Echec Scolaire (Scarface)

Scarface, par Brian DePalma

Article de : TORNADO

L’idole des jeunes… © Universal Pictures.

L’idole des jeunes…
© Universal Pictures.

L’occasion de la sortie en octobre 2019 de l’édition ultime en blu-ray 4K (synonyme d’une remastérisation en haute-définition soignée à l’extrême) du chef d’œuvre de Brian DePalma était trop belle pour ne pas en écrire un article.
Nous faisons néanmoins ici une exception puisque le film n’entretient pas beaucoup de rapports avec l’univers des comics et de la bande-dessinée, même si, comme on le verra à la fin, il existe quand même tout un pan du 9ème art dédié au genre du polar et des histoires de gangsters et de mafia qui doit peut-être quelque chose à SCARFACE.

Bien entendu, comme la plupart des habitants de cette planète a déjà vu le film, l’article sera truffé de plusieurs kilos de spoilers à sniffer d’un trait !

L’exode de Mariel. Première vague d’immigrés cubains dans les années 80 Source : Wikimedia Commons (image libre de droit)

L’exode de Mariel. Première vague d’immigrés cubains dans les années 80
Source : Wikimedia Commons (image libre de droit)

SCARFACE est un film de gangsters réalisé en 1983 par Brian De Palma. C’est l’histoire fictive d’un émigré cubain, inspirée d’un phénomène réel : En 1980, lors de l’Exode de Mariel, les États-Unis de Jimmy Carter offrent l’asile politique aux immigrés qui s’opposent au communisme, que Fidel Castro expulse de Cuba. Mais le chef d’État cubain en profite pour se débarrasser des prisonniers de droit commun, dont on estime qu’ils étaient 25 000 parmi les expulsés (résumé sur Wikipédia)…
Dans le film, Tony Montana, petit truand parti de rien, va devenir peu à peu, grâce à sa ténacité, son ambition et sa hargne, l’un des plus grands trafiquants de drogue de son temps…

Il existe un paradoxe proprement inadmissible à propos de ce film : Il est, depuis des années, devenu l’œuvre culte des tous les gamins paumés, qui voient en Tony Montana le héros générationnel d’une promesse de réussite, liée au refus des règles de l’establishment. Mon activité professionnelle m’ayant longuement permis de côtoyer cette jeunesse (dont celle dite des cités, qui s’échange les DVD de SCARFACE entre deux cartables !), j’ai ainsi constaté avec détresse le culte généré par le film de Brian De Palma, dont la toile de fond véritable a été détournée avec le temps, les jeunes en questions n’en absorbant rien d’autre que la surface.
Il convient ainsi de préciser que ceux-ci n’ont absolument rien compris au sujet du film, qui avait été pensé avant tout comme une métaphore politique, un récit anti-drogue condamnant sans ambiguïté le monde des gangsters.
Il est d’ailleurs fortement recommandé de visionner le making-of du film, où l’on peut entendre le scénariste Oliver Stone parler de la genèse de l’œuvre. Le bonhomme venait alors de sortir d’une pénible période de dépendance à la cocaïne (magnifique témoignage à cœur ouvert), et utilisait l’écriture du scénario afin d’effectuer un véritable exutoire.
Hélas, il a suffit qu’une poignée de rappeurs idiots et irresponsables ait décidé que SCARFACE serait son film culte, pour que toute une génération sacrifiée s’engouffre dans une contemplation malsaine et détourne complètement le sujet de départ…

 L’original, alors l’histoire d’Al Capone… © United Artists

L’original, alors l’histoire d’Al Capone…
© United Artists

Au delà de ce premier postulat, il est évident que ce public ne sait même pas que, au départ, le film de Brian De Palma est un remake !
Il s’agit en effet du remake d’un film de 1932 réalisé par le grand Howard Hawks (une production Howard Hughes), avec l’acteur Paul Muni dans le rôle titre, secondé par le mythique George Raft (qui faisait sauter sa pièce de monnaie !) et le non moins mythique Boris Karloff ! Ce premier film était une interprétation de la vie d’Al Capone qui, comme le titre l’indiquait, était marqué d’une cicatrice sur le visage (Scarface signifiant littéralement gueule balafrée) !

On y exposait alors l’ascension vertigineuse d’un truand immigré (italien dans cette première version), et sa chute toute aussi précipitée et dramatique. C’est le producteur Martin Bregman qui, à la fin des années 70, ayant visionné le film de 1932 par une nuit d’insomnie, eut l’idée de développer un remake avec Al Pacino, ce dernier ayant interprété la figure ultime (jusqu’alors) du gangster dans LE PARRAIN.
Et c’est Oliver Stone qui décida de modifier le background de cette histoire, en réactualisant le contexte et en le replaçant, non pas à Chicago à l’époque de la prohibition, mais à Miami dans la période de l’Exode de Mariel, où commença l’apogée du règne de la cocaïne aux Etats-Unis…

Petit cours de rattrapage…
© United Artists

Entant que remake, la version réalisée par Brian De Palma et écrite par Oliver Stone conserve l’essentiel de la structure du film originel (certaines scènes étant reprises et réinterprétées), tout en transformant profondément la mise en forme du récit. Le réalisateur de PHANTOM OF THE PARADISE s’y révèle complètement, mettant au point son sens du suspense (hérité d’Hitchcock, mais ceci est une autre histoire) et ses superbes panoramiques et autres travellings effectués à la grue ! Il y développe une extraordinaire série de partis-pris plastiques, dont tout un jeu sur les couleurs. Les pastels bleus et orange laissent ainsi, au fur et à mesure de l’intrigue, la place à une dominante de trois couleurs : le blanc, le noir et le rouge (voir l’affiche originale du film). Ce parti-pris devient ainsi passionnant à décrypter par sa symbolique, puisque toute l’ascension de Tony Montana le montre habillé de blanc (avec des rappels de rouge pour signifier son penchant pour la violence), tandis que sa chute le voit habillé de noir, dans une mise en scène de plus en plus dépouillée de toute autre couleur que les trois en question (sa maison est blanche mais son bureau, dans lequel il est acculé à la fin, est quasiment immaculé de noir sur lequel se détachent des montagnes de cocaïne).

Le décorum est également au diapason de cet édifiant parcours, les rues populaires de Miami (alors que le film a pourtant été tourné à Los Angeles) laissant peu à peu la place à une suite de maisons bourgeoises comme une acropole de carton-pâte, où les colonnes blanchâtres de style néo-classique résonnent comme une toile de fond mythologique dans laquelle se déroulerait une tragédie grecque ! Le final voit ainsi le personnage principal, dans une hallucinante catharsis, réaliser son baroud d’honneur en mitraillant ses ennemis dans un décor de péplum !

 Des décors de tragédie grecque… © Universal Pictures Source : allociné

Des décors de tragédie grecque…
© Universal Pictures
Source : allociné

A l’arrivée, il est évident que SCARFACE est un grand film. De par sa toile de fond et sa mise en scène exceptionnelle, son interprétation éblouissante (Al Pacino, prodigieux de nuances et de charisme, côtoie la jeune Michèle Pfeiffer – pour son premier rôle – , la splendide Mary Elizabeth Mastrantonio, ainsi que les excellents Robert Loggia et F. Murray Abraham), la participation de tout un tas d’artisans aujourd’hui célébrés (le directeur de la photographie John A. Alonzo et le compositeur Giorgio Moroder, qui signait une bande-son particulièrement froide et malsaine !), sa modernité totale (le film vous plaque encore sur votre fauteuil), il est inutile, alors qu’il fut fustigé à sa sortie pour cause de violence ostentatoire et de vulgarité effrénée (les dialogues comportent des grossièretés à chaque tournure), d’en contester l’aura et la puissance séminale.

Mais il reste ce paradoxe inadmissible relevé plus haut…

Dans le making-off décidément indispensable, on peut entendre les témoignages de Brian De Palma, D’Oliver Stone et d’Al Pacino, tous trois incroyables d’intelligence et d’interprétation pénétrante quant au sujet développé. Ils y exposent leur interprétation du script, pensé effectivement comme un remake moderne, réactualisé, développant une parabole sévère quant à ce qui ne va pas dans ce monde, ses turpitudes, ses monstres générés par la société, évidemment incarnés par le personnage principal.
Dans une phrase faussement anecdotique, on peut ainsi entendre De Palma comparer la structure conceptuelle de son film à celle du TRESOR DE LA SIERRA MADRE, réalisé par John Huston en 1948. Cette comparaison enfonce le clou : Contrairement à ce que prétendent les idiots de rappeurs relevés plus haut, SCARFACE est un film sur le thème de l’échec, et certainement pas sur celui de la réussite. Comment ces spectateurs ont-ils pu à ce point inverser les valeurs prônées par le script d’Oliver Stone ? Le postulat peut nous laisser songeurs puisque, effectivement, à bien y réfléchir, rien dans le parcours de Tony Montana ne témoigne d’une quelconque réussite.

Une autre référence importante. © Warner Bros

Une autre référence importante.
© Warner Bros

L’échec. C’était le thème principal de la filmographie de John Huston qui, en filigrane, dénonçait une Amérique qui s’était autodétruite en troquant ses valeurs originelles contre celles du pouvoir et de l’argent. Et c’est bien cette dernière thématique qui transparait dans SCARFACE, le personnage de Tony Montana détruisant tout son entourage (et lui-même) sur le chemin consacré. Comment les fans de SCARFACE qui placent le film sur le thème de la réussite ont-ils fait pour ne pas voir la réalité en face ? Tony échoue en tout : Il cause la mort de sa sœur, tue son plus fidèle ami. Sa femme le quitte alors qu’il n’arrive pas à avoir d’enfants (son désir le plus cher) à cause de la drogue. Sa mère le renie et le remet à sa juste place (tu n’es qu’une merde !). Et, au final, il meurt misérablement dans un bain de sang, alors que la formule qui le motivait jusqu’alors (The World is Yours : Le Monde est à Toi), s’élève dans la forme d’une sculpture au dessus de son cadavre. En définitive, la fameuse réussite aura duré le temps d’un clin d’œil, quand l’échec aura tout dévoré…

Un véritable paradoxe, en somme. Un film grandiose, fédérateur, échappant à ses auteurs pour être vidé de sa substance et réinterprété à l’envers de ses thèmes ! C’est grandement dommageable, car il est indéniable qu’il est devenu, au fil du temps, une source d’inspiration malsaine, un monstre ingérable, à l’image de son personnage !

Une film sur la réussite ? Vraiment ?

Heureusement, le film n’a pas fait l’objet d’un culte que chez les rappeurs… Au rayon BD et comics, il y a beaucoup de lectures que l’on peut apparenter au film de Brian DePalma, quand bien même ils ne racontent pas du tout la même chose. Depuis LES SENTIERS DE LA PERDITION jusqu’aux œuvres du duo Ed Brubaker/Sean Phillips (CRIMINAL, FONDU AU NOIR), en passant par celles de Jason Aaron (SCALPED, SOUTHERN BASTARDS), l’héritage du personnage de Tony Montana, de sa violence absolue, de son aura bestiale que rien n’arrête et de son inexorable fuite en avant (chute éperdue vers la descente aux enfers) peut se ressentir entre les lignes. Idem pour la géniale série franco-belge TYLER CROSS, qui semble reprendre à la lettre le thème de l’échec avec cette même inspiration depuis la filmographie de John Huston. En bref, SCARFACE est une œuvre culte qui demeure une source d’inspiration à long terme pour beaucoup d’auteurs, c’est assez flagrant.
Notons également le comic-book SCARFACE : MARQUE A VIE, réalisé par John Layman & Dave Crosland en 2008 (inédit en VF), qui imagine le retour de Tony Montana (aurait-il ressuscité tel le premier super-héros supervilain venu ?).

En 1993, exactement dix ans après SCARFACE, Brian DePalma et Al Pacino se retrouveront pour une sorte de fausse suite intitulée L’IMPASSE. Un autre film de gangsters sud-américains dominé par la même thématique de l’échec, avec le même arrière-goût malsain à la fin malgré un personnage principal moins dégueulasse. Un film objectivement supérieur au précédent d’un point de vue strictement cinématographique, mais dont l’impact ne sera jamais aussi viscéral, aussi percutant que le film culte qui nous intéresse ici en premier lieu.

L’héritage de SCARFACE, sous toutes ses formes !

L’héritage de SCARFACE, sous toutes ses formes !

——

Contrairement à ce que le gangsta rap a toujours prétendu, le SCARFACE de De Palma est un film qui traite de l’échec, d’un loser, d’un minable. A l’occasion de la sortie du film en 4 k, Tornado remet les choses au point chez Bruce Lit.

La BO du jour : Parfois, il y a des choses qui laissent des traces…

48 comments

  • Tornado  

    Merci de m’avoir soutenu :)
    N’hésitez pas, tous, à regarder le making-of du film et les interviews d’Oliver Stone, Brian DePalma et Al Pacino au sujet du film. C’est vraiment en les écoutant que je me suis fait la réflexion que tout un groupe de spectateurs n’avait pas compris le message premier du film.

    • Matt  

      Tornado, une vidéo que tu aurais déjà du aller voir depuis le temps que je les mets en lien ici (comme toutes les vidéos du mec) :

      https://www.dailymotion.com/video/x5ikng3

      Regarde à partir de 15min. T’es pas tout seul à penser ça^^ Et le mec donne sa théorie sur la chose.

  • Tornado  

    J’avais déjà zieuté quelques uns de tes liens.
    Je trouve ça excellent dans le fond. Ça vaut une conférence. Par contre, le montage hystérique à 3000 à l’heure… Warf. C’est ça le rythme des jeunes de maintenant ? Purée c’est pas le mien…
    Du coup j’ai eu du mal à aller au bout précisément parce que j’ai cru que ma tête allait exploser !
    Il parle très peu de Scarface (normal c’est une vidéo sur Les Affranchis, que j’avais justement envie de revoir cette semaine !), mais le peu qu’il en dit, ben… Evidemment que je suis d’accord ! :)

    • Matt  

      Ah oui son rythme est rapide. C’est pas celui de TOUS les jeunes non^^ (de 30 ans quand même hein ! vieux crouton !)
      Mais c’est un mec qui a une super vision du cinéma, même quand il critique un nanar comme Carnosaur, il te sort des trucs super intéressants. Et il n’a pas une attitude méprisante envers les films ratés, pour lui ils font partie du paysage et ce sont aussi des fils de la grande toile qu’est le cinéma (c’est beau hein ? Bref…^^)

  • Kaori  

    J’arrive (bien) après la bataille, mais tant pis.

    Voici un article de Tornado comme je les aime : sans concession, qui va droit au but et avec toutes les informations nécessaires pour comprendre un film que l’on n’a même pas vu !

    Oui, je fais partie des quelques cas rares à ne pas avoir vu Scarface et à ne jamais avoir eu envie de le voir.
    Je sais que pour ma culture, toussa toussa, ça serait bien, mais les photos et les extraits (et cet article) me suffisent.
    Ce qui fait que Tony Montana, je savais qui c’était sans le savoir, tellement c’est en effet une référence dans la culture populaire.
    Tiens, d’ailleurs grâce à cet article j’ai appris que le scénario était d’Oliver Stone !

    Concernant le débat du message véhiculé et compris ou non par ceux qui l’érigent en film culte comme voie à suivre, je me range bien évidemment du côté de Tornado.
    Mais cette histoire d’argent facile contre la vente de kebab, ce n’est pas que lié à Scarface, c’est un mal généralisé qui prend de plus en plus d’ampleur. Notre société a trop changé, tout est à portée de main et le goût de l’effort n’existe plus.
    Le star-système, la célébrité sont érigés en modèle, en but à atteindre, facilement, sans effort. Passez chez les Ch’tis et vous devenez « célèbres » ! Et maintenant, si vous demandez à un ado « lambda » ce qu’il veut faire plus tard, il va vous dire « YouTubeur »…
    Bien sûr, les conséquences ne sont pas aussi dramatiques que celles de vouloir devenir le nouveau Tony Montana, mais cela n’en reste pas moins inquiétant…
    Ou alors c’est moi qui suis devenue vieille et aigrie…
    Des fois je me demande si on les forme vraiment pour la société qui les attend.
    Mais je m’égare quelque peu…

    Je suis assez d’accord avec les arguments défendus par Matt pour expliquer pourquoi Tony Montana est un personnage que certains vénèrent. Cette histoire de fin glorifiée, cette mort magnifiée, cette idée de vivre une vie à toute allure, en se brûlant les ailes, être quelqu’un, peu importe les moyens employés, plutôt que vivre une vie banale qui ne laissera aucune trace…
    Et l’image du Christ est là aussi. Comme dans PLATOON d’ailleurs.
    Je ne sais plus où j’ai lu/vu/entendu (dans l’article, un commentaire, une vidéo ? oui parce qu’il se passe quelques jours entre le moment où je lis et le moment où je commente…) que même les films à la base anti-militariste finissaient par être récupérés par les pro-war, tout comme les films contre les gangsters.
    Et je repense à PLATOON. Vraiment ? On peut glorifier la guerre avec ce film ? N’ont-ils pas écouté le dernier monologue de Chris Taylor à la fin ? (entre l’adagio et la voix d’Eric Legrand, je me le suis repassée quelques dizaines de fois, ce passage….)

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *