En Mai, fais ce qui te plait….

Demokratia par Motoro Masé

Mai, une fille bien sous tout rapport : et pour cause elle nest pas humaine !

Mai, une fille bien sous tout rapport : et pour cause elle n’est pas humaine !©Kaze

VO : Shogakukan

VF: Kaze

Demokratia est la nouvelle série écrite et dessinée par Motoro Masé le créateur du chef d’oeuvre Ikigami (dont ce blog ne chantera jamais assez les louanges). Cet article proposera un commentaire sur les trois volumes parus en France (contre quatre au Japon). 

Les éditions Kaze ont fait les choses en beau pour le premier volume de la série au vu de son potentiel : couverture couleur sur papier glacé et réversible. Le sens de lecture est japonais.

Mais où il va les chercher ses idées ce Motoro Masé ? Parce que déjà avec l’Ikigami (ce préavis de mort qui frappait la jeunesse d’un Japon uchronique), il avait obtenu son passeport pour l’éternité….

Pour ce nouveau projet, Masé frappe fort ! très fort ! Jugez plutôt: deux ingénieurs ont mis au point une androïde baptisée Mai. Sa spécificité, au contraire des robots de Blade Runner ou de Pluto, est de ne posséder aucune intelligence artificielle. Mai est en fait téléguidée par un logiciel permettant à 3000 internautes de lui imposer leurs choix. Parfaite réplique humaine, les internautes vont confronter le robot à d’autres êtres humains pour tester leurs réactions.

Un petit boulon par ci, un écrou par là....

Un petit boulon par ci, un écrou par là….©Kaze

Tout ceci pourrait sembler être une gentille variation du  Tamagochi ou d’une télé réalité si Mai ne faisait pas partie d’un programme plus ambitieux:  chaque action que May doit entreprendre est soumise à un vote avec une proposition principale et une alternative. Mai obeira à la loi du plus grand nombre au nom de la représentativité démocratique. C’est le projet Demokratia qui a pour but de rechercher un mode de démocratie pure. Naturellement, malgré ces bonnes intentions, l’expérience va tourner au vinaigre lorsque ce robot, utopie d’une société parfaite, va rencontrer un sociopathe qui va commettre l’irréparable (dur de pas spoiler)….

Après un début un peu laborieux durant la première moitié du récit où Motoro Masé nous assomme d’explications techniques et scientifiques,  Demokratia décolle enfin pour ne plus jamais redescendre. Comme pour Ikigami, l’action n’est jamais dissociable de la trame de fond.  Lorsque l’expérience dérape, Mai n’est pas guidée par des psychopathes, des trolls ou des geeks décérébrés.  Au contraire, Masé prend le temps de nous présenter des individus raisonnables, sympathiques, cultivés avec une expérience de vie établie permettant de faire de vrais choix. Leurs réactions face aux conséquences de la série noire dont ils sont responsables n’en sont que plus passionnantes.

....And its alive !

.…and its alive !©Kaze

Comme son éminent collègue Naoki Urasawa, c’est cette profonde compassion pour ses personnages bons ou mauvais qui donne du poids à la narration de Masé. A tel point qu’en refaisant le film de ces 3 premiers volumes, il est pratiquement impossible pour  les personnages d’agir autrement qu’ils ne l’ont fait. Lexpérience Demokratia n’est pas l’oeuvre de savants fous convaincus que l’humanité ne sera sauvée d’elle même qu’après un coup de Kaarcher.  Ce sont au contraire des citoyens concernés avec une vraie démarche scientifique d’enquête sur le terrain autour du fondement de l’âme humaine.

Il s’agit aussi d’interroger le lecteur sur le fonctionnement d’une démocratie: les choix de la majorité sont ils toujours les plus légitimes ? Ce qui est décidé à chaud n’est il pas la dictature de l’émotion ? Ce qui est décidé à froid, un manque d’humanité ? Sur le long terme, quels sont les bons choix ? L’individu doit il se soumettre au plus grand nombre ou, au contraire, apporte t’il la marge de liberté pour contrebalancer la pensée unique ?

La règle du jeu

La règle du jeu©Kaze

Masé montre bien  tout au long de  Demokratia que le choix du plus grand nombre n’est pas forcément représentatif d’une opinion, mais au contraire, d’une masse anonyme sur Internet qui suit une direction dominante sans forcément avoir d’avis prononcé. Dire à l’unanimité : « je suis d’accord »  sans mesurer les conséquences de ce qui se joue, est il un acte de liberté ou d’aliénation ? Lorsque ce choix entraîne la mort de deux hommes en deux volumes, il y a de quoi s’interroger !
Lorsque Mai est déconnectée, Masé met en place de manière ingénieuse des discussions sur les forums où les gens débattent, s’insultent, s’engueulent. Il n’omet pas de mettre en scène les perturbateurs, ou ceux qui auraient de la démocratie une vision totalitaire. Ces longues parenthèses où les participants à Demokratia débattent sur ce que doit être une démocratie sont celles que je préfère .

On reconnait ici toute la maestria de l’écriture de Masé.  Comme pour l’Ikigami, le choix d’un individu est à mettre en corrélation avec ce qu’il est, ce qu’il n’est pas et ce qu’il voudrait être. Masé, ouvre de petits chapitres où il peint de vrais caractères et des conflits intérieurs crédibles. Mais alors que l’Ikigami était centré sur les dernières heures d’un individu décidé par un petit groupe d’une dictature, Demokratia compte les premières heure d’un robot garant de démocratie. Dans les deux cas, il est impossible de séparer l’expérience individuelle du collectif. Et le résultat est…la mort !

En étant le miroir d’être humains faillibles obsédés par le contrôle et la morale (qu’est ce qu’une bonne décision ?),  Mai va devenir à  la fois la victime, la coupable et le l’incarnation des névroses des états démocratiques. En choisissant de mettre en scène un robot féminin, Masé ajoute une touche originale bienvenue lui permettant aussi de disserter sur le viol, l’absurdité du désir masculin et la place des femmes au Japon. Elle est cette nouvelle Eve chassée du Paradis Originel, objet de toutes les tentations. Elle est surtout le jouet de la fluctuation du désir et des émotions. Mai porte secours à un petit vieux dans la rue au nom du civisme. Mais lorsqu’il s’agit pour le robot de l’assister dans les derniers jours de sa vie, la plupart des internautes en quête de nouveautés votent l’abandon du mourant….

Du côté du dessin, Masé n’ a pas varié d’un iota, même si sa mise en scène est plus imaginative que pour Ikigami. Les visages sont toujours expressifs même si la plupart des personnages avec leurs cheveux plaqués semblent tous sortir de la douche. Au bout de 3 volumes, Masé parvient à la fois d’écrire un récit totalement inédit et raccord avec Ikigami.  Un Thriller unique en son genre addictif, passionnant, vertigineux. Actuel.

Bon, on oublie lutopie....

Bon, on oublie l’utopie….©Kaze

 

37 comments

  • Bruce lit  

    Je suis ravi que tu aies aimé. Je dois tenter la relecture à froid et sans coupure de 6 mois entre deux volumes.
    Je suis d’accord avec ton argumentation : Ikigami, était une trame de fond avec un concept génial. Je ne m’en lassais pas et c’est vrai que le destin de l’agent Fujimoto était un peu expédié.
    La relecture me dira si ma déception persiste ou si j’ai enfin fait le deuil d’une des meilleures séries jamais lues.
    Au rayon congélateur mes prochains coups de coeur mangas : -Freesia
    -Lady Boy Vs Yakuzas
    On pourra en parler entre nous vu l’amour des mangas porté sur ce site 🙂

    • Matt  

      J’ai vraiment trouvé les thèmes abordés dans Demokratia plus percutants.

      Houlà Lady boy ? Je vois ce que c’est. Mais ça m’avait l’air tordu comme idée.
      Mais je rappelle que j’ai mis des mois à oser lire Superior Spider-man parce que les histoires de changements de corps, je trouve ça malsain et ça me met mal à l’aise.
      Au final j’ai flippé pour rien parce que Slott ne mettait pas en scène des trucs tordus qu’un tel sujet pourrait permettre. Pareil dans Demokratia où il n’y a pas trop de trucs tordus malgré ce concept de femme robotique qui obéit à n’importe quel ordre. La communauté d’internautes n’est pas trop conne ni tarée au final (encore que ça se rattrape sur la fin)
      C’est peut être le seul truc pas totalement réaliste d’ailleurs^^
      Ou alors c’est mon vécu qui fausse ma perception aussi et je n’ai pas assez foi en l’être humain (thème important aussi dans ce manga)

      Friessa je vois ce que c’est aussi. Mais 12 tomes, c’est beaucoup. Pas envie^^

      • Bruce lit  

        Je suis sûr de te faire changer d’avis sur Freesia.
        Lady Boy, c’est Garth Ennis en mangas, j’ai adoré et je pense que tu vas pas aimer du tout !

        • Matt  

          Ouais voilà, je sentais le côté trash Ennisien.

  • Matt  

    Ah tiens un passage marquant dans Demokratia : les 4 agresseurs qui se font défoncer.
    C’est à la fois jouissif et flippant. Justement parce que c’est jouissif.
    Qu’est-ce qu’on aurait fait, nous ? Probablement la même chose. Quand tu ne te salis pas les mains toi-même et que tu es sous le coup du choc et galvanisé par des gens qui pensent comme toi face à une injustice, c’est inévitable que ça finisse comme ça. ç’aurait pu être pire même.

  • Bruce lit  

    Ah oui ! Je l’ai feuilleté et l’édition a l’air magnifique. Je te laisse ma place par contre, mon plafond n’étant plus assez haut pour contenir ma pile de lecture ;).

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