation de clichés avec intelligence et de les mettre au service de son récit.

Il s’agit d’une comédie humaine plus simple, plus chaleureuse que chez Balzac. On est d’avantage chez Gosciny : les coqs de village qui se heurtent à des femmes ventripotentes, le barman ressemble à Raimu et les engueulades au comptoir qui finissent en embrassades.

On y trouve également Louisette, qui, comme Pélisse,  est âgée de 16 ans, ingénue gentiment allumeuse, si sensuelle que la moindre de ses positions, de ses faits et gestes sont prétextes à des fantasmes érotiques. Très vite, on s’y sent bien dans ce village; on y entend les cigales, le bruit d’une voiture seule dans la montagne, les rideaux de perles à l’entrée de l’auberge. Les personnages sont bordés de lumière et semblent protégés par intervention divine : après l’obscurantisme et les massacres, même les passions mesquines du village semblent amoindries au soleil. Dethorey ne lésine pas à représenter les maisons en pierres blanches,  il exacerbe l’éveil des sens avec Louisette notamment lorsque celle-ci rafraîchit ses pieds dans une petite piscine. L’érection de Manfred face à  ses tétons arrogants sous des vêtements qui la déshabillent plus qu’ils ne l’habillent,  est aussi celle que le lecteur aurait forcément à la place du héros.

J'ai perdu la têteuuu, depuis que j'ai vu Louisetteuuuu

J’ai perdu la tête depuis que j’ai vu Louisette © Dupuis

Pour autant, Le Tendre ne se contente pas de montrer des jolies nénettes en train de traire les chèvres et des mecs jouer aux boules (sic). A travers Manfred, il montre que tous les allemands n’étaient pas des génocidaires assoiffés de sang. Lors des bombardements de Berlin, il essaie de sauver sa peau et celle de sa femme.  Pionnier de la réconciliation, il enseigne la langue de l’ennemi aux enfants du village. Et Le Tendre n’usurpe pas son patronyme en écrivant de jolies pages d’amitié entre le paria et Marius (encore un clin d’oeil à Raimu ), le jeune garçon chapardeur. Au fur et à mesure de cette amitié, Manfred se débarrasse de ses oripeaux allemands pour les donner à l’enfant.

Il ne s’agit pas d’embrigader le gamin dans l’idéologie qui faillit anéantir la race humaine. Bien au contraire, en les donnant au pays à un enfant du pays vainqueur,  Manfred transforme ses apparats de guerre en reliques du passé inoffensif pour la génération future. Et lorsque le drame menace d’éclater envers ce bouc émissaire trop commode, Le Tendre choisit encore l’apaisement, la vie, la réconciliation pour clore son récit.

Sous ce soleil exactement, les êtres humains reviennent à la vie et s’ils ne sont pas des modèles de vertus, ils témoignent de suffisamment d’humanité pour une époque qui en manqua cruellement. Un bien bel ouvrage, plein de charmantes parenthèses ponctuées de scène de vie et porté par des dessins aussi éblouissants que le soleil du midi, aussi beaux que la première fleur après la haine ou le vol d’un oiseau qui sortirait de sa cage….

From Hell....

From Hell….  © Dupuis

 

13 comments

  • JP Nguyen  

    Les dessins et les couleurs semblent assez réussis. Toutefois, je me pose des questions sur le découpage des planches. Le fait de ne pas aligner certaines cases me « choque » visuellement, comme dans la 4ème case du dernier scan ou sur le scan « Un bouc nommé Staline ». C’est bizarre, car j’ai déjà lu des BD avec des mises en page autrement plus tarabiscotées mais ces cases « non alignées » perturbent ma lecture.

    Cela semble aussi être une belle histoire mais, quelques mois après la guerre, je me demande quelle est la probabilité d’une amitié franco-allemande. Dans les années 80 où j’ai grandi, bon nombre de « grandes personnes » ayant connu la guerre gardait encore une rancune tenace envers les allemands.

  • Présence  

    JP est devenu imbattable pour avoir la première place du matin, respect.

    Je ne peux qu’être sensible à un récit qui démonte les mécanismes de la haine ordinaire et de la méfiance, pour promouvoir des sentiments plus nobles. Plus je vieillis, plus ces mécanismes semblent consubstantiels de l’humanité, impossible de s’en débarrasser.

    Je ne suis pas particulièrement choqué par ces cases non alignées. Dans la première page (Un bouc nommé Staline), la composition fait ressortir (à mes yeux) la case à fond bleu, à la fois comme une métaphore de la nature immuable qui voit tout ça avec du recul, mais aussi comme une invitation à prendre de la hauteur.

    Dans la dernière illustration de l’article, j’y vois comme une mise en avant de la provocation « Dis donc toi », case qui se détache encore plus de la composition du fait de la couleur jaune dominante.

    • JP Nguyen  

      @ Présence : ça fait partie de mon rituel du matin et ma dernière fille contribue beaucoup à me faire me lever tôt. ..

      Pour le non alignement, c’était juste mon impression, peut être amplifiée par le fait de voir le scan avec du recul vs la planche en lecture papier.

  • Bruce  

    @ Jp : Personnellement l’agencement des planches ne m’a pas choqué, c’est au contraire fluide et les scans ne rendent pas justice à la beauté des couleurs.
    La nature humaine reste toujours à la fois surprenante et imprévisible.. Je n’ai pas l’impression que l’extrême droite soit très puissante en Allemagne. C’est un pays et ses gens que j’aime beaucoup qui a dû se relever du nazisme, de la destruction, du communisme en un temps record. C’est enfin un pays qui a eu le courage de demander pardon, accomplir son devoir de mémoire, aller fréquemment à Auschwitz à l’inverse de la France et des tabous des crimes commis en Algérie…..

    J’ai eu la chance d’avoir un grand père résistant qui m’a beaucoup parlé de cette époque. A sa mort, il m’a transmis le couteau d’un officier allemand qu’il avait tué lors de la libération de Paris. Il m’a toujours dit n’en avoir tiré aucune fierté et pensait à lui tous les jours. J’ai compris à son contact l’importance du sacrifice, de l’humanisme et de la paix.
    Bruce « cui-cui les p’tits oiseaux ».

  • Jyrille  

    Je ne connaissais pas du tout cette bd, merci donc pour ma culture. Cela a l’air chouette mais peut-être un peu trop classique franco-belge pour moi. J’ai eu un peu la même impression que JP sur le dernier scan, moins sur les autres (la remarque de Présence sur la prise de hauteur est pertinente).

    Pour le reste, et bien, oui, vive la tolérance et l’acceptation des autres, vive la vie.

    • Bruce lit  

      Si je peux apporter quelque chose à notre spécialiste du Franco Belge, je suis plus que fier ! L’oiseau noir, malgré sa couverture dramatique est un album plein de vie. Je l’ai aimé, vous l’aurez compris. Dans la même collection, et parce que la fatigue m’a dissuadé de le commentaire, je vopus conseille un super polar façon 100 Bullets : Sur la route de Selma.

      • Jyrille  

        Sur la route de Selma, je ne m’en souviens plus, mais j’en garde une lecture effectivement agréable. Mais tu te méprends : je suis totalement inculte en franco-belge, ou presque 😉

  • Tornado  

    C’est un bien bel article. Je me laisserai peut-être tenter si je tombe dessus.

    Je me suis senti bien en lisant tout ça car le sujet me plait et en plus le tout se déroule dans ma région.
    Pour l’anecdote, je déteste pourtant le pastis et la pétanque.
    J’ai bu énormément de ce breuvage dégueulasse lorsque j’avais 19/20 ans. Et puis un jour, paf ! Tout d’un coup, ça m’a passé et je n’ai pu plus le supporter ! De nos jours, le pastis est entrain de devenir un alcool de beaufs. Largement remplacé, dans le cœur des nouvelles générations, par le vin (rouge et blanc l’hiver, rosé l’été !).
    Quant à la pétanque, tout le monde y joue. J’ai ainsi toujours été obligé de faire le « quatrième », c’est à dire d’intégrer une équipe; que ce soit avec mes amis ou avec ma famille. Mais un beau jour, à l’âge de 30 ans environ, j’ai pris la décision d’arrêter ce jeu que je déteste ! Ça a été très difficile d’imposer cette décision à mon entourage. Ils ne comprenaient pas et pensais que je plaisantais ! Mon père m’en a même voulu de ne pas faire comme tout le monde ! Mais j’ai tenu bon et, aujourd’hui, même si ça casse un peu l’ambiance, tout le monde me fout la paix !

    • JP Nguyen  

      @Tornado : Je te rejoins pour le pastis, je n’en bois pas car le goût m’écoeure.
      En revanche, pour la pétanque, si je ne joue plus, c’est plus une question d’occasion que de goût. A une époque, j’organisais même des tournois au boulot entre midi et deux…

      • Tornado  

        A mon boulot aussi, il y a des parties de pétanque organisées entre midi et deux ! Le monde est petit ! 😀

  • Tornado  

    Tiens, à l’heure où j’écris ces mots, les cigales mettent mes oreilles à rude épreuve (alors qu’il est 21 h 30 !).

    En me rappelant que cette BD est l’œuvre de Serge Letendre, je me souviens que j’avais été très déçu par la série qu’il avait écrit juste après la « Quête de l’Oiseau du Temps » : « Les Voyages de Takuan » (histoire de vampires au moyen âge).

  • Bruce  

    Comme je te comprends Tornado ! Je pense élargir le débat, pour moi il ne s’agit pas forcément que de pastis ou de pétanque mais de manifestations masculino viriles que je n’ai jamais supporté : le sport, les beuveries, les discussions cul consistant à insulter l’autre sexe, les soirées joints consistant à se mettre dans des états pitoyables à écouter de la musique naze. …

    • Jyrille  

      Complètement d’accord avec toi Bruce même si étant jeune… bref. Par contre, j’adore jouer à la pétanque et boire du pastis parfois. Mais c’est parce qu’ici, on n’a pas le soleil.

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