Obsession, passion, chagrin, mort et folie (Le mystère de la chair)

Le mystère de la chair par Junji Ito

Article de : MATTIE-BOY

Copyright le mystère de la chair: Niku iro no kai © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Avec un titre pareil, on sent que ça va être appétissant.

Avec un titre pareil, on sent que ça va être appétissant.

Junji Ito, célèbre maitre de l’horreur nippon n’en a pas fini avec les lecteurs de ce blog. Puisque voici à nouveau un recueil que votre serviteur va vous présenter. Nous allons nous pencher sur le recueil le plus difficile à trouver à prix raisonnable. Un des tous premiers publiés, et que j’ai fini par acquérir (ne me demandez pas à quel prix ! Même si je ne suis pas assez fou pour dépasser la centaine d’euros, j’ai quand même fait une petite folie) : Le mystère de la chair .

Attention, il est possible que des spoilers dissimulés dans les ténèbres vous attendent au détour d’une phrase.

Ce volume contient 6 histoires réalisées entre 1988 et 1995.

La chevelure sous le toit : une bien étrange histoire d’une jeune fille appelée Chiémi qui se fait plaquer par son petit-ami et dont les cheveux se mettent à pousser très vite. Un jour, sa petite sœur la trouve décapitée. La famille est horrifiée et ne comprend pas ce qui a pu se passer. De son côté, l’ancien petit-ami reçoit des coups de fil étranges et inquiétants. Dans le grenier de la demeure familiale, quelque chose fait du bruit. Chiémi est-elle vraiment morte ? Et c’est quoi ces cheveux partout ?
Cette histoire est une sorte d’histoire de vengeance d’outre-tombe plus classique. Même si le concept des spectres vengeurs aux longs cheveux n’est pas très répandu chez nous, c’est déjà plus commun au Japon. L’histoire est efficace avec des passages bien gores cette fois (finalement Ito ne verse pas si souvent que ça dans le gore.)

Les cheveux dans l’horreur, c’est bien japonais ça.

Les cheveux dans l’horreur, c’est bien japonais ça. © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

L’accord : Celle-ci est une très belle histoire qui change un peu des habituels récits d’horreur de l’auteur. Kiosuké, un jeune homme, a eu une relation avec une fille du nom de Misuzu. Mais la famille de cette fille s’est toujours opposée à leur mariage. Alors Kiosuké a fini par renoncer et s’est mis à fréquenter une autre femme. Seulement un jour, le frère de Misuzu rend visite à Kiosuké et lui dit qu’il a changé d’avis et que sa sœur l’aime toujours et souffre d’être séparée de lui. Il persuade Kiosuké d’essayer de convaincre leur père de les laisser se marier. Mais ce dernier refuse sans arrêt, sans qu’on saisisse vraiment pourquoi. Lorsque le jeune homme est absent, le lecteur est témoin du caractère de cochon du père qui semble prendre un grand plaisir à refuser la main de sa fille mais ne veut absolument pas que Kiosuké renonce à la demander non plus.

Le destin fait que la nouvelle chérie de Kyosuké va mourir, ce qui va à nouveau le pousser dans les bras de son ancien amour et le déterminer à obtenir sa main. Mais pourquoi le père s’obstine-t-il donc tellement à refuser ? Alors qu’on se met vraiment à trouver ce père de famille odieux tandis que Kiosuké va persister durant 13 longues années…la révélation d’un terrible secret va lever le voile sur cette étrange situation. Voyez-vous…Misuzu ne s’est jamais remise de leur première séparation…et s’est donné la mort il y a 13 ans.

Ah ben mince alors… © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Ah ben mince alors…
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Seulement voilà, par delà la mort, elle apparaissait toujours aux côtés de Kiosuké lorsqu’il venait demander sa main auprès d’un père accablé de chagrin qui voulait juste voir sa fille aussi longtemps que possible.
Désolé pour les spoilers, mais c’est toujours difficile de parler des travaux de Ito sans parler de certaines chutes qui donnent toute leur saveur à ses histoires macabres. Si cette BD était encore facile à trouver, je vous aurais épargné certaines révélations, mais puisqu’elle est épuisée dans le commerce, si je ne vous dis rien, eh bien…vous ne pourrez même pas découvrir par vous-même ses qualités.

Le guêpier : Cette histoire me fait beaucoup penser aux anthologies des EC comics  . Un jeune homme qui collectionne des nids d’insectes en tout genre rencontre un étrange garçon qui semble avoir le don surprenant d’être en harmonie avec les insectes, et notamment les guêpes et abeilles qui ne l’attaquent pas même quand il déplace leur nid.

Un curieux garçon ami des insectes.  © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Un curieux garçon ami des insectes.
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Ce garçon ne fait pas une collection mais va poser les nids ailleurs, dans une grotte, à l’abri des humains. Le collectionneur, lui, il s’en fout des insectes, il veut juste de jolies ruches pour en faire une sorte d’exposition. Vêtu d’une tenue de protection, il va aller retirer les nids de la grotte secrète du garçon et alors que ce dernier va essayer de l’en empêcher, le collectionneur va tuer le garçon plus ou moins par mégarde. Voyez-vous venir la chute ? Elle est typique des EC comics  . Le collectionneur va emporter un gros nid…mais il y a quelque chose d’anormal dedans…et ça va très mal finir pour lui. Ce n’est pas l’histoire la plus originale mais elle reste prenante et a un certain charme de vieux conte teinté d’humour noir.

Les éphémères : Des jeunes filles assez peu gâtées par la nature physiquement deviennent progressivement de plus en plus belles. Mais alors qu’elles atteignent une beauté divine, elles se flétrissent, faiblissent, et meurent. Une légende urbaine se répand comme quoi le seul moyen de ne pas mourir serait de prendre la vie d’une autre jeune fille chaque mois.

Les fleurs se fanent.  © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Les fleurs se fanent.
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Cette histoire est un nouveau concept étrange et très intéressant qu’on peut voir comme une métaphore sur le caractère éphémère de la jeunesse et la beauté du corps, et jusqu’où les gens sont prêts à aller pour préserver leur beauté et leur vie. Le personnage principal est une fille pas très jolie qui va voir son amie (pas très jolie non plus) devenir de plus en plus belle mais de plus en plus cruelle aussi. Et l’histoire se termine en nous laissant penser que cette étrange maladie se répand (encore les prémices d’une fin du monde  , monsieur Ito ?) Bref une histoire efficace au concept très bien trouvé.

Les statues sans tête : Woah ! C’est très bizarre mais assez efficace niveau flippe, ce concept-là. Monsieur Okabé est un sculpteur amateur qui ne réalise que des statues sans tête. Mais un jour, il est retrouvé assassiné, sans sa tête. Il avait un apprenti, le jeune Shimada, qui l’aidait dans ses travaux. Depuis le meurtre, Shimada agit bizarrement et porte toujours un masque anti-microbes devant sa bouche. Rumi, une amie de Shimada s’inquiète et va se rendre dans l’atelier d’Okabe.
Bon…j’ai déjà laissé échapper des spoilers alors je n’en dirais pas plus…mais disons que c’est un récit à en perdre la tête (ha ! ha !). Ce n’est pas le meilleur du volume car même s’il est très efficace visuellement et carrément glauque, il se finit de manière abrupte et on voit quand même venir la fin assez vite. Cependant l’idée de départ et le traitement graphique en font un récit macabre assez fort et cette fois encore, particulièrement gore.

Qu’est-il arrivé à Mr Okabe ?  © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Qu’est-il arrivé à Mr Okabe ?
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Le mystère de la chair : L’histoire qui donne son nom au volume. Ah là là…comment vous parler de cette histoire en évitant les spoilers ? Encore une fois, c’est difficile. Mais on tient certainement là une des meilleures histoires d’un volume au final particulièrement bon.

Momoko est une institutrice en maternelle. Et un soir dans la rue, elle reçoit en pleine face le contenu d’un seau d’eau sale. Du moins elle pense que c’est de l’eau mais elle s’aperçoit vite que ça colle terriblement. Elle est obligée de se couper les cheveux car c’est comme du chewing-gum. Alors que les enfants se moquent de sa nouvelle coiffure à la garçonne le lendemain à l’école, elle est confrontée au petit Chikara, un garçon assez effrayant qui joue les terreurs dans la cour de récré. Ce dernier est chauve, n’a pas de sourcils et semble souffrir d’un grave problème de peau. Puisqu’il terrifie les autres enfants, les griffe et déchire des dessins (bon en gros, c’est un sale gosse), Momoko est obligée de se rendre chez sa mère pour lui faire part des problèmes que cause son fils.

Chikara, un insupportable gamin…qui a peut être des circonstances atténuantes. © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Chikara, un insupportable gamin…qui a peut être des circonstances atténuantes.
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Momoko constate que la tapisserie des murs est arrachée de partout. Selon la mère, ce serait aussi l’œuvre de Chikara. En réalité, encore une fois, un horrible secret va nous être révélé sur cette femme dérangée. Si Chikara est un sale gosse, c’est parce que sa mère est complètement dingue. Obsédée par une étrange et particulièrement terrifiante idée qu’elle se fait de la beauté, elle teste un produit sur son fils régulièrement qui lui cause justement ces problèmes de peau et cette apparence repoussante.

A chaque fois que son expérience échoue, elle se défoule sur les tapisseries, arrache tout, et va jeter son produit dans la rue (ce que Momoko s’est pris en pleine face au début). Et à quoi est censé servir ce produit ? Euh…là on entre dans les spoilers. Je ne peux pas vous le dire même si ça fait partie d’une des forces du récit. Toujours est-il qu’en parallèle aux évènements à l’école, Ito nous montre parfois la mère de Chikara se promener dans la rue la nuit et demander à des passants s’ils la trouvent belle…en ouvrant son manteau…ce qui cause une terreur sans nom à toute personne qui constate ce qui se cache sous ce manteau. Et pourtant lorsqu’on voit cette femme, elle ne semble pas anormale. Sauf que…

Quel est le secret de cette femme ?  © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Quel est le secret de cette femme ?
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Vous n’en saurez pas plus. Mais au-delà d’un secret macabre visuellement malsain, la force de l’histoire réside aussi dans ce portrait d’un enfant maltraité qui fait du mal aux autres parce qu’il souffre et vit dans la peur avec une mère abusive qui veut faire de son enfant une créature aussi parfaite qu’elle estime l’être. Assez dérangeant à la fois dans l’idée et visuellement. Une bonne histoire.

Au final, à l’exception de la deuxième histoire, ce volume se penche beaucoup sur les obsessions en rapport avec le corps et le caractère éphémère de sa beauté, ou de ce qu’on estime être le plus important dans l’apparence. Et Ito nous propose des histoires particulièrement efficaces. Un volume à recommander.

Ito et ses idées à en perdre la tête… © 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

Ito et ses idées à en perdre la tête…
© 1988 Junji ITO : Asahi Sonorama (VO)/Tonkam (VF)

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Gore, malsain, héritier de Lovecraft et des EC Comics refait la une de Bruce Lit avec LE MYSTERE DE LA CHAIR des nouvelles horrifiques au nombre de 6 bien évidemment commentées par Mattie Boy.

La BO du jour : Complètement dérangé ce Ito ! 

10 comments

  • Eddy Vanleffe  

    Je passe en éclair.
    je l’ai déjà dit je crois sur un autre de tes articles, mais Junji Itô est le seul et je dit bien le seul auteur qui réussit à me faire flipper ou mettre mal à l’aise au sein de l’art séquentiel…
    tout le reste m’a parut toujours plus paru « thriller » ou simplement « guignol »

    certains tomes de Jeesica Blandy autour du vaudou m’ont pertrubé (une ambiance Angel heart-le film Kaori-) mais sinon…

    C’est donc un géant pour moi et tu t’en fais le très bon agent artistique Mattie…. ^^!

    • Matt  

      Merci^^

      Et c’est pas fini ! J’ai 3 autres volumes VF + un recueil en anglais chez Vizmedia. Ils vont tous débarquer sur le blog^^

  • Kaori  

    Eh ben, tu as fait fort Mattie, tu as réussi à me donner envie de connaître la fin de toutes ces histoires !

    Pas sûre d’avoir vraiment envie de les lire, du moins, pas sûre que ce soit une bonne idée que je les lise, mais c’est bien frustrant du coup, tout ça !!

    Bravo !

    • Matt  

      Il y a plein d’articles sur Junji Ito sur le blog, va chercher^^

      Alors comment te dire…étant moi même sensible au body horror et autres trucs flippants (dans le sens où ça me met mal à l’aise) j’ai hésité longtemps à lire du Ito. Et maintenant je suis pris dedans. ça te fout mal à l’aise, mais t’en redemande, parce que c’est unique comme truc en BD. C’est…étrange comme sensation^^ Je me suis jeté sur tous ses volumes que je pouvais trouver.

      Après je ne garantis pas que ce soit bon à la santé de se plonger dans son univers^^ Mais c’est prenant.

  • Bruce lit  

    Ce qui est fou, c’est qu’encore une fois aucune nouvelle ne ressemble à une autre. Je rêve de posséder tout ça mais je ne les trouve nulle part ni en neuf ni en occaz’ dans mes points de ventes habituels. Rien que ce volume est à 110€ sur la Zone…. Un jour je les aurais ! Je reconnais l’influence de Tezuka dans l’avant dernière planche.
    Toutes ces planches sont superbes.
    Fan !

    • Matt  

      Et encore les scans sont de mauvaise qualité. J’ai trouvé que ça sur Internet. C’est une version anglaise dans le sens de lecture occidental et les images sont un peu floues.

      Et forcément je n’ai pas pu mettre les scans les plus horribles pour éviter trop de spoilers.^^

      Ce volume je l’ai payé…tousse tousse…euh…*raclement de gorge*…70€

      Ouais ben quoi ? ça va hein ! Je fais pas ça souvent !

        • Matt  

          Moui…si on veut. Me suis surtout laissé tenter au delà du raisonnable^^

          Sinon après Fragments of horror en anglais, Vizmedia sort le 30 avril « Smashed » qui contiendra 13 histoires. Ce seront des histoires qu’on n’a pas en VF donc je vais surement le prendre.
          De toutes façons ça n’intéresse plus personne en France, ni de rééditer, ni de publier ses nouveaux mangas. Alors bon…vive l’anglais.

  • Présence  

    Un exercice pas facile que de commenter un recueil de nouvelles, toutes du même auteur. Je trouve que ce passage en revue des histoires une par une fonctionne bien pour donner une idée claire de la diversité des récits et des types d’horreur. Au vu de la présentation et de l’iconographie, je suis sûr que ce type d’horreur corporelle me mettrait mal à l’aise.

  • Jyrille  

    Plusse Présence !

    Bon en tout cas c’est très frustrant de ne pas pouvoir en lire, du Junjo Ito, rien que pour voir sur la longueur : à part tes articles Mattie, je ne connais rien ni n’en ai vu un en vrai. Mais merci, c’est très intriguant également.

    La BO : très bien, puisque cela a été utilisé pour LOST HIGHWAY, un film que tu adores Matt ^^

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