Les douze travaux d’Alan Moore (Watchmen)

WATCHMEN par Alan Moore et Dave Gibbons

Urban Comics frappe fort !

Urban Comics frappe fort ! ©DC Comics

Première publication le 22 aout 2014. Mise à jour le 10/09/18

AUTEURS :  PRESENCE et TORNADO

VO : DC

VF : Zenda, Delcourt, Panini, Urban

Lorsque l’éditeur VF Urban Comics a repris le catalogue de l’éditeur US DC Comics, la première œuvre qu’il a publié sous son label a été Watchmen. Evidemment, c’était une sacrée note d’intention puisque, ce faisant, il commençait par ce qu’il est coutume de nommer aujourd’hui rien de moins que le « plus grand comic book de l’Histoire »…

L’article qui suit a été écrit à quatre mains. Nous allons tout d’abord rentrer dans le vif du sujet… C’est-à-dire celui du livre lui-même ! Douze points de vue, douze tableaux. Soit autant de chapitres que Watchmen ! Puis, afin de boucler la boucle sur cette fameuse « Histoire du comic book », nous reviendrons longuement sur la place du chef d’œuvre d’Alan Moore au sein de son medium…

WATCHMEN par PRESENCE

1. Sortie initialement en 1986, Watchmen est une bande dessinée au potentiel de relecture infini. Il y’ a toujours un détail pour reparaître. Ainsi, dès la page 1  on  aperçoit un camion de Pyramid Deliveries qui va sûrement livrer l’un des derniers composants pour le dénouement final.

Vu le camion ?

Vu le camion ? ©DC Comics

2. Watchmen, c’est une bande dessinée policière qui commence par un crime et qui déroule l’enquête de manière ludique et intelligente adapté à ce média visuel. Le Comedian, un ex-superhéros, a été assassiné. Ses anciens compagnons se mettent à la recherche du coupable.

3. Watchmen, c’est une rigueur graphique exceptionnelle. Dave Gibbons réussit à mettre toutes les informations exigées par le scénario dans chaque dessin, sans aucune impression de surcharge visuelle. Il a retenu une trame rigoureuse de 9 cases par page, avec quelques variations qui consistent à fusionner 2 ou 3 cases entre elles. Les dessins sont entièrement au service de l’histoire.

De la rigueur dans le découpage : 9 vignettes par planches !

De la rigueur dans le découpage : 9 vignettes par planches …©DC Comics

4. Watchmen, c’est une structure narrative complexe qui donne l’impression au lecteur d’être intelligent. Moore et Gibbons enchevêtrent l’enquête principale avec des pages de textes illustrées en fin de chacun des 11 premiers chapitres, et avec une bande dessinée dans la bande dessinée.

Cette histoire semble dans un premier temps s’appliquer au coupable et condamner ses actions (comme un signe annonciateur du jugement de valeur final du Docteur Manhattan), et comme un clin d’oeil ironique au choix du prochain sujet de la feuille de choux d’extrême droite.

Des héros fascistes ?

…ou presque ! ©DC Comics

5. Watchmen, c’est un point de vue philosophique sur le sens de l’histoire et la perception de la réalité. À un deuxième niveau, l’histoire du Black Freighter indique que la compréhension et l’interprétation de la réalité dépend de la personne qui la contemple ; chaque individu est limité dans sa capacité à appréhender le monde qui l’entoure.

De la même manière, chacune de nos actions est asservie à notre capacité à comprendre ce qui nous entoure. Et ce développement de l’histoire renvoie à ces moments où les personnages changent de vision sur le monde qui les entoure en contemplant les actions du Comedian. Edward Blake est celui qui dispose de la vision la plus claire du monde qui l’entoure, mais c’est aussi celui qui est le plus incapable d’agir parce que cette absence d’illusions le prive de motivation.

Une mise en abyme. Une bande dessinée dans une bande dessinée : Tales of the Black Freighter ! ©DC Comics

6. Watchmen, c’est une uchronie dans laquelle l’existence d’un seul homme doté de pouvoirs extraordinaires a bouleversé le rapport des pouvoirs des nations. La défense stratégique des États-Unis repose sur ses épaules. Richard Nixon est toujours au pouvoir. Mais la tension monte entre l’Ouest et l’Est et une guerre semble inéluctable et imminente.

7. Watchmen, c’est une analyse psychologique pénétrante et sophistiquée de chacun des principaux personnages. Après le décès du Comedian, chacun se remémore à tour de rôle une de ses rencontres avec lui. Mais il s’avère que ces scènes ne servent pas tant à honorer la mémoire du défunt qu’à mesurer son impact sur chacun des narrateurs et sur l’orientation qu’il va donner à sa vie.

Un super-héros omniscient et un président Nixon qui entame son troisème mandat dans les années 80 : Cela s’appelle une uchronie !

Un super-héros omniscient et un président Nixon qui entame son troisème mandat dans les années 80 : Cela s’appelle une uchronie ! ©DC Comics

8. Watchmen, c’est un univers visuel d’une rigueur et d’une cohérence parfaites. Dave Gibbons et Alan Moore ont travaillé pour rendre chaque élément visuel significatif : les graffiti sur les murs, la récurrence symbolique du smiley taché, les voitures électriques, les logos des entreprises, les affiches publicitaires, jusqu’au design des chaussures portées.

9. Watchmen, c’est des séquences narratives d’une force et d’une intelligence inouïes. Le chapitre consacré à Rorshach est bâti autour de la symétrie du masque. La première page répond à la dernière, la seconde à l’avant dernière, etc.

Des personnages-concept…

Des personnages-concept… ©DC Comics

Dans le chapitre 9, Moore et Gibbons réussissent un tour de force exceptionnel : ils arrivent à faire partager au lecteur le point de vue d’un personnage qui a une perception globale du temps et non linéaire. Et le résultat est convaincant. Cette séquence sur Mars vaut à elle seule 5 étoiles (et même plus).

10. Watchmen, c’est une bande dessinée qui s’est élevée au dessus de son origine (comics de superhéros) pour atteindre le niveau de chef d’oeuvre auquel on ne pourrait reprocher que la place réduite des femmes. Le lecteur fait connaissance avec des personnages singuliers dans le cadre d’une trame policière classique qui sert à interroger les désirs et les motivations de chacun, ainsi que le sens de l’Histoire, tout en possédant une hauteur teneur en divertissement.

…et des concepts de personnages… ©DC Comics

11. Watchmen, c’est une déconstruction exemplaire des conventions du récit de genre « superhéros ». À l’instar des philosophes du 20ème siècle, Alan Moore fait apparaître les postulats acceptés sans question et les contradictions internes (concernant les récits de superhéros), tout en proposant une alternative. Il pointe du doigt les conventions et stéréotypes du genre : problèmes réglés à coups de poing, puissance physique masculine prédominante, loi du plus fort, suprématie d’une vision du monde paternaliste et hétérosexuelle.

Un par un, les superhéros sont confrontés à leurs limites, à l’inadéquation de leur mode d’action. Le cynisme du Comédien ne lui apporte ni bonheur ni paix de l’âme et le conduit à vivre en marge de la société. L’intransigeance de Rorshach l’accule dans une impasse existentielle, au sens propre.

Quelque part entre le détective, le vigilante et le psychopathe : Rorschach… ©DC Comics

Le docteur Manhattan se débarrasse de toute responsabilité en devenant un esprit analytique retiré de l’humanité. Ozymandias a peut-être gagné une bataille, mais pas la guerre. Seul le Hibou semble avoir un avenir, or c’est le seul qui a renoncé à ses modes opératoires de superhéros.

L’idéal héroïque classique est incarné par des individus au système de valeurs sujet à caution, imposant leur volonté par la force, solitaires au point de se couper des individus qu’ils défendent. Le pire représentant de cette engeance est Edward Blake, homme d’action sans remords, ayant abattu une femme enceinte de sang froid, et violeur. Moore condamne sans appel ni ambiguïté cet individu viril, macho et violent. Son cynisme l’a empêché de construire quoi que ce soit, l’a séparé de tous ses compagnons et ne l’a sauvé de rien.

Le comédien : une ordure

Le comédien : une ordure ©DC Comics

À l’opposé d’Edward Blake, il y a l’étrange tandem de Sally et Laurie Juspeczyk, la mère et la fille. La première est alcoolique et toujours sous le charme de son violeur, la deuxième boit, fume, tabasse et vomit, sans oublier ses relations sexuelles de femme libérée.

Pourtant, ce personnage débarrassé des atours romantiques et romanesques de la gente féminine incarne l’alternative intelligente et pertinente au patriarcat. Alan Moore a choisi de construire un personnage complexe, avec des défauts très humains, comme modèle à suivre et il s’agit d’une femme. De la même manière, Moore refuse le simplisme dans la description de la minorité sexuelle lesbienne. Joey et Aline sont également débarrassées des clichés romantiques, dépourvues d’idéalisation, dépeinte sans sensationnalisme ni voyeurisme. L’auteur ne remplace pas un idéal parfait (l’homme viril et puissant), par un autre.

Il montre la réalité dans sa complexité et son pluralisme. Il s’inscrit dans le courant philosophique du postmodernisme (ou philosophie postmoderne, concept différent de celui de postmodernisme artistique). Il fait sienne la remise en question d’une vision universaliste de la réalité, pour mettre en scène une conception pluraliste de la réalité.

Des vies soufflées en une fraction d'atomes...

Des vies soufflées en une fraction d’atomes… ©DC Comics

Moore montre des personnages agissant suivant leurs convictions, issues de leur compréhension incomplète de la réalité (ce qui est le lot de chaque être humain). Au lieu d’imposer une vision unique supplantant les autres, son récit sous-entend que la condition humaine doit s’accommoder de cette pluralité, de cette absence de vision unique et absolue.

Les dessins très descriptifs et un peu uniformisés de Dave Gibbons renforcent cette idée, en mettant chaque individu sur le même plan, avec un traitement graphique similaire, sans favoriser un personnage ou un autre, sans qu’un point de vue ne bénéficie d’une esthétique plus favorable.

Le Spectre soyeux : Un peu de féminité dans ce monde de brutes !

Le Spectre soyeux : Un peu de féminité dans ce monde de brutes ! ©DC Comics

12. Watchmen, c’est un héritage impossible à porter pour l’industrie des comics de superhéros. Les maisons d’éditions Marvel et DC ont souhaité tirer les bénéfices de Watchmen et de Dark knight returns, en réitérant les éléments qui ont fait leur succès. Il s’en est suivi une vague de récits plus noirs, avec des superhéros plus névrosés, plus désespérés, et souvent plus sadiques dans leur violence.

Dans le pire des cas, les auteurs maisons (et les lecteurs) ont vu en Rorschach le vrai héros de Watchmen, l’individu qui n’a pas eu de chance à la naissance, et qui applique une justice expéditive et sadique. Dans Watchmen, Walter Korvachs n’a rien d’un modèle à suivre. Il exécute froidement, blesse et handicape à vie ses opposants. Il vit une vie malheureuse et misérable. Son intransigeance le conduit à une forme de suicide, par un tiers. Au mieux, les suiveurs ont vu dans le Comédien une forme de nihilisme adulte et conscient. À nouveau, Edward Blake est une ordure de la pire espèce, violeur sans repentir (il n’hésite pas à revenir auprès de Sally Juspeczyk), meurtrier d’une femme enceinte sans défense.

L'image traumatisante des amants d'Hiroshima

L’image traumatisante des amants d’Hiroshima ©DC Comics

Depuis sa parution en 1986/1987, l’œuvre de Moore et Gibbons a inspiré nombre de créateurs qui n’y ont vu que cynisme et violence, passant à côté de la ligne directrice qu’est la philosophie postmoderne. Watchmen n’est pas l’histoire de cinq ou six superhéros confronté à un niveau de réalité dans lequel les affrontements physiques ne résolvent rien. C’est la déconstruction d’un genre, et la proposition d’une nouvelle façon de regarder le monde.

L’HERITAGE DE WATCHMEN par TORNADO

A présent que mon ami Présence nous a exposé ce qui faisait la richesse de ce monument de la littérature moderne, j’ai envie de revenir un peu à la source… L’univers des super-héros n’est pas, contrairement à ce que l’opinion publique voudrait le faire croire, l’apanage des niais et des geeks régressifs. Pas du tout.

Des personnages comme Superman ou Captain America ont évolué et sont loin d’être ridicules, creux, infantiles ou je ne sais quel autre sobriquet. Oui, le super-héros l’était au commencement, en 1938 (avec le personnage de Superman, justement), tout au moins dans la forme et l’est resté longtemps. Il faut dire qu’il fut créé par deux adolescents à une époque où tout était à faire (Jerry Siegel et Joe Shuster ont 18 ans lorsqu’ils imaginent le personnage de Superman).

Oui, l’univers des super-héros demeurera pendant plusieurs décennies un créneau pour les plus jeunes. Il faut avouer que jusque dans les années 80, il est soumis à un code rigoureux qui ne le destine pas vraiment aux adultes. Pourtant, les auteurs de comics y travaillent : Stan Lee apporte beaucoup de fond à ses créations (des préoccupations existentielles, une parabole sur le racisme, un développement mythologique…).

D’autres le suivent et insufflent un discours politique à leurs histoires (Steve Englehart fait écho au scandale du Watergate avec la série Captain America). A l’époque, quelques comics proposent parallèlement des histoires horrifiques destinées à des lecteurs avertis et entérinent le fait que les super-héros sont réservés aux enfants.

Captain America commence à se poser des questions !

Captain America commence à se poser des questions ! ©Marvel Comics

C’est vrai, la culture « geek » va naitre de ce goût prononcé pour les fascinations régressives de l’enfance: le fantastique, la science fiction, les mondes merveilleux, les monstres, les surhommes. Mais au fait, tout ces concepts n’étaient-ils pas déjà présents dans les mythologies anciennes, si prisées par les amateurs de culture générale ? Si je ne me trompe, les philosophes et les psychanalystes n’ont-ils pas montré dès le départ un intérêt appuyé pour ces notions ?

Néanmoins, certains de ces jeunes lecteurs vont grandir en étant nourris de cette contre-culture, jusqu’à devenir auteurs eux-mêmes. C’est ainsi qu’à l’aube des années 80, des scénaristes et/ou dessinateurs comme Frank Miller ou Alan Moore commencent à s’imposer. Et c’est le choc. Le super-héros devient adulte, complexe, tourmenté, sombre, ambivalent. Et toute une génération de se reconnaitre à travers une flopée d’œuvres fédératrices.

 1982 : Miller's coming ! Plus rien ne sera comme avant !"

1982 : Miller’s coming ! Plus rien ne sera comme avant ! » ©Marvel Comics

A l’arrivée, des personnages comme Superman et Captain America, au départ incontestablement ridicules et propagandistes avec leur costume calqué sur le drapeau américain et leurs valeurs simplistes bourrées de stéréotypes et de bonne morale (quoique la première mouture de Superman, si j’en crois les anecdotes, était bien plus complexe), sont devenus des modèles de support critique.

Et tout ça sans leur enlever leur substance originelle de héros mythologiques. Comme quoi, malgré leur naïveté, ils possédaient dès le départ les racines de leur future rédemption artistique !

Le super-héros fier et américain de l’âge d’or des comics !

Le super-héros fier et américain de l’âge d’or des comics ! ©DC Comics

De nos jours, à travers des scénaristes comme Grant Morrison, Ed Brubaker, Warren Ellis, Garth Ennis, Paul Jenkins, Mark Millar et bien d’autres encore, ils brillent à la lumière d’une ère postmoderne, où les acquis du passé nourrissent l’œuvre gorgée de sens d’auteurs en accord avec leur temps.

Sur un mode dépressif, contrecoup de la gentille innocence du passé, ces archétypes héroïques s’interrogent désormais sur leur place dans le monde, font des erreurs, les assument, se questionnent sur leurs choix, sur la responsabilité qu’implique leur pouvoir, sur leur époque et les valeurs dans lesquelles ils ont été éduqués, sur les répercutions des décisions politiques, etc.

… et le super-héros sombre et torturé du Dark Age !

… et le super-héros sombre et torturé du Dark Age ! ©DC Comics

Aujourd’hui, alors que la richesse de cet univers culturel n’est plus à prouver, le monde des bien-pensants continue toujours à le regarder d’un œil condescendant.

Ce monde n’a-t-il toujours pas compris que les comics se sont émancipés depuis trente ans ? N’a-t-il pas remarqué que certains de leurs auteurs se sont élevés au rang des plus importants de nos sociétés, tout médium confondu ? Ne voit-il pas qu’ils utilisent les super-héros pour proposer la métaphore politique, scientifique et historique qu’ils leur permettent de développer, tout en avançant une réflexion aigue sur le progrès et les dangers de la science, sur les aléas de nos sociétés, sur le culte de la religion et de l’argent, sur la notion de différence, sur le racisme, sur le rapport à la mort, sur les limites du bien et du mal inhérentes à chacun, et que l’on appelle ambivalence de l’âme humaine ?

Début des années 80 et première grande histoire adulte : Un super-héros meurt du cancer

Début des années 80 et première grande histoire adulte : Un super-héros meurt du cancer ! ©Marvel Comics

En bref, moult digressions sur la condition de l’homme que l’on accorde volontiers à la littérature, au cinéma, aux arts plastiques, à la chanson et au théâtre, à la rigueur aux bandes dessinées pour adulte d’Enki Bilal ou d’Art Spiegelman… Mais toujours pas aux comics. Ni aux mangas d’ailleurs !

Je veux croire que ça viendra. Alan Moore avec son chef d’œuvre qu’est Watchmen n’a-t-il pas suffisamment élevé le débat pour qu’il n’en soit pas ainsi ?

Peter Parker alias Spiderman : Un super-héros tourmenté qui croule sous les responsabilités !

Peter Parker alias Spiderman : Un super-héros tourmenté qui croule sous les responsabilités ! ©Marvel Comics

N’a-t-il pas démontré que l’on pouvait allier le fond de l’histoire avec sa forme graphique à un tel niveau d’exigence que le médium du comic book permettait le plus haut degré de matière philosophique ? N’a-t-il pas prouvé que, justement, les comics sont devenus un prisme culturel unique et irremplaçable, à l’intérieur duquel se rejoignent à la fois des créations mythologiques aussi riches que celles de l’antiquité, une identité culturelle et une propension au discours universel exceptionnels, ainsi qu’un outil formel d’une richesse inépuisable ? N’a-t-il pas justifié que lorsque le tout se lie avec osmose en une œuvre conceptuelle où la forme et le fond ne sont pas dissociables en une œuvre humaniste qui élève le débat, c’est bien d’art majeur dont il s’agit, n’en déplaise à certains ?

Attention, ne croyons pas que c’est le cas de tout ce qui se trouve sur le marché. Le monde des comics étant majoritairement commercial (au même titre que celui des autres médiums que sont le cinéma, la littérature et la musique), il abonde de créations ineptes. Mais pour le connaisseur, il regorge de trésors. Watchmen est assurément, avec Batman : The Dark Knight Returns, The Sentry et encore beaucoup d’autres, un de ces trésors culturels, au sens MAJEUR du terme.

The Sentry : L’héritage d’Alan Moore au sein des comics mainstream.

The Sentry : L’héritage d’Alan Moore au sein des comics mainstream. ©Marvel Comics

Il y a quelques années, ce médium s’est tellement émancipé que la maison d’éditions DC Comics a créé le label Vertigo, permettant à des auteurs confirmés de développer leurs propres créations. Alan Moore, avec des œuvres comme Saga of Swamp Thing (pourtant une série mainstream qu’il a « juste » relancée) et V pour Vendetta, y fait figure de père spirituel !

En ce qui concerne cet auteur majeur, fréquemment qualifié de génie (!), il aura posé les germes de sa révolution artistique avec des créations originales purement européennes (Les inédits d’Alan Moore), puisqu’il est anglais, avant de plonger au cœur de l’industrie super-héroïque avec Miracleman.

Miracleman : La naissance du Dark Age selon Alan Moore !

Miracleman : La naissance du Dark Age selon Alan Moore ! ©DC Comics

Il poursuivra ce parcours avec nombre d’œuvres majeures, réalisées aux USA. En plus de celles citées ci-dessus, on pourra retenir, en ce qui concerne les super-héros, Batman : The Killing Joke, les séries Top 10, Tom Strong, Promethea, Supreme et La ligue des gentlemen extraordinaires. Pour l’essentiel… Puis, de retour en Angleterre, il abandonnera les super-héros pour un temps afin de se consacrer à une œuvre monumentale sur la légende de Jack l’éventreur : From Hell.

Ce pavé d’une densité inégalée terminera d’élever le comic book au rang de création littéraire majeure et poursuivra la thématique développée dans Watchmen, Moore se servant de sa fiction pour développer une magnifique parabole sur la notion de contexte qui permet de redéfinir, selon les événements, l’époque et la géographie, notre perception de l’espace/temps…

From Hell : Le mariage ultime entre la bande dessinée et la littérature !

From Hell : Le mariage ultime entre la bande dessinée et la littérature ! ©Delcourt

Aujourd’hui, lorsque certaines personnes passent près de moi alors que je suis entrain de lire un comic book avec des super-héros, je me surprends encore à penser : Il doit se dire que je suis un ado attardé. Ce ne serait pas si dérangeant si l’on pensait que les comics étaient, comme en littérature, l’occasion de passer du Seigneur Des Anneaux à Marcel Proust, ou comme au cinéma où l’on pourrait regarder un Star Wars un soir, et un Woody Allen le lendemain.
Mais il n’y a malheureusement pas cette idée d’éclectisme en ce qui concerne l’univers des comics ! De 1938 à 1986 (date de la sortie de Watchmen), il se sera tout de même écoulé près de 50 ans au cours desquels les comics étaient essentiellement destinés aux seuls adolescents. Une longue période visiblement difficile à effacer de l’inconscient collectif…

2009 (presque vingt-cinq ans après la sortie de Watchmen), le réalisateur Zack Snyder en proposera l’adaptation cinématographique officielle. Un projet de très longue haleine, un « developpement-hell » comme disent nos amis américains, qui aura mis à genoux toute une suite de cinéastes prestigieux (Terry Gilliam en tête), qui se seront cassés les dents sur une entreprise démesurée, longtemps jugée impossible, basée sur un matériel littéraire et graphique à priori inadaptable.

De manière surprenante, Snyder réussira son pari en concevant une adaptation d’une fidélité remarquable, propulsant Watchmen – le film au rang des adaptations issues d’un comic book parmi les plus fidèles de l’histoire de son medium.

Ils ont la classe ! Mais ne plaisent pas à tout le monde

Ils ont la classe ! Mais ne plaisent pas à tout le monde ©DC Comics

Paradoxalement, cette transposition cinématographique déplaira aux fans puristes et aux admirateurs les plus acharnés du comic book originel, qui lui reprocheront divers parti-pris artistiques et scénaristiques. Et pourtant, Zack Snyder avait réussi à apporter une pierre à l’édifice du patrimoine geek en sortant de son marasme l’univers du comic book, qui côtoyait soudain le noble 7° art et semblait franchir les frontières ! Toute une génération s’accaparait ainsi le « graphic novel » de Moore & Gibbons, sans pour autant faire partie, au départ, des lecteurs de comics.
Le serpent se mordrait-il la queue ? A force d’être boudés par l’intelligentsia, les lecteurs en question seraient-ils devenus allergiques à toute forme de reconnaissance multimédia ? Vaste débat, qui entérine de ce fait la propension des comics à déchaîner les passions !

88 comments

  • Présence  

    En 1983, Alan Moore a autoédité (son label Mad Love) un recueil de courtes bandes dessinées appelé AARGH : Artists Against Rampant Homophobia (un titre on ne peut plus explicite quant à sa position sur l’homophobie).

    http://www.momentofmoore.com/post/10502683027/pulpit-poofs-can-stay-aargh-1988-artist-dave

    Dans cette anthologie, il a écrit une histoire intitulée « The mirror of love », dessinée par Steve Bissette et Rick Veitch. Cette histoire a fait l’objet d’une deuxième version illustrée par José Villarubia.

  • Mantichore  

    Je ne vois pas où est la contradiction entre comics fun et réflexion. Néanmoins, étant donné le caractère de série ouverte de la grosse partie de la littérature de super-héros, entrer dans le réalisme pour ce qui est au départ du fantastique peu fouillé est une contradiction, qui devient de plus en plus difficile à maintenir.

    Quant au caractère adulte des comics, je crains bien qu’il ne soit qu’un accident. Au départ, le comic book de super-héros est au mieux tout public, au plus courant pour les enfants. Dans les années 60, Marvel rend le sujet un peu plus complexe, et grandit avec son lectorat, grosso modo, se fixant sur un lectorat de grands teenagers. À qqs exceptions près, le passage à des comics adultes a plus été une question de violence et de langage plus explicites que de profondes réflexions sur la condition humaine.

    Et de nos jours, je vois plus de scénaristes qui ont envie d’écrire du soap ou des polars que du super-héros. Quand Hickman fait des histoires qui durent trois ou quatre ans de préparatifs complexes, il ne rend guère un boulot adulte, sinon par la durée d’attention qu’il exige de son lecteur pour suivre à peu près où il veut en venir. Mais le contenu est bien souvent plus proche de « Doc » Smith (space op des années 30) que d’une science fiction véritablement adulte.

    Pour des bédés à visées un peu plus adultes, je vais chercher dans l’indépendant. Des super-héros de Marvel et DC, j’aimerais avoir du fun bien ficelé, pas des engueulades interminables entre héros qui ont quasiment évacué tout besoin d’un super-vilain et d’une intrigue. Voir All-New X-Men qui tient depuis trois ans sur des crises de nerfs entre diverses générations de X-Men qui ne savent toujours pas quoi faire.

    Mais bon, ce sont mes préférences, hein…

    • Nicolas  

      Crises de nerfs, en effet lol Tu as trouvé le mot juste.

  • Présence  

    @Mantichore – Voilà une opinion que je partage presqu’entièrement. Je n’attends pas la même chose d’une série de superhéros et d’une série indépendante. Je garde quand même à l’esprit le bon mot de Kurt Busiek (repris par Neil Gaiman) qui disait que les superhéros ne sont pas un genre mais un medium qui permet d’aborder tous les thèmes imaginables (pour évoquer l’ouverture d’esprit de la série Astro City).

    J’ai beaucoup aimé ta réflexion sur les X-Men de Bendis, en particulier le constat de superhéros qui ont évacué tout besoin d’un supervilain, et de personnages qui ne savent pas quoi faire.

  • bruce  

    Tout à fait d’accord ! C’est effectivement le cas depuis Civil War

  • Marti  

    Je pense exactement comme vous pour les super-vilains, sous Bendis les Vengeurs passaient plus de temps à se bastonner entre eux qu’à faire régner la justice. Il y a trois-quatre ans (vers la fin de l’ère Bendis je pense) j’avais eu une discussion avec un ami qui trouvait que les Vengeurs soient se déchiraient entre eux soit ne faisaient que réagir à une attaque de super-vilains qui les visaient, fini l’époque où ils allaient mettre des bâtons dans les roues de vilains qui braquaient une banque/terrorisaient une région/faisaient quelque chose de diabolique quelque part, hormis peut-être quand ça occupait les deux-trois pages d’ouverture pour introduire l’histoire avec un peu d’action !

    @Jyrille : merci beaucoup de tes compliments et d’avoir pris le temps de lire l’article, n’hésite pas à laisser des commentaires dessus, ce sujet me paraît être un puits sans fond tant je me suis depuis rendu compte que j’étais complètement passé à côté de certaines choses, comme très honteusement d’oublier de faire un analogie Cable/Terminator (l’armoire à glace d’1m90 qui vient du futur avec un oeil qui luit et un bras métallique, si c’est pas flagrant !). En fait j’ai écrit le premier article et une partie du second (qui ne faisaient qu’un seul article à la base avant que je parte dans tous les sens) sur un peu plus d’un mois lorsque j’avais du temps libre entre mes préparations à l’oral d’un concours, c’était un bon exutoire… qui sollicitait quasiment autant d’attention et d’énergie que mes révisions, sauf que là j’y prenait du plaisir sans voir le temps passer !

  • Présence  

    Cette tendance à ne conserver que des superhéros dans les récits m’a sauté aux yeux avec Avengers versus X-Men : zéro supercriminel. Depuis quelques temps déjà, j’avais observé une tendance lourde au récit ne comprenant que des « super » (héros ou criminels), en occultant tout ce qui pouvait ressembler à un être humain normal. C’est encore plus criant quand on se replonge dans des récits des années 1970 de Steve Gerber. Il prenait toujours grand soin d’inclure au minimum un personnage normal qui serve d’ancre pour le lecteur.

    • Marti  

      AvX c’est un peu le point culminant de cette tendance à n’opposer les héros qu’entre eux… même si finalement on est loin d’en avoir fini avec cette logique, entre le schisme qui persiste chez les X-Men, les Avengers qui sont encore une fois en train de se déchirer dans les séries d’Hickman tout comme les FF de Robinson, sans compter qu’Original Sin vient encore une fois de fâcher les super-amis entre eux… Axis sera-t-il la voie de la réconciliation ?

      • Bruce lit  

        On va embaucher Leonard Samson pour des thérapies de groupe !

  • Erik 5  

    Que dire sur Watchmen qui n’est pas été dit ?, peut être juste un souvenir, le souvenir de la claque magistrale que je me suis pris à sa lecture. Comme toute les œuvres majeures, c’est une lecture à plusieurs niveaux que l’on découvre et redécouvre en la relisant, évoluant avec l’âge de son lecteur.

    Probablement le Citizen Kane d’Alan Moore, à une époque bénie où le monsieur n’était pas encore le  »Alan Smithee » des comics.

    • Bruce lit  

      Yeah Welcome back Erik ! Good to see you again ! Ton ordi est réparé.
      J’avoue ne pas comprendre ta comparaison à Alan Smithee. Moore fait des trucs parfais géniaux, parfois totalement nazes ( http://www.brucetringale.com/whazzat/) mais ce n’est pas un tâcheron. Peux tu développer ?

  • Présence  

    Je me souviens de ma première lecture en fascicules mensuels, mois par mois… et les 2 derniers épisodes qui ont mis du temps à sortir (> 1 mois). A une époque où les informations étaient rares, j’ai bien cru que Moore et Gibbons avaient abandonné le projet en route.

  • Pyrrus  

    Bonjour !
    Je suis hyper intéressé par « AARGH » et « The mirror of love », savez vous s’il existe une version française ? J’ai beau chercher, je ne trouve rien ! Merci beaucoup.

  • Tornado  

    Aucune idée pour ma part. Il faudrait demander ça à Présence quand il reviendra de vacances !

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