Diviser pour mieux régner (Les FF de Morrison)

 

Fantastic Four: 1234 par Grant Morrison et Jae Lee

Marvel Knights où « l’Adulte Ère »  © Marvel Comics

Marvel Knights où « l’Adulte Ère »
© Marvel Comics

Article de :  PIERRE N

VO : Marvel

VF : Panini

Cet article portera sur la mini-série FANTASTIC FOUR: 1234, parue initialement en 2001 et publiée à deux reprises chez Panini. Une réédition en VO est prévue pour octobre, à l’occasion d’une collection spéciale, célébrant les 20 ans du label Marvel Knights.

En dépit de son arrivée tonitruante chez Marvel à l’aube des années 2000 et en dehors de son indéniable magnum opus qu’est NEW X-MEN, Grant Morrison n’a finalement pas accouché d’une production pléthorique chez la maison des idées (l’écossais avec déjà fait une infidélité à DC lors des années 90, en s’occupant de la mini-série SKRULL KILL KREW avec l’aide de son futur ex-padawan Mark Millar), là où son pote Peter Milligan s’est finalement montré plus productif mais aussi plus inégal, alternant les oeuvres inspirées (X-STATIX, TANGLED WEB) et les travaux alimentaires (ELEKTRA, X-MEN).

Après une entrée en matière réussie avec la mini-série MARVEL BOY (dont la suite annoncée ne vit jamais le jour malheureusement), Morrison s’est ensuite attaqué à une des trois équipes phares de la maison d’édition. Puisque les élèves de Xavier étaient d’ores et déjà sous sa coupe, et alors que les Vengeurs étaient dans les mains d’autres scénaristes (avec d’un côté un Busiek occupé à faire dans le néo-old-school, et de l’autre un Millar qui aillait bientôt débuter son run sur les Ultimates en les agrémentant à la sauce AUTHORITY), il ne restait plus à Morrison, en bon fan de Kirby, qu’à mettre brièvement la main sur l’équipe des Quatre Fantastiques (parallèlement au run de Pacheco et à la maxi-série de Larsen/Stephenson).

Grimm ne reste pas de marbre face aux arguments de Doom  © Marvel Comics

Grimm ne reste pas de marbre face aux arguments de Doom
© Marvel Comics

Contrairement à un Waid qui mettra en avant quelques mois plus tard la fonction exploratrice du groupe dès le tout premier épisode de son run  (cette mini-série se termine quant à elle justement au moment où ce type de virée cosmique s’annonce à l’horizon), Morrison privilégie un cadre relativement plus terre-à-erre, délaissant la Zone Négative et tous ces autres lieux maintes fois visités par le groupe.

De la part d’un scénariste aussi doué pour manier des concepts bigger than life de science-fiction, cela peut paraître assez frustrant d’opter pour une voie moins ample et spectaculaire (faire la part belle à l’intimiste dans un premier temps, puis à la dose d’action cathartique), mais cela s’explique par les propos du scénariste concernant son choix d’angle narratif (Morrison le confirme en interview, allant même jusqu’à comparer l’ambiance morose de sa mini-série à celles des travaux de Chris Ware).

Alicia Masters, à la fois aveugle et clairvoyante  © Marvel Comics

Alicia Masters, à la fois aveugle et clairvoyante
© Marvel Comics

L’atmosphère se veut nettement plus sombre, tendue et crépusculaire qu’à l’accoutumée (sous la plume du scénariste, les chamailleries entre les membres et le mauvais traitement de Ben Grimm à l’hôpital prennent même une tournure plus abrasive), et le scénariste ne se prive pas de mettre à mal une famille esseulée en l’absence de son chef, trop occupé à cogiter dans ses quartiers pour déjouer les plans d’un Fatalis toujours aussi revanchard et pernicieux.
Ce vernis de noirceur ne doit pas pour autant faire oublier la démarche du scénariste, consistant en une forme de retour aux sources à peine déguisé (certes moins flagrant qu’un Byrne redonnant à la Chose son allure des origines ou qu’un DeFalco ignorant les développements d’un Simonson sur Fatalis pour mieux revenir à une vision traditionnelle, plus typée canal historique).
Cette approche se reflète également dans le choix des adversaires (Docteur Fatalis, Namor, l’Homme-Taupe), ayant tous en commun d’être apparus (voire réapparus dans le cas du prince des mers), au cours de ces premiers numéros (il ne manque guère plus que l’oublié Miracle Man et les Skrulls pour compléter le tableau).

Là où Morrison se démarque, c’est que bien souvent les autres créatifs ont tendance à se tourner vers la période Sinnott pour rendre hommage au run de Lee & Kirby, tant en terme de tonalité que de visuels. Plutôt que d’aller dans cette direction maintes fois explorée, Morrison a voulu renouer avec les composantes des tout premiers numéros de la série, lorsque la formule n’avait pas encore été raffinée, et alors que la nature hybride des histoires reflétait un changement de paradigme, une sorte de chaînon manquant appelé à s’estomper au fil des numéros, celui de la passation de pouvoir progressive entre les comics de monstres géants des 50’s (Fing Fang Foom & co), produits à la pelle par Stan Lee chez Atlas, et la nouvelle génération des séries de super-héros à problèmes de l’ère Marvel des 60’s.
Tout comme Hulk, le personnage d’Hank Pym est également révélateur de ces tendances imbriquées, puisqu’il passera assez vite d’un rôle à un autre (le civil confronté à une situation extraordinaire, digne du film L’HOMME QUI RÉTRÉCIT, se muant assez vite en super-héros par la suite).

Être ou ne pas être un monstre ?  © Marvel Comics

Être ou ne pas être un monstre ?
© Marvel Comics

La note d’intention est donc claire : Morrison souhaite revenir à l’ambiance plus tendue des tout premiers numéros de la série, avant l’entrée en scène d’Alicia Masters et Willie Lumpkin, avant que l’équipe ne devienne la coqueluche des médias plutôt que des parias discrets comme les X-Men (la différence de perception des deux équipes auprès du public étant bien encapsulé dans un numéro de MARVELS), et avant que Grimm ne mentionne régulièrement sa tante Pétunia en usant de catchphrases populaires. En bref, avant que le ton ne finisse graduellement par s’adoucir, avec l’émergence d’une atmosphère plus enjouée et bon enfant (les pitreries de Ben Grimm et les farces dont il est victime par la faute des voyous de Yancee Street, les FF poursuivis par leurs fans hystériques, tels les Fab Four à la même période, durant la Beatlemania).

Cette évolution est particulièrement significative avec l’assagissement progressif de la Chose, l’homme amer des débuts, en mesure de sauter à la gorge de son meilleur ami à tout moment, se muant peu à peu en tonton rigolo de Franklin, visiblement plus à l’aise avec son apparence et le regard que lui portent les autres. Pour retrouver ce Ben Grimm originel, Morrison a donc recours a une astuce tout à fait raccord avec un des éléments-clés de la première apparition de Fatalis (les sentiments initiaux de Ben Grimm envers Susan Storm avant l’acquisition de leurs pouvoirs, l’ambivalence d’un Namor pas dépourvu de noblesse, changeant de camp comme de chemise ; Morrison a visiblement bien potassé le sujet).

La tentation charnelle sonne à la porte  © Marvel Comics

La tentation charnelle sonne à la porte
© Marvel Comics

L’exercice de l’exhumation des ingrédients initiaux peut s’avérer délicat, surtout s’il s’agit d’éviter de tomber dans l’écueil d’un exercice de style rétro à tendance nostalgique, or Morrison a démontré qu’il sait amalgamer d’anciens éléments avec de nouveaux apports pour éviter de tourner en rond et impulser une nouvelle dynamique. Morrison les fait donc chuter du Baxter Building, leur propre tour d’ivoire, dans un démarche de déconstruction méthodique, pour mieux leur faire remonter peu à peu la pente.

Pour ce faire, Morrison ramène le Prime Mover, un ancien deus ex machina de Fatalis (provenant du fameux cycle de Jim Steranko sur Nick Fury dans STRANGE TALES), rien de moins qu’un prétexte narratif bien pratique, permettant au scénariste de pousser les curseurs comportementaux tout en réussissant à retomber sur ses pattes in extremis avec une science consommée du dérapage contrôlé. À ceux qui l’accusent de trop malmener les personnages ou d’avoir la main lourde en terme de noirceur, l’auteur peut leur rétorquer que de toute façon les personnages ne sont pas dans leur état d’esprit habituel, chamboulés qu’ils sont par l’émergence de vieilles rancoeurs et de désirs enfouis (à contrario, le comportement des civils particulièrement désagréables n’a ni excuses ni circonstances atténuantes).

King Kong et Godzilla n’ont qu’à bien se tenir  © Marvel Comics

King Kong et Godzilla n’ont qu’à bien se tenir
© Marvel Comics

L’inconvénient est que le format de la mini-série ne lui laisse qu’une place limitée pour manoeuvrer, impliquant d’enclencher le parachute et de commencer à ranger les jouets dès lors que la fin se profile, quitte à sacrifier ses ambitions sur l’autel d’une conclusion un brin hâtive, permise par le génie de Reed Richards, faisant lui aussi figure de deus ex machina personnifié, dont l’intellect permet de pratiquement tout résoudre et de repousser les barrières de l’impossible.

Si Morrison modèle un portrait à charge d’un Mr. Richards plus si fantastique pendant une grosse portion de l’histoire (certaines pistes suggérées ou démenties comme le syndrome d’Asperger ou encore le concept du tulpa), il se rattrape sur la fin en lui redonnant un certain éclat et l’aura qui lui est dû.

Bien que votre serviteur ne soit pas forcément le plus grand amateur du virage stylistique de Jae Lee, opéré à partir de son HELLSHOCK (l’éloignant dès lors de certaines de ses influences encore perceptibles du temps de ses épisodes de NAMOR, entre la virtuosité d’un Sienkiewicz, les ombres d’un Mignola et la rugosité d’un Bisley) son approche convient ici tout à fait à l’humeur narrative et à l’attitude de l’orgueilleux Namor.
La gestuelle d’un Fatalis reflète bien la rigidité inflexible des personnages statiques de Jae Lee, tous occupés qu’ils sont à prendre la pose en faisant la gueule (à tel point que lorsque Alicia Masters se mêle à ses statues, l’organique et la matière inerte ne dépareillent pas tant que ça, égaux dans leurs postures figées).

José Villarrubia, le plus inspiré du trio créatif ?  © Marvel Comics

José Villarrubia, le plus inspiré du trio créatif ?
© Marvel Comics

Sur ce plan-là, il est intéressant d’observer la différence de traitement graphique d’un même personnage à quelques années de distance, le rendu visuel contrastant ainsi d’autant plus avec la façon dont Lee représentait autrefois Fatalis et le prince des mers, plus expressifs et avec une forme d’outrance typique des tendances visuelles du mainstream des 90’s (bouches grandes ouvertes à s’en déchirer les joues, veines saillantes, inflation musculaire, longues chevelures, etc…). Celui-ci a tracé par la suite son propre sillon, à base de photo-réalisme froid et d’esthétique aseptisé, la nervosité bouillonnante laissant place à un apaisement plus sobre, perdant en énergie brute et en intensité ce qu’il gagne en grâce et en élégance.

Lee a également un atout dans sa manche de premier ordre qu’il convient de ne pas omettre : le travail remarquable du coloriste José Villarrubia, dont la palette subtile et nuancée mêle les teintes bleutées et grisâtres pour un résultat véritablement somptueux, renforçant l’atmosphère pesante de l’ensemble et la dimension oppressante de cette grisaille urbaine ambiante.

Namor et la Torche, un duo qui va de soi depuis le Golden Age  © Marvel Comics

Namor et la Torche, un duo qui va de soi depuis le Golden Age
© Marvel Comics

En guise de bonus appréciable pour les complétistes et les fans du scénariste, le recueil contient aussi une histoire courte, mettant en scène un Nick Fury toujours aussi roublard, et constituant une sorte de préambule à un projet de reprise du titre de l’espion borgne (faute d’un feu vert de la part de Bill Jemas, Morrison reformulera le projet chez Vertigo, donnant ainsi naissance à THE FILTH).

Fidèle à ses marottes thématiques et à une volonté de lorgner sur la représentation fantaisiste des plus fameux espions fictionnels des 60’s (passant par l’usage d’atmosphère psychédélique et surréaliste à la Steranko), Morrison profite des faux-semblants propres au monde de l’espionnage (tout n’est que leurre, illusion et mise en scène, un peu comme dans l’intro du premier MISSION : IMPOSSIBLE de De Palma) pour multiplier les retournements de situations les plus invraisemblables et rocambolesques. Une one-shot plaisant à défaut d’un incontournable.

Si le scénariste s’y montre moins inventif et innovant que sur MARVEL BOY et NEW X-MEN, cette mini-série n’a pas pour autant à rougir de la comparaison avec les runs de la série régulière. Du reste, il est aisé de lui préférer la réussite éclatante d’autres récits auto-contenus, tel ce must qu’est le THE END  de Davis (sans doute ce qui s’est fait de mieux sur le quatuor lors de cette décennie).

Le Dr Doom de Jae Lee, façon années 90 ou 2000  © Marvel Comics

Le Dr Doom de Jae Lee, façon années 90 ou 2000
© Marvel Comics

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Vous avez été nombreux à nous réclamer le FF de Grant Morrison et Jae Lee. Pierre N vous en dresse l’état des lieux complet chez Bruce Lit.

La BO du jour:
Cette fois c’est la bonne, le Docteur Fatalis a trouvé un moyen de vaincre la First Family en gardant sa némésis pour la fin, à moins que les marionnettes ne se retournent contre celui qui les manipule…

54 comments

  • Ben Wawe  

    Très bel article, qui vend très bien une histoire qui ne le mérite pas.
    Morrison s’acharne à traiter froidement les FF en se coupant d’eux, de leurs liens et de leurs relations, pour en faire une étude clinique ; mais il nie ici le fondement du groupe et ce qui a fait sa place et son succès. S’il revient à d’éventuelles bases, c’est pour rejeter ce qui est intervenu par la suite, et s’est intégré au concept depuis.
    Ce serait comme garder uniquement le Batman de Détective comics 29, sans prendre le reste ; absurde et inutile.

    Mais, surtout, c’est mal raconté.
    La narration est mal fichue, les enchaînements sont grossiers, les réactions sont superficielles, et les rebondissements lourds ou glauques.
    En fait, j’ai l’impression que Morrison a eu l’idée d’un Doom littéralement créé par Reed, et a brodé très difficilement autour ; mais même ça, ça ne tient pas, que ça soit dans le principe général (ça tombe comme ça, pouf, dans la relation entre les deux), et dans l’histoire, sans préparation ou présentation sérieuses.

    1234 est une histoire grossière, qui cache la vacuité de son propos par une approche déshumanisée et sans émotion d’un groupe dont l’élément principal est l’humanité de leurs relations ; c’est con. Et vu que c’est écrit fin 90s/début 2000, ça se joue brillant et génial dans une posture branchée devenue insupportable.

    Mais bravo pour l’article.

  • Vindicator  

    Très bon article et la discussion qui suit est top aussi. Un espoir de voir un article sur Les Invisibles ?

  • Tornado  

    Comme d’hab, chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir et personne ou presque n’est d’accord avec tout le monde… (et notamment pas avec moi).
    N’empêche qu’heureusement qu’il existe ce type de comics qui, même en partie raté, même poseur et prétentieux, tente autre chose que le mainstream de base. Parce que du coup je m’y ennuie moins que que le reste du temps.

    • Ben Wawe  

      C’est sûr qu’on a plus matière pour en parler que les FF de Millar ou Fraction.

      • PierreN  

        Les seuls FF de Hitch que j’ai appréciés, et pas forcément grâce à lui, doivent correspondre au 32ème annual (sans l’écossais mais avec Joe Ahearne*, le scénariste de Fantastic Force, un spin-off méconnu du run de Millar).

        *celui qui avait également aidé Millar à finir son run avec l’aide d’Immonen (Hitch étant parti sur la mini Captain America: Reborn)

      • Bruce lit  

        Fraction a salopé les FF aussi ?

        • PierreN  

          En suivant l’exemple d’Hickman, il s’est effectivement occupé des deux titres en même temps : Fantastic Four et FF (la série avec les gosses de la Fondation du Futur).

        • Matt  

          Il n’a été bon que sur Iron Man le Fraction, ou j’suis tout seul (avec Tornado) à aimer son Iron Man ?
          Il a fait un peu de Iron Fist avec Brubaker aussi. C’était bien.

          • PierreN  

            De son Iron Man, je crois que je n’apprécie guère que son annual sur le Mandarin. Ses one-shots sur Thor me paraissent plus plaisants que son run sur la série régulière. Tout compte fait, je dois préférer ce qu’il fait sur un format court…

          • Présence  

            J’ai beaucoup aimé l’Iron Man de Matt Fraction, ainsi que ses Fantastic Four, et la majeure partie de la série dérivée FF. Je suis sous le charme de sa série Sex Criminals, et totalement conquis par Hawkeye. Tant qu’à aller à contre courant, j’avais trouvé ses X-Men divertissant, ainsi que son passage sur Thor. De fait, Matt Fraction est un scénariste dont je suis attentivement la production. Je recommande également chaudement sa série Casanova, malheureusement en souffrance depuis plusieurs mois.

  • Steph  

    Bon, merci Pierre! Je vais l’avouer, je suis maintenant curieux de connaitre en détail cette série, moi qui ne suis pas fan de Morrison.
    Si ça me plait, je me dirais qu’en fin de compte, ce gars est moins surévalué que je le pensais (après tout, j’aime bien certains passages de New X-men et j’ai apprécié grandement All Star Superman et We 3)…
    Sinon, bah, j’en saurais déjà plus sur la prose du gars ^^
    Bel article.

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