Chair à canon

Punisher : Valley Forge, Valley Forge par Garth Ennis & Goran Parlov

Une couverture peu explicite quant au récit

Une couverture peu explicite quant au récit© Marvel Comics

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Marvel

VF : Panini

Ce tome contient les épisodes 55 à 60 de la série Punisher MAX, les derniers écrits par Ennis, initialement publiés en 2008.

Il fait suite à La longue nuit noire (épisodes 50 à 54). Le scénario est de Garth Ennis, les dessins et l’encrage de Goran Parlov, et la mise en couleurs de Lee Loughridge.

À nouveau, le Punisher doit affronter les conséquences d’une de ses précédentes expéditions punitives. Les généraux qui ont commandité l’opération Barbarossa (dans Mère Russie) ont compris que Frank Castle les mettrait sur sa liste un jour ou l’autre.

Ils ont tenté de l’éliminer dans « Longue nuit noire » et ça n’a pas marché. Ils abordent la question sous un autre angle en exploitant un point faible de Castle : il évite d’impliquer et de blesser les innocents.

Les généraux planifient l’élimination du Punisher. © Marvel Comics

Leur plan : envoyer un groupe de 8 soldats d’élite de la Delta Force (une unité de forces spéciales de l’armée américaine) pour le capturer. Non seulement Castle ne pourra pas s’en prendre à ces individus coupables de rien, mais en plus il s’agit de soldats ayant reçu le même entraînement que lui, qui connaissent ses méthodes et qui les pratiquent.

Intercalé dans chaque épisode se trouvent 4 pages de texte qui correspondent à des extraits d’un livre sur Frank Castle, écrit par le frère d’un soldat ayant séjourné dans la base Valley Forge en même temps que Castle pendant la guerre du Vietnam.

Une carrure imposante, une force de la nature

Une carrure imposante, une force de la nature© Marvel Comics

Le « Valley Forge » historique est un endroit situé à une quarantaine de kilomètres de Philadelphie. Il est resté célèbre dans l’histoire américaine pour avoir été le lieu de retraite de George Washington pendant l’hiver 1777/1778. 2.000 soldats sur 11.000 sont morts de froid, ou de faim ou de maladies sans avoir jamais combattu l’ennemi.

Garth Ennis avait déjà utilisé ce nom comme étant celui de la base américaine où Frank Castle a exterminé un nombre impossible de Viêt-Cong lors de sa troisième période de service pendant la guerre du Vietnam (raconté dans Born, la toute première histoire du Punisher MAX).

Nick Fury : un autre type de soldat, spécialisé dans les opérations clandestines

Nick Fury : un autre type de soldat, spécialisé dans les opérations © Marvel Comicsclandestines

Le Punisher est souvent qualifié de soldat menant une guerre sans fin contre le crime. Pour cette dernière histoire, Ennis a souhaité développer la notion de soldat, de son point de vue. Le résultat est tout bonnement époustouflant. Avec l’histoire principale, Ennis renouvelle encore une fois le type d’adversaires qu’affronte Castle, la nature des enjeux et les tactiques de combats. Castle se bat contre ses pairs.

Il n’y a presqu’aucun moment Ennis dans cette histoire. Le récit se partage entre l’action et la réflexion sur le devoir de soldat, les obligations vis-à-vis de la hiérarchie et de la patrie (Servitude et Grandeur Militaires d’Alfred de Vigny, en quelque sorte). Garth Ennis s’en sort bien parce que les 8 soldats de la Delta Force sont dépeints comme des professionnels chevronnés. Il n’y a pas de leçon moralisatrice sur la patrie, sur les valeurs de l’Amérique, juste des individus qui font leur métier.

Les vietnamiens pratiquent des tortures sadiques

Les vietnamiens pratiquent des tortures sadiques© Marvel Comics

Seul regret : Ennis décide de dépeindre tous les soldats vietnamiens comme des monstres cruels se repaissant de la souffrance de leurs ennemis ; leur point de vue de peuple dont le territoire est envahi et occupé n’est jamais développé. Je n’ai pas compris pourquoi il avait choisi cette représentation unilatérale.

Cette histoire est illustrée par Goran Parlov. Son style a encore évolué, par rapport au tome précédent. Il utilise de préférence une mise en pages sur la base de 4 à 6 cases horizontales (de la largeur de la page) superposées. Les traits des visages sont réduits à quelques coups de crayons réfléchis ; il ne garde que l’indispensable tout en donnant à chaque personnage des traits spécifiques et facilement identifiables. Il a encore accentué l’aspect massif de Castle, jusqu’à lui faire des biceps plus gros que sa tête. Le Punisher est plus que jamais une force de la nature indomptable.

Des décors très détaillés quand nécessaire

Des décors très détaillés quand nécessaire© Marvel Comics

Parlov adapte la densité descriptive des décors en fonction des besoins du scénario. Dans la scène où 2 soldats examinent le lieu d’une exécution de criminels par le Punisher, il détaille chaque pièce, chaque élément pour donner la crédibilité nécessaire à l’enquête.

Quand le scénario indique de se concentrer sur les dialogues, il adopte des cadrages qui se focalisent sur les visages. Les scènes d’action sont d’une efficacité brutale. Le tout donne des illustrations sèches et sans concession qui conviennent parfaitement à l’histoire racontée.

L'anathème du lecteur de comics : une page de texte !

L’anathème du lecteur de comics : une page de texte !© Marvel Comics

Et puis il y a ces fameux extraits de livre, ces pleines pages de texte. Généralement l’utilisation de ce mode narratif dans une bande dessinée provoque un réflexe de rejet immédiat de la part du lecteur. Il faut dire que ces pages de texte ralentissent la lecture, et donc la narration et que généralement un lecteur qui achète une bande dessinée ne recherche pas à lire un livre.

Passé ce réflexe de rejet, le lecteur découvre des pages dans lesquelles l’auteur fictif (Michael Goodwin) interroge les personnes ayant connu son frère ou ayant participé à l’assaut donné à la base Valley Forge. Goodwin s’interroge sur le sens à donner à la mort de son frère dans les conditions qu’il relate. Sa conclusion est sans appel : la guerre est un processus qui broie les individus.

Être un soldat, c'est obéir aux ordres

Être un soldat, c’est obéir aux ordres© Marvel Comics

Ennis (derrière la plume de Goodwin) décortique le point de départ de la guerre du Vietnam : une pseudo-attaque de vaisseau de guerre américain (une condamnation sans appel du prétexte de l’entrée en guerre des États-Unis, basée sur des documents rendus publics en 2005). Il réfléchit également sur ce que veut dire être un soldat pour des appelés et des engagés qui sont autant d’individus différents avec autant de motivations et d’aspirations différentes.

Le point de vue d’Ennis sur le processus de guerre est d’une lucidité plus terrifiante encore que les atrocités des tomes précédents. Il se sert de ces pages de texte pour livrer des sentiments et des sensations que la bande dessinée ne permet pas de rendre. Au final, textes et bande dessinée se complètent pour donner une vision complexe à partir de plusieurs points de vue, et sans complaisance du processus de guerre.

Affrontement entre soldats

Affrontement entre soldats© Marvel Comics

Avec ce tome, Garth Ennis boucle les aventures de Frank Castle en donnant un nouvel éclairage sur les événements de Born qui ont engendré le monstre inhumain qu’est le Punisher. Il livre une réflexion cynique et lucide sur le métier de soldat et sur la nature de la guerre.

Derrière son apparent manque de criminel sadique (un ennemi aisément identifiable comme Barracuda ou Tiberiu Bulat), ce tome est l’un des plus noirs et désespéré de la série du fait du thème abordé (les morts inutiles des soldats, en dehors même des combats). Une fin parfaite pour le Punisher de Garth Ennis qui accède au statut d’incarnation d’une vengeance sociétale née du massacre prémédité des enfants de l’Amérique lors du conflit Vietnam, prémédité par leurs propres pères.

19 comments

  • JP Nguyen  

    Comme de coutume, une excellente synthèse et un très bon décorticage de l’arc par Présence.
    Concernant le point de vue vietnamien qui est caricatural : ça ne m’a pas étonné. D’une part parce que l’histoire est racontée du point de vue des soldats américains, d’autre part parce que la vision du conflit par les vietnamiens est quelque chose de rarement traité dans les comics, voire les fictions en général (mais je ne prétends pas à l’exhaustivité).
    Même Jason Aaron dans « The Other Side », qui racontait la guerre côté GI et côté Viet, m’avait quand même un peu laissé sur ma faim.
    En fait, les auteurs simplifient souvent en parlant d’un peuple vietnamien soit victime, soit fanatisé (voire les deux), alors que la réalité historique est plus complexe.
    Pour avoir une vision plus globale de l’histoire de ce conflit, et les points de vue de personnes du Nord et du Sud-Vietnam, je ne saurais qu’encourager à lire Vietnamerica / (y’a pas le Punisher dedans mais y’a des tas d’autres trucs bien…)

    • Présence  

      Ça m’a vraiment surpris de la part d’Ennis qui a déjà déjà su montrer des soldats des 2 camps (ou plus), sans en diaboliser aucun.

  • Bruce lit  

    Incroyable ! Il y a un an, jour pour jour, commençait notre dossier spécial Punisher, la première contribution collective historique du blog. Miracle de l’inconscient, j’ai réalisé celà qu’après. 1 an pour faire le tour du run phénoménal de Garth Ennis sur ce personnage ! C’est assez émouvant et c’est Présence qui clôt le bal !

    Je me rappelle avoir écrit à l’époque sur amazon qu’Ennis avait écrit avec ce dernier volume une oeuvre d’art. Je n’en démordrais pas. Lorsque l’on parcours la richesse de ce travail via les articles du blog, comment dire autrement ? Concernant le conflit au Vietnam, on ne peut pas dire que les américains soient glorifiés, bien au contraire. Rappelons quand même qu’Ennis de manière globale ne s’intéresse que peu aux civils sauf peut être dans Wars Stories, je crois, Présence avec l’histoire du viol, non ?

    • Présence  

      Effectivement, Garth Ennis écrit essentiellement sur la condition de soldat. L’histoire que tu évoques s’appelle « Dear Billy », c’est la deuxième dans la série de « Battlefields », publiée par Dynamite. Carrie Sutton est une infirmière dans un hôpital militaire pour blessés à Calcutta.

  • JP Nguyen  

    Je me rappelle aussi du moment où les Delta Force enquêtent sur une descente récente du Punisher et que l’un deux sort un truc du genre « I admire its purity ». Le fait que ces experts s’inclinent devant Frank accentue son côté mythique. Et pour autant, les Delta Force ne sont pas dépeints comme incompétents et arriveront à coincer Frank…

  • PierreN  

    La guerre en général c’est un sujet qui inspire Ennis, j’aime beaucoup la série de stand alone War stories.

  • Jyrille  

    Superbe article assez passionnant, avec vos commentaires ça donne très envie de lire ce run.

    • Présence  

      Je dois tout à Bruce : c’est lui qui m’a convaincu de me lancer dans la lecture de Punisher MAX.

      • Bruce lit  

        Ce n’est que peau de banane en comparaison de ce que j’ai découvert grâce à vous ! Pour mémoire, c’est en lisant les filets d’un certain JP Nguyen sur amazon ( que je ne connaissais pas à l’époque) que je me suis lancé dans Punisher Max. Ce monde des comics sur amazon est décidément une vraie continuité Marvel….

        • JP Nguyen  

          Ahah… J’ai donc un rôle dans la continuité Amazono-comicsienne !
          Ben moi, j’ai commencé les Punisher MAX parce que je recherchais ma dose de bourrinisme en comics avec un perso Marvel dégagé des contraintes de l’univers partagé… Et j’ai continué quand j’ai réalisé que c’était mieux, beaucoup mieux que ça…
          Et je me souviens en effet de Bruce qui m’avait une remarque sur mon dernier commentaire de Punisher MAX (avec vouvoiement et tout…)
          Ca ne me rajeunit pas, tout ça…

          • Bruce lit  

            Tu peux nous retrouver ça JP ?

          • Présence  

            J’ai moi-même été fortement conforté dans mon idée d’écrire sur amazon, à la lecture des commentaires de JP Nguyen sur ce même site, sur le Punisher MAX et sur les autres. Cela m’a grandement rasséréné de voir qu’il pouvait y avoir d’autres lecteurs aussi mordus que moi, écrivant des trucs plus intelligents (sans flagornerie aucune). Ce n’est que plus tard que j’ai pris conscience petit à petit de l’immense communauté comics sur internet, et des nombreux sites y étant dédiés.

  • JP Nguyen  

    C’était sur ma critique de « Long, Cold, Dark », un message du 19 novembre 2008 :
    « Cher M
    Etant moi même grand amateur de comics , je voulais juste vous signaler à quel point vos critiques sont toujours concises et remarquablement bien écrites. au plaisir de vous lire !!! « 

    • Bruce lit  

      Oh, mais comme j’étais poli !!! Putain….2008….

  • JP Nguyen  

    C’est marrant que Présence mentionne la petite influence que j’ai pu avoir dans sa décision de commenter sur Amazon, car, quand on voit la somme de critiques qu’il a écrites depuis, détaillées et fouillées comme un dessin d’Arthur Adams, c’est franchement à moi de le saluer bien bas.
    En fait, quand je relis mes commentaires Amazon de l’époque, leur principale qualité est effectivement la concision, c’est d’ailleurs ce que relevait Bruce.
    En 2009, la naissance de ma première fille et divers autres évènements m’éloignèrent de mes activités de commentateur Amazon (je lisais moins et écrivais encore moins). Et quand j’ai vu les commentaires de Présence, Bruce et Tornado, je me disais souvent qu’en fait, il n’y avait quasiment rien à rajouter…
    Et c’est le blog qui m’a redonné envie d’écrire. J’adore essayer des approches originales ou en tout cas, personnelles… Du coup, c’est forcément subjectif. Mais quand, après lecture, un commentateur me dit que ça lui a donné envie d’essayer ou qu’il a rigolé, ça me fait bien plaisir…
    Alors, même si l’anniversaire du blog est passé, qu’on est ni le 1er janvier, ni à la veille des vacances :
    Merci Bruce ! Thank you for letting me play in your sandbox.

    • Bruce lit  

      Bien, bien je m’endors heureux…..Et tout ça grâce à FRank !

  • Bruce lit  

    je l’ai relu hier.
    « J’admire sa pureté » serait une citation du premier alien. Ennis livre ses sources sans ambages. Sinon, en relisant, le faux roman, je suis ébahi par l’exactitude et la force du récit d’Ennis. On pourrait vraiment croire qu’il s’agit d’un ouvrage réel. Toujours aussi ébahi 10 ans après sa première lecture.

    • Bruce lit  

      Ah oui, j’en ai entendu parler. C’est une chouette nouvelle effectivement.

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