La sécurité au prix de la liberté

Judge Dredd: Origins par John Wagner & Carlos Ezquerra

Une équipe sauvage en dehors de Meagcity One

Une équipe sauvage en dehors de Meagcity One©Delirium

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : 2000AD / Rebellion 

VF : Délirium 

Le personnage de Judge Dredd est apparu pour la première fois dans le numéro 2 de l’hebdomadaire anglais 2000 AD, en mars 1977, créé par John Wagner et Carlos Ezquerra (sous la direction éditoriale de Pat Mills). À partir de 1990, il a bénéficié de son propre magazine intitulé Megazine.

À la fin du vingt-deuxième siècle, la Terre a subi plusieurs conflits atomiques successifs. La majeure partie de la planète s’apparente à un désert irradié, inhabitable pour les êtres humains normaux. Seules quelques communautés de mutants éparses y survivent dans des conditions précaires. La majeure partie de la population s’entasse dans des mégalopoles surpeuplées. Le pouvoir temporel est entre les mains des juges qui appliquent une loi draconienne, aux châtiments exemplaires. Ils sont à la fois juges, jurés, et bourreaux. Parmi eux, Joe Dredd en est le représentant le plus célèbre, homme de terrain à l’expérience aussi considérable que son efficacité.

Ce tome contient une histoire relativement indépendante et complète dans la série des Judge Dredd. Il comprend un prologue (progs / numéros 1500 à 1504, dessinés, encrés et mis en couleurs par Kev Walker) et la partie « Origins » (progs 1505 à 1519, 1529 à 1535, ainsi que l’annuel Prog 2007, dessinés, encrés et mis en couleurs par Carlos Ezquerra), initialement parus dans 2000 AD en 2006/2007, pour les 30 ans d’existence de Judge Dredd.

Les dessins épurés de Kev Walker

Les dessins épurés de Kev Walker©Delirium

Prologue – En 2129, dans la Terre maudite (Cursed earth, à l’extérieur de Mega-City One), 2 mutants se sont emparés d’un transport de marchandises, et se sont fait passer pour leur équipage, afin de s’introduire clandestinement dans Mega-City One. Ils ont avec un paquet qu’ils ont pour mission de remettre à la Préfecture centrale (Hall of justice). Judge Dredd est sur leur trace, mais il fait des cauchemars lors de ses périodes de sommeil, impliquant Rico Dredd et Eustace Fargo.

Origins – Comme suite directe du prologue, la Juge en Chef (Chief Judge, Barbara Hershey) a reçu un colis contenant une note de rançon. Des ravisseurs détiennent le corps du Juge en Chef Eustace Fargo et ne le remettront qu’en échange d’une rançon d’un milliard de crédits (en petites coupures bien sûr). Judge Dredd est chargé de constituer une équipe pour mener à bien le transport de la rançon jusqu’au ravisseur du cadavre de Fargo. Il choisit 8 juges pour l’accompagner : Cohn, Venables, Waters, Renga, Sanchez, Ozman, Curzon et Logan.

La remise de la note de rançon

La remise de la note de rançon©Delirium

Ils doivent sortir de la ville et progresser dans la terre maudite avec le fourgon contenant l’argent, jusqu’à trouver la prochaine note qui leur indiquera où se rendre ensuite. Ils doivent faire une première halte dans un village de mutants pour sauver un enfant normal. Au fur et à mesure des haltes suivantes, Dredd explique aux autres membres de l’équipe pourquoi le corps du premier juge (Eustace Fargo) n’est pas dans le tombeau portant son nom dans le Hall de Justice et quel a été le rôle de Fargo dans la création et l’instauration du système des Juges, face au président de l’époque Robert Linus Booth, de 2031 à 2051.

À la vue du titre de ce tome, le lecteur est en droit de s’interroger si Judge Dredd avait vraiment besoin d’une origine (sans être secrète comme celle des superhéros). D’un autre côté, le fait qu’elle soit écrite par John Wagner rassure un peu sur sa pertinence et sa qualité.

Judge Dredd annonce la composition de son équipe

Judge Dredd annonce la composition de son équipe©Delirium

Le prologue constitue une nouvelle sympathique, dans une ambiance assez glauque du fait de teintes verdâtres sombres. John Wagner n’a pas perdu la main pour imaginer un enchevêtrement de circonstances rendant l’accomplissement de la livraison compliquée, mais aussi la traque des 2 mutants difficiles. La structure du récit dépasse de loin la simple course poursuite pour rendre compte des obstacles matériels à surmonter, de la méconnaissance de l’organisation de la Préfecture par les mutants, de la recherche type « aiguille dans une meule de foin » pour les juges. Kev Walker sait créer une tension palpable dans chaque conversation, mais il est un peu trop visible qu’il s’économise sur les arrières plans.

Le titre « Origine » peut laisser croire que le récit va s’attacher à la naissance et aux jeunes années de Joe Dredd (déjà connues à ce moment des aventures de Dredd, il est un clone du juge Fargo). En fait la notion d’origines correspond à l’historique du système des Juges, de ses prémices à son implémentation. Lors de cette excursion dans la terre maudite, Joe Dredd est amené à expliquer les détails de la mission aux autres à juges, de l’importance d’Eustace Fargo, au fait que son corps ne soit pas là où la version officielle le stipule. D’un côté, cette démarche est logique dans le cadre de la mission à effectuer, de l’autre cela donne des séquences de tonton Dredd racontant une histoire au coin du feu.

Une page d'Histoire

Une page d’Histoire©Delirium

À partir de là, le lecteur plonge profondément dans la continuité de la série, Dredd revisitant des endroits dans lesquels il s’est déjà rendus, ou revoyant des personnages déjà rencontrés. Pour le lecteur assidu des aventures de Dredd, cela procure une sensation intense de mise en cohérence habile. Pour le lecteur occasionnel, il peut apprécier la profondeur de champ de l’histoire, même s’il n’en perçoit pas toutes les subtilités. Pour le lecteur novice, il y a fort à parier qu’il craigne de se laisser dépasser par le volume d’informations à assimiler.

Au fur et à mesure des péripéties, le lecteur peut déceler quelques transitions un peu gauches dans lesquelles Wagner semble un peu forcer le cours de son intrigue pour tout faire rentrer (les attaques successives sur le fourgon blindé qui arrivent fort à propos pour délivrer le quota d’action, ou encore une ou deux charges massives contre les juges avec un ton à la farce grotesque assaisonnée à l’humour noir). Wagner insère comme à son habitude plusieurs moments humoristiques, relevant de différents registres, de l’humour noir massif, aux sarcasmes, en passant par un humour à froid dépréciateur ou référentiel (la juge en chef Hershey s’exclamant : He’s alive !, comme dans un vieux film d’horreur).

Au fur et à mesure de la leçon d’histoire sur le système des juges, le lecteur se souvient que John Wagner n’est pas le premier scénariste venu et qu’il sait manier avec conviction et intelligence quelques notions de politique et de sciences sociales. Il déroule un récit de politique-fiction mêlé d’anticipation pertinent et perspicace. Sans tomber dans un manichéisme simpliste, il évoque des questions sociales essentielles telles que le prix à payer pour la sécurité civile dans les grandes métropoles, l’impérialisme américain, la différence entre la justice et la loi, l’eugénisme (un juge évoque la constitution d’une société comprenant uniquement des juges, donc plus facile à policer), la liberté individuelle dans le cadre d’une vie en société et de la pérennité de ladite société, la propension de tout système à mettre en place des dispositifs assurant sa continuité indépendamment de sa pertinence ou de l’avis du peuple, etc.

Loin d’être une leçon d’histoire aride, cet historique s’appuie sur des personnages hauts en couleurs qui rendent le récit très vivant et passionnant. Le lecteur apprendra ainsi dans quelles circonstances a eu lieu la guerre nucléaire, quelle a été la faute personnelle d’Eustace Fargo le premier juge, ou encore pourquoi les juges sont célibataires.

En route pour la mission de récupération

En route pour la mission de récupération©Delirium

Ces épisodes sont illustrés par Carlos Ezquerra, dessinateur historique de la série, le présent recueil bénéficie même d’une couverture de Brian Bolland, lui aussi dessinateur historique. À l’évidence, Ezquerra insère les postures et images iconiques que le lecteur est en droit d’attendre (la chevauchée sur les énormes motos des juges), d’autant plus facilement que c’est lui qui en a créé une bonne partie. Il assume l’une des conventions de la série : dessiner systématiquement Joe Dredd, Rico Dredd et Eustace Fargo avec leur casque, quelle que soit la situation puisque leur visage ne doit jamais apparaître au lecteur (cela donne quelques images curieuses). En surface son style peut s’avérer un peu désagréable pendant les premières pages car il fait un usage intensif de petits traits secs pour conférer une texture aux différentes surfaces. Cela donne un aspect rugueux à tout (sauf les casques rutilants des juges), éloigné d’images qui se voudraient séduisantes. Il subsiste également un aspect un peu naïf dans sa représentation : les mutants affublés de plusieurs têtes, héritage d’une science-fiction datée.

Rapidement le lecteur constate que les dessins d’Ezquerra apportent des informations claires et faciles à assimiler pour chacune des scènes qu’il s’agisse de dialogues ou d’action. Il dépeint des individus normaux dans des attitudes réalistes, avec des morphologies diverses. Il maîtrise la fonction de chef décorateur de manière à ce que chaque scène apparaisse plausible, qu’il s’agisse d’une émeute devant la Maison Blanche, ou d’un village précaire de mutants dans la terre maudite. Le lecteur peut se projeter dans ces environnements, sans avoir l’impression d’être dans un décor en carton-pâte. Il semblerait qu’Ezquerra se soit chargé lui-même de la mise en couleurs qui complète et étoffe les dessins (en particulier les arrières plans), servant à ajouter des textures, mais aussi à développer une ambiance.

Aidez-moi

Aidez-moi©Delirium

Alors que la perspective d’apprendre les origines de Juge Dredd n’était pas très alléchante, le lecteur découvre un récit d’anticipation bien ficelé qui montre comment le régime des Juges a été institué à Mega-City One, et dans les autres villes de ce qu’il reste des États-Unis, après la guerre nucléaire. La cohérence de l’aspect historique ne pourra être pleinement appréciée que par un connaisseur chevronné des aventures de Judge Dredd. Le lecteur plus épisodique est frappé par la richesse de cette mythologie (jusqu’à découvrir la raison très logique du célibat des juges). Le lecteur novice va se retrouver immergé dans un récit dont il ne saisira pas tous les tenants et les aboutissants.

John Wagner, Kev Walker et Carlos Ezquerra racontent une histoire d’enlèvement du corps du fondateur du système des Juges, avec de nombreuses péripéties et une réelle habileté pour rendre vivante la partie historique. Il subsiste quelques caractéristiques propres à Wagner et Ezquerra : une façon parfois désinvolte de traiter quelques scènes d’action avec un humour moqueur, des conceptions graphiques portant encore la marque de récits d’anticipation du siècle passé.

29 comments

  • JP Nguyen  

    Concernant Judge Dredd, je dépasse à peine le stade de lecteur novice, n’ayant connu le personnage qu’au travers de crossovers Batmaniens. Les dessins d’Ezquerra ne sont pas trop ma tasse de thé mais ce volet « Origines du monde » me titille un peu. Je tenterai peut-être le coup si je tombe dessus en médiathèque…

    • Présence  

      Cet album présente l’avantage de compiler une histoire complète assez récente (2006/2007) donnant un bon aperçu de l’environnement dans lequel évolue Joe Dredd. De plus, John Wagner n’a rien perdu de sa conscience politique qui imprègne cette histoire, un regard politique moins manichéen que celui que l’on trouve dans les comics de superhéros.

  • Artemus Dada  

    Bjr, pour ma part j’ai trouvé cette histoire excellente tant au niveau du scénario qui ménage une histoire captivante tout en disséminant de nombreux éclairages sur le monde où vit Dredd (sans être indigeste, bien au contraire : le passé éclaire non seulement le lecteur néophyte mais également ce qui se déroule au « présent » pour les Judges) & Carlos Ezquerra fait un très chouette boulot.
    Kev Walker aussi au demeurant, mais dans un autre registre.

    Mais surtout « Origines », est de mon point de vue en tout cas, un formidable point d’entrée dans l’univers du Judge Dredd pour un lecteur qui ne connait pas très bien ce personnage venu d’outre-Manche.

    Et commencer par ce recueil est à la fois une opportunité, et une excellente idée des éditions Delirium qui pour le coup, ont réalisé un chouette bouquin.
    Il est certes un peu cher, mais je pense ne pas avoir été « volé » en terme de qualité (papier, couleurs, impression, etc.).

    Si la suite des aventures de Dredd (en terme d’édition française, et Delirium a annoncé avoir des plans dans ce sens) est de cette qualité je dis banco !

    [-_ô]

    • Présence  

      Merci pour ce retour. C’est vrai que j’ai du mal à apprécier le ressenti que pourrait avoir un lecteur néophyte qui découvrirait le monde de Dredd avec cet album. Par contre, j’ai été très agréablement surpris de voir que ces origines étaient passionnante, alors qu’il m’avait toujours semblé que la situation se suffisait à elle-même.

      Je souhaite aux lecteurs VF que Delirium continuera car j’ai pris beaucoup de plaisir à lire les albums de Dredd par Wagner et Ezquerra à partir de cette époque (et même un peu avant).

      • Artemus Dada  

        Je me permets d’ajouter que comme toujours (et comme j’ai pu l’apprécier sur Amazon aussi) ton billet est à la fois agréable à lire, mais aussi bien complet en terme de « crédits », de relation(s) V.O/V.F, de numérotations, etc.

        • Présence  

          Puisque nous en sommes aux confidences, je consulte également ton site de temps à autres, pour des articles toujours intéressants sur les comics (et sur les autres sujets).

  • Bruce lit  

    « Maximum Security » 1/6
    Flic, juge et bourreau, Judge Dredd EST la loi. Et pour la première fois en deux, il débarque avec sa Harley pétaradante chez Bruce Lit. Membre de cette équipée sauvage, Présence nous raconte l’histoire des Juges dans ces « Origines » de John Wagner et son co-créateur Carlos Ezquerra. Vroum !

    La BO du jour : pas sûr que Dredd aiment les chevelus amateurs de rock’n’bières….Reste l’amour des motos….https://www.youtube.com/watch?v=rMbATaj7Il8

  • Sonia Smith  

    Merci pour cet article Présence. Personnellement, je n’ai jamais lu de Dredd, mais cet album me fait de l’oeil, je me dis bêtement que commencer par les origines, ce n’est peut-être pas plus mal, même si tes propos me mettent un peu le doute. Le fait que cet album présente et développe la mythologie du titre me fait dire qu’en s’accrochant un peu, ça peut faire toutefois une porte d’entrée intéressante. Je vais sans doute me laisser tenter 🙂

    • Présence  

      J’avais lu, il y a fort longtemps (plusieurs dizaines d’années), les premiers récits de Dredd dans 2000 AD, et dans ma frénésie de lecture, j’avais envie de replonger dans cet univers pour me faire une idée de ce qu’est devenu le personnage. J’ai été très agréablement surpris de découvrir que l’écriture de John Wagner avait bien mûri, sachant conserver le personnage dur et psychorigide, tout en montrant qu’il est loin de tout régler. Il m’a fallu un petit temps d’adaptation pour me faire à l’esthétique de Carlos Ezquerra (mais c’était une obligation car il a aussi collaboré à plusieurs reprises avec Garth Ennis, et il était hors de question que je laisse passer ces récits). Par contre j’ai toujours une peu de mal avec l’approche de la mise en couleurs, un peu trop criarde et basique à mon goût.

  • Tornado  

    Je suis également très tenté par la chose. Notamment parce que l’éditeur Delirium fait un boulot magnifique pour publier des oldies de qualité dans un écrin (grand format, papier glacé au top, et donc sans sombrer dans la mode du papier mat et du format comics) idéal pour les collectionner dans une version ultime.

    Je suis très étonné que toutes les publications VF de cette série aient fait l’impasse sur la très longue prestation de Garth Ennis sur le personnage, alors que le scénariste est devenu très populaire auprès des lecteurs français.

    • Présence  

      Je n’ai toujours pas lu les épisodes de Garth Ennis. 🙂

      Je viens de jeter un coup d’œil sur la bibliographie d’Ennis sur wikipedia. Tu as raison : je ne me souvenais pas qu’il avait écrit autant d’épisodes du personnage. Je finirai bien par me décider à les lire un jour…

  • Bruce lit  

    il évoque des questions sociales essentielles telles que le prix à payer pour la sécurité civile dans les grandes métropoles oui, c’est plus que d’actualité….Je serai curieux de lire ça, même si le volet monolithique de Dredd ne m’avait pas enflammé lors de la lecture du tome 1 de ses aventures chez Soleil je crois….A l’époque le volet strip au détriment du scénario m’avait rebuté. Mais, tiens, et pour le coup, c’est une exception, le film Dredd sorti récemment est un excellent film de super héros, que j’avais bien aimé.
    En 30 ans, la mythologie de Dredd s’est donc enrichie et au moins il semblerait que le cahier des cahrges du personnage ait été respecté ce qui est déjà une gageure en soi…

    • Présence  

      Cet album se lit comme un récit complet, et plus comme une collection de récits courts de 3 ou 4 pages comme au début de sa parution en 1977. Pour avoir lu les premières histoires de Dredd dans un format « européen » proche des dimensions de publication dans 2000 AD, les cases étaient moins tassées, et plus agréables à lire. Il est possible aussi que l’humour anglais grinçant perde un peu de son mordant à la traduction.

  • Jyrille  

    Je suis comme JP en termes de connaissances du personnage et de ses livres, mais ce monde ne m’attire pas trop, il me semble daté et trop violent. Berlin XVIII, un vieux jeu de rôle, avait le même background mais me semblait plus modéré et moins bourrin. Quoi qu’il en soit, les dessins ne m’attirent pas mais merci de me donner une piste si jamais je m’intéressais à cet univers.

    • Présence  

      C’est vrai qu’il reste quelques passages bourrins quand le scénariste estime qu’il est temps de faire parler la poudre pour conserver l’attention des lecteurs. D’un coté, ça fait partie du cahier des charges de la série, de l’autre c’est une conséquence de la promiscuité dans ces tours démentielles, et de la force de la répression des Juges, ne laissant aucune latitude de mouvement à une population au niveau de vie fortement diminué, et au taux de chômage très élevé. Il ne reste plus que des actions d’éclat à une frange de la populace pour prouver qu’elle existe encore. C’est noir et cynique, mais pas si éloigné que ça de notre quotidien.

      • Jyrille  

        C’est pas faux. Mais j’ai l’impression qu’ici c’est ce résultat qui a dicté l’univers plutôt que l’inverse.

      • Présence  

        Joe Dredd a commencé comme une caricature de héros viril, cumulant (avant le Punisher) les 3 fonctions de juge, jury et bourreau. Il a applique la lettre de la loi, plutôt que son esprit. Il ne croît pas en la rédemption, en la seconde chance. Il met une fin brutale et définitive à tout criminel, quel que soit le degré de gravité du crime. C’était à la fois le concept du justicier faisant respecter la loi poussé à son extrême, mais aussi une moquerie parfois grinçante des comportements étranges des citoyens, de leurs revendications déviantes, une critique de l’usage que l’individu ou un groupe d’individus peut faire de la liberté de pensée et d’action. En ce sens, Joe Dredd était (et l’est encore pour la majeure partie) l’instrument d’une dictature (un peu éclairée, mais abusive quelle que soit la manière dont on la considère). Oui, c’était et c’est encore un outil d’oppression, une satire d’une police efficace et brutale dans un environnement urbain sans pitié, tempéré par l’humour noir et grinçant des coauteurs Grant & Wagner.

        Les premières années écrites en tandem par Alan Grant et John Wagner alignaient les récits dans lesquels Judge Dredd punissait tout le monde (les riches et puissants, comme les petits délinquants) avec la même sévérité, le même mépris pour ces contrevenants, des histoires cathartiques pour le lecteur agressé tous les jours par les petites infractions alors qu’il est un citoyen honnête, avec un sens du grotesque horrible et drôle.

        Avec les années, John Wagner a su introduire du doute dans l’esprit de Dredd, sans rien concéder à la nécessité d’une répression définitive, du fait du risque d’escalade, d’émeute, de pillage, etc (une réalité trop proche de nos sociétés pour que le lecteur puisse balayer le besoin de sécurité d’un simple revers de manche). Dredd reste l’instrument d’un gouvernement dictatorial, mais avec une conscience politique en cours de développement, en particulier pour prendre la défense des réprouvés (les mutants par exemple).

        Il est impossible de prendre fait et cause pour Joe Dredd, à cause de son absence d’empathie. Il est impossible de le renier, parce qu’il constitue un rempart contre un chaos social, contre des individus qui ne cherchent que leur profit immédiat, et à appliquer la loi du plus fort.

  • JP Nguyen  

    @Cyrille : Berlin XVIII ! Entre la Quête du Graal et des titres de JdR comme celui-là, je vois qu’on a des tas de références communes !
    Il me semble que les flics de Berlin XVIII étaient bien moins puissants que les Juges de Judge Dredd, malgré les gros flingues Marxmen 12:33 qu’ils trimbalaient…

    • Jyrille  

      Tu te souviens de ce détail ?! J’avais complètement oublié. Mais oui, nous y étions des flics beaucoup moins puissants et en ce sens, plus humain et donc plus réel et lisse que le monde de Judge Dredd.

  • Bruce lit  

    Je viens de finir America ! Quelle histoire exceptionnelle ! Sans doute ma préférée de l’année en terme de super héros. Si on m’avait dit que Dredd pouvait être une lecture existentialiste !!
    C’est profond, dérangeant (l’avis de Wagner sur le suffrage universel m’a passionné), fantastiquement écrit ! Certains passage m’ont rappelé l’analyse du terrorisme que Paul Auster faisait dans Leviathan.
    Une merveille ! Merci Présence !

    • Présence  

      Je n’aurais pas forcément classé Judge Dredd dans les superhéros, mais c’est mon côté pinailleur.

      C’est la relecture de cette histoire qui m’a convaincu d’explorer la bibliographie de John Wagner. Je l’ai également trouvée exceptionnelle, y compris les suites (plus la troisième que la seconde). Le scénariste transforme une caricature de policier tout en répression, en une réflexion tout en nuances sur la fonction de la police dans une société, sur la vision d’une société comme étant un Eldorado pour un migrant.

  • Bruce lit  

    Voilà, j’ai lu ça aussi et là j’ai bcp aimé (parce que l’espace d’un instant j’avoue t’avoir maudit de m’avoir fait investir dans Blood 😉 ).
    John Wagner m’épate effectivement par l’ambition politique de son récit et le deuxième volet est tout simplement brillant quoiqu’un un peu étiré à mon goût.
    PAr contre, je n’apprécie ni le style, ni la mise en page de Kev Walker. C’est une véritable purge que de le lire celui-là. Du coup, je vais à reculons pour lire MAndroïd.

    Présence, tu ne trouves pas que le nouveau masque de Cyclope est quand même très inspiré de celui de Dredd (une croix en lieu et place des yeux ?).

      • Bruce lit  

        Ouah ! Cest une evidence ! Merci Pierre !
        Qui se devoue pour couvrir ça ?

    • Présence  

      Kev Walker – Il travaille dans l’épure, et m’évoque dune certaine manière l’approche graphique de Mike Mignola, pour qui moins c’est mieux. Parfois je trouve les pages de Kev Walker un peu creuses, parfois je trouve qu’il atteint un équilibre iconique dans ce qu’il montre qui fait ressortir la puissance des personnages, ou les lignes directrices d’une ambiance. Je l’avais plutôt apprécié pour son épisode des Secret Avengers de Warren Ellis pour son premier degré plein d’emphase, et pour ses épisodes de Thunderbolts de Jeff Parker.

      Tu connais mon aveuglement à préférer les différences : dans le masque de Cyclops je vois le X des X-Men, dans celui de Judge Dredd je vois l’aigle des Juges (le rappel des pattes entrecroisées pour le x rouge sur le nez, mais surtout les 2 ailes écartées pour la visière des yeux).

      • Bruce lit  

        Je trouve que Ezquerra plus doué pour la mise en scène des nombreux dialogues et la violence sous jacente.

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