Dune, pas sorti du sable

Dune par Denis Villeneuve

Un article de ALEX NIKOLAVITCH

©Warner

C’est chose faite. Tout est accompli ou presque. J’ai enfin vu DUNE, version Denis Villeneuve. On peut dire qu’on l’attendait de pied ferme, celui-ci. Moi, en tout cas, je l’attendais avec une pointe de fébrilité.

Le CYCLE DE DUNE, par Frank Herbert (méfiez-vous des imitations), c’est un monument de la SF et un pan majeur de ma mythologie personnelle, que j’ai énormément relu et décortiqué, 6 romans denses, dont chacun fracasse le statu-quo posé par les précédents pour en approfondir les thèmes.

J’ai déjà parlé en ces pages des ADAPTATIONS DE DUNE, je ne reviendrai donc pas, ou peu ici sur le roman d’origine et encore moins sur les films et séries qui en ont été tirés par le passé.

Ce qui nous intéresse ici, c’est bien entendu le film sorti cette année (avec plusieurs mois de retard, Covid oblige). Première remarque : il ne constitue qu’une première partie d’un tout qui n’existe pas encore, la deuxième n’ayant même pas commencé à être tournée. Difficile donc de savoir si le pari que constitue une telle adaptation a été totalement tenu, et surtout la façon dont certains des grands thèmes auront été traités.

Madame Jessica voit tout.
©Warner
Source : Cnetfrance

Mais j’y allais confiant. Dans PREMIER CONTACT, Villeneuve avait montré qu’il parvenait à mettre en scène habilement le pouvoir de prescience, la vision du futur, et dans BLADE RUNNER 2049, qu’il était capable de bâtir un univers visuel riche et très personnel. Deux des clés de DUNE.

Premier constat : le côté spectaculaire est là. Villeneuve, qui parlait un temps de faire un « STAR WARS pour les adultes » nous montre ce qu’il entendait précisément par là. Il se refuse visiblement à certains des tics visuels de la saga de George Lucas. Pas de long travelling sur les énormes vaisseaux spatiaux ici, leur gigantisme est montré autrement. Sans insister dessus, d’ailleurs, ce qui est raccord avec le bouquin, qui les décrit très peu. Il ne sacrifie pas l’épique pour autant : certains des combats ont quelque chose de monstrueux dans le genre.

De ce point de vue, la mission serait totalement accomplie s’il n’y avait ces choix de photographie qui conduisent à une image souvent désaturée, voire manquant de contraste. Ils ont quelque chose de cohérent, correspondant généralement à des lumières crépusculaires, sur un monde où on évite le soleil, mais le résultat a quelque chose de tristoune. Et du coup, la chaleur étouffante d’Arrakis, lieu de l’action, n’est pas franchement très sensible : de fait, et de façon bienvenue, Villeneuve s’interdit globalement le gros filtre jaune dégueulasse qui sert généralement à coder « le sud » dans la plupart des productions depuis vingt ans. Mais si les Fremen portent des costumes recyclant immédiatement leur sueur, les autres devraient tous transpirer comme des bourricots ou des figurants de Sergio Leone.

Mais y a pas à dire, les designs sont chiadés.
©Warner
Source Cnetfrance

Ce rapport tendu aux codes du genre, il est d’ailleurs intéressant : DUNE par Frank Herbert est une œuvre qui emploie les codes narratifs rebattus du « voyage du héros » pour mieux les déconstruire ensuite, mais elle a également posé bien des codes de la SF qui a suivi, exploités notamment par… George Lucas. En montrant des armes à rayonnements beaucoup plus réalistes que celles de STAR WARS, en mettant en scène des combats parfois extrêmement ritualisés, il essaie de nous proposer autre chose, et de désamorcer le côté désormais assez convenu de l’histoire elle-même.

Du coup, ça peut désarçonner. Et certains choix, s’ils sont cohérents, peuvent même attrister : la ville d’Arrakeen, totalement bunkerisée chez Villeneuve, perd son aspect souk proche-oriental et se trouve dès lors assez désincarnée. On n’en voit peu la vie, à peine la population, et l’effet est renforcé par l’omission de la grande scène du banquet, très importante dans le roman, où se posaient beaucoup d’enjeux et de rapports de force au niveau local, tout en montrant bien le mode de gouvernement des Atreides.

Ouais, difficile d’avoir des persos très détaillés dans ces conditions.
©Warner
Source : ActuaBD

De même, certains personnages importants semblent un peu expédiés, comme le docteur Yueh (Chang Chen) ou le mentat dévoyé Piter de Vries (joué par David Dastmalchian, vu récemment en Polka Dot Man dans THE SUICIDE SQUAD). D’autres voient leur rôle enfin étoffé, comme Duncan Idaho (Jason Momoa), qui était le parent pauvre de la version Lynch (alors que le personnage a une importance majeure dans tout le cycle).

À chaque fois, il s’agit de choix raisonnés de Villeneuve, qui se débat avec un roman complexe, très dense, qu’il a choisi de couper en deux, mais qui doit présenter personnages et situations en deux heures et demie. Son montage s’en ressent d’ailleurs : il est beaucoup plus nerveux que d’habitude, et a dès lors quelque chose de frustrant. Bien des séquences seraient beaucoup plus satisfaisantes si elles duraient de serait-ce qu’une quinzaine de secondes de plus (je pense par exemple à celle sur le monde des Sardaukars, les commandos de la mort impériaux, qui pose énormément de choses en très peu de temps, mais serait plus impressionnante encore en prenant le temps de ses panoramiques).

Par ailleurs, la musique de Hans Zimmer est riche de belles fulgurances, mais elle a aussi un côté envahissant et alourdit parfois notablement la narration, à coups de chants qui finissent par vriller la tête du spectateur.

Si les deux stars du film sont Timothée Chalamet et Zendaya, la deuxième n’y apparaît presque pas. Elle hante les visions du premier, et n’est réellement présente que dans les dix dernières minutes. Chalamet, pour sa part, porte bien le personnage de Paul, gamin forcé de grandir trop vite et de s’endurcir d’un coup lorsque sa famille se fait exterminer.

Rebecca Ferguson, qui joue sa mère, pose un autre problème. Lady Jessica, dans les romans, est agitée de tourments intérieurs, mais sa formation la conduit à n’en jamais rien laisser transparaître. Pour ajouter à l’émotion de certaines scènes, il a visiblement été décidé de demander à l’actrice de montrer ses tourments, son inquiétude, de laisser éclater l’intériorité du personnage. Pourquoi pas, mais du coup cela fait un peu bizarre de la voir gérer à mort à d’autres moments. Oscar Isaac, par contre, incarne à la perfection le leader charismatique mettant en scène sa propre bienveillance, sa droiture, et finissant par y croire. Quant aux Harkonnen, ils crèvent l’écran le peu qu’ils y sont.

Le ver est dans le fruit. Gros fruit, d’ailleurs.
©Warner
Source Télérama

Que penser donc de ce DUNE nouvelle manière ?
Le film est long et laisse une impression de trop peu : et pour cause, il ne raconte que la moitié de son histoire, coupant à un moment logique, avant une ellipse de plusieurs années dans le roman, mais qui laisse le spectateur forcément frustré.

Sur ses environ deux heures et demie, il doit mettre en place beaucoup d’éléments, et Villeneuve doit donc recourir à un montage plus sec qu’à son habitude. Si son goût des séquences contemplatives se fait encore sentir, on est très loin des longs (très longs) plans de paysages ou de bâtiments de BLADE RUNNER 2049. Vu la densité de sa source, il est amené à faire des choix, à tailler dans le matériau. Tout ça mit bout à bout donne quelque chose de relativement désincarné à un univers qui devrait être foisonnant.

Les choix d’adaptation, c’est le nerf de la guerre, dans ce genre de cas. Villeneuve est un grand fan du bouquin, et décider de coupes n’a probablement pas dû être facile. Ça ne l’est jamais, dans ces cas où l’on a un rapport ancien et fort à une œuvre. Avec le temps supplémentaire qu’il a eu pour peaufiner son montage, et on sait qu’il l’a mis à profit dans ce domaine, on peut penser que Villeneuve a pris le temps de le peser mûrement.

D’autres choix, non narratifs par eux-mêmes, participent de cet aspect désincarné. Il y a eu un gros travail de design. Les vaisseaux des différentes factions, par exemple, ont chacun leur style distinctif.

Revenons sur ces choix visuels. Dans une adaptation de ce genre, à moins que l’auteur n’ait méticuleusement tout décrit (et même dans ce cas, parfois : Peter Dinklage, à part côté taille, ne ressemble absolument pas au Thyrion Lannister des romans de G.R.R. Martin), il y a une part de latitude laissée aux gens de cinéma pour réinventer visuellement un monde. Frank Herbert et DUNE représentent de ce point de vue un quasi cas d’école : l’auteur n’y décrit… à peu près rien. Il n’entre jamais dans les détails. Si, à la lecture de DUNE, on se représente un monde baroque, c’est uniquement par un effet synesthétique de mise en contexte. L’univers féodal et complexe induit dans l’esprit du lecteur quelque chose de foisonnant. Mais si l’on s’en réfère au texte tel quel, il n’y a rien. Villeneuve peut donc donner libre cours à son goût pour les architectures brutalistes. Le climat sur Arrakis lui permet de justifier un style bunker et d’imposer sa patte sur un univers qui a déjà été copieusement mis en image par ses prédécesseurs, sans contredire la lettre des romans. Comme avec le reste du style de ce réalisateur, ça passe ou pas.

Mais tous ces choix sont marqués par une cohérence de vision, qu’on retrouve d’ailleurs de films en films (les astronefs très arrondis comme dans PREMIER CONTACT, par exemple) et un sens de la suggestion : beaucoup de choses sont mises en place d’une façon purement visuelle, ou par le sound design : les Sardaukars, par exemple, les commandos impériaux de la mort, sont posés en une séquence comme un ordre quasi religieux, tandis que le dialogue de la scène porte sur d’autres choses. De même, la Guilde Spatiale est tout juste esquissée, et certains éléments ne prendre sans doute sens, à son sujet, que dans le deuxième volet.

Nos héros pourront-ils repartir vers le soleil couchant en chantant « i’m poor lonesome sandrider ? »
©Warner
Source ; ACTUABD

Le résultat, c’est une certaine froideur de l’ensemble, paradoxale vu le sujet, et une aridité narrative beaucoup plus raccord. DUNE se repose sur des acteurs connus et apprécié du grand public, et donne à celui-ci du grand spectacle, mais la sécheresse du ton confère à l’ensemble un côté un peu difficile d’accès. De quel côté penchera la balance ? C’est une vraie question, puisque de la réception publique dépendra probablement l’existence, ou pas, de la suite, suite dont on ne verra de toute façon pas la couleur (ou l’absence d’icelle, si l’ambiance reste aussi désaturée) avant deux ou trois ans dans le meilleur des cas.

À une époque où, avec THE EXPANSE ou le tout récent FONDATION, une SF exigeante mais spectaculaire fait son grand retour à la télé, la question est de savoir si elle pourra s’imposer aussi dans les salles. Quoique puissent en dire les prophètes gavés d’épice, enjeu de la bataille sur Arrakis, l’avenir n’est pas encore écrit.


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