Sous la coupe d’un manipulateur de cerveaux (Mind MGMT)

Mind MGMT 1 – The manager par Matt Kindt

Un article de : PRÉSENCE

VO : Dark Horse

VF : Monsieur Toussaint Louverture

1ère publication le 25/06/16- MAJ le 05/04/50

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Ouvre-moi si tu l’oses ©Monsieur Toussaint Louverture

Ce tome est le premier d’une nouvelle série indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 0 à 6, initialement parus en 2012, écrits, dessinés et mis en couleurs par Matt Kindt. Il a même réalisé le lettrage lui-même. Il s’agit d’une série complète qui comprend 35 épisodes plus le numéro zéro, réédités sous la forme de 6 recueils.

Jusqu’alors l’auteur avait réalisé d’autres récits complets parus directement sous la forme d’un album, sans prépublication mensuelle, comme L’histoire secrète du géant, Revolver ou encore Red-handed: The fine art of strange crimes. Ce tome bénéficie d’une introduction de Damon Lindelof, le co-créateur de la série Lost.

Quelque part dans le monde, les habitants d’une ville sont en train de s’entretuer, avec des tout ce qui leur tombe sous la main, armes à feu, objets contondants, à main nue. Une voix désincarnée commente sur la capacité d’un rêveur à se surprendre lui-même avec une fin inattendue pour son rêve. Il y a 2 ans, les passagers du vol 815 s’interrogent hébétés sur ce qu’ils font dans cet avion, sans aucun souvenir de comment ils y sont parvenus. De nos jours, Meru Marlow se réveille dans son appartement de Lextington dans le Missouri. Il n’y a plus rien dans son frigo, plus d’eau au robinet, des lettres de relances d’impayés. Elle allume la télévision : il y passe un documentaire sur les passagers du vol 815. Elle appelle Charlie son agent littéraire pour lui suggérer le thème de son prochain livre : ce qui est arrivé au vol 815. Ce dernier accepte de lui envoyer une avance pour qu’elle puisse partir enquêter au Mexique.

Zizanie à Zanzibar

Zizanie à Zanzibar©Dark Horse

Meru Marlow part au Mexique pour retrouver la trace du cent-vingt et unième passager qui a disparu : Henry Lime. La piste la conduit à Santa Teresa, une petite ville au Mexique. Dans l’église elle découvre une quantité phénoménale de pots en terre tous décorés du même motif. Sur place elle est abordée par Bill Falls, un agent de la CIA, dont le partenaire vient d’être assassiné dans les toilettes. Dans de brèves cellules de texte une voix commente chacun de ses agissements comme si le commentaire savait ce qu’elle allait faire et pourquoi elle le fait. Sur la bordure gauche de chaque page, dans la marge des cases, se trouve une instruction issue du guide de terrain de MIND MGMT.

Lorsque le lecteur feuillette pour la première fois ce tome, il éprouve quelques difficultés à comprendre de quoi il s’agit. L’introduction de Damon Lindelof est dithyrambique comme il se doit, avec une petite blague en coin sur les vols d’avion placés sous de mauvais auspices. Les dessins ressemblent à des esquisses au pinceau, pas toujours très précises. Les couleurs semblent avoir été appliquées au crayon de couleur à grand trait. Il reste encore un rectangle de contour bleu définissant les marges de la page desquelles les dessins ne doivent pas déborder. Il y a une phrase en petit caractère bleu juste au-dessus de la bordure bleue supérieure, identique sur toutes les pages, et il y a cette instruction à chaque fois différente écrite le long de la bordure bleue de gauche à la verticale, c’est-à-dire qu’il faut tourner physiquement le tome de 90 degrés (dans le sens trigonométrique) pour pouvoir la lire à l’horizontale. Il y a également ces petites cellules jaunes qui contiennent une observation lapidaire sur la situation de Meru Marlow.

A bord du vol 815

A bord du vol 815©Dark Horse

À l’issue de cette observation sommaire, le lecteur a compris que la lecture risque de se montrer exigeante, pour pouvoir gérer simultanément ces différents types d’information. Il commence par s’accoutumer à la narration visuelle à l’apparence si particulière. Malgré tout, l’artiste utilise bien un découpage en cases sagement rectangulaires, avec des bordures tracées à la règle, même si l’épaisseur de trait varie un peu d’un trait à l’autre. Une fois par épisode, il y a un dessin pleine page pour souligner l’importance d’un événement en particulier.

Le lecteur se rend compte que la mise en couleur a été faite à l’aquarelle, et non pas au crayon de couleur. Cette méthode donne un rendu très différent des mises en couleurs industrielles à base d’aplats ou de celles à l’infographie. Elle donne une apparence plus organique aux différentes formes, la variation de teinte (en fonction de la concentration d’eau) évoquant les variations de luminosité. Le lecteur constate que Matt Kindt utilise cette technique avec une grande dextérité, les couleurs n’attestant pas uniquement de la couleur réelle d’un objet, d’un vêtement, mais aussi d’une ambiance lumineuse. Même lorsque l’artiste se contente de dessiner des personnages sans arrière-plan, les couleurs habillent le fond de la case pour un effet expressionniste.

Une mise en couleurs très expressive

Une mise en couleurs très expressive©Dark Horse

Une fois habitué à la technique de mise en couleurs, le lecteur doit encore dépasser ses a priori sur la technique de dessin. Effectivement, les traits encrés de chaque case donnent l’impression d’avoir été réalisés à la va-vite, comme pour une esquisse. Il semble même qu’il reste des traits préparatoires sur certaines surfaces ainsi délimitées. Il ne s’agit pas de dessins d’enfant, mais le degré de simplification donne parfois l’impression de dessins à destination d’enfants. Certains contours sont un peu grossiers, mal finis.

En particuliers les traits des visages donnent une impression de dessin rapide : 3 traits pour les lèves, un gros point pour chaque œil, un ou deux traits pour chaque sourcil, des traits vite faits pour les cheveux. Pourtant malgré cette apparente désinvolture graphique, chaque personnage est immédiatement identifiable, avec un visage, une morphologie reconnaissables. Contre toute attente, le lecteur déchiffre également des émotions complexes qui s’affichent sur les visages.

Des visages esquissés, mais singuliers

Des visages esquissés, mais singuliers©Dark Horse

Au fil des pages, le lecteur se rend compte que Matt Kindt privilégie l’aspect narratif des dessins, plutôt que leur qualité esthétique en tant qu’image prise une par une. Effectivement sa mise en scène se révèle impeccable : claire, visuelle et efficace. Le lecteur n’éprouve à aucun moment l’impression de ne pas comprendre ce qui est en train de se passer sous ses yeux. Certains dessins sont peut-être un peu imprécis, c’est-à-dire qu’ils sont très éloignés du degré de détail d’une photographie, mais il n’y a pas de doute sur ce qui est représenté. Pourtant les séquences engrangent les éléments de nature diverse et variée : cocktail Molotov, librairie, toilettes d’un bar, vieille mission espagnole, toitures en tuile ou en zinc, machine à écrire, dauphin, forêt de bambou, camp d’entraînement militaire, etc. La liste est longue et très hétéroclite.

De la même manière, la mise en scène rend vivante les conversations par des changements d’angle de vue, par des plans qui permettent de voir ce que font les personnages, par leurs déplacements. Enfin les séquences d’action sont vivantes que ce soit par la vivacité de la représentation du mouvement (le parcours à moto, la course poursuite sur les toits), ou par la force des coups assénés (le carnage à Zanzibar).

Petit tour à la librairie

Petit tour à la librairie©Dark Horse

Le lecteur se rend compte qu’il s’habitue tout aussi facilement aux instructions qui courent le long de la bordure gauche des pages, soit en les lisant avant de lire les cases de la page, soit en les lisant par paquets de 5 ou 6 et en se demandant si elles ont un lien direct avec l’action sur la page (il y a au moins un passage dans ce cas-là). La gestion des remarques de la voix désincarnée s’avère un peu plus délicate, car le lecteur doit à la fois voir en quoi la remarque se rapporte à ce qui est montré dans la case, mais aussi les garder en mémoire pour les réévaluer une fois qu’il a compris qui les a prononcées. Comme il n’y en a pas énormément et que le phénomène disparaît une fois l’identité du locuteur révélé, cela ne représente pas un effort insurmontable.

Il reste encore au lecteur à profiter des 2 pages de fin d’épisode. Chaque numéro comprend 24 pages, 22 consacrées à l’histoire principale, et les 2 dernières présentant un personnage ayant appartenu à l’organisation Mind Management. Le lecteur fait ainsi la connaissance de Duncan Jones (le futuriste), des jumelles Perrier, de Karl Box (le publicitaire), d’Ella Jean (Animal kid), de l’Archiviste (un réseau de moines écrivant l’Histoire de l’humanité), de Rico Stane (le tireur d’élite). L’épisode zéro apporte des précisions sur un autre agent, sur les conditions dans lesquelles Meru Marlow a écrit son livre (portant le titre de Prémédité), et sur l’un des premiers agents recrutés pendant la première guerre mondiale. Ces courts récits étoffent la toile de fond du récit lui donnant plus d’épaisseur, sans surcharger la lecture de ce tome.

Les archivistes de l'humanité

Les archivistes de l’humanité©Dark Horse

Une fois ces ajustements effectués, le lecteur est sous l’emprise des choix narratifs du créateur. Passé le premier épisode, l’histoire s’avère étonnamment facile à suivre. Le scénariste déroule son récit en suivant un personnage principal : Meru Marlow. Grâce à cet ancrage central, le lecteur peut alors facilement remettre de l’ordre dans les séquences présentées dans un savant désordre chronologique. Il reçoit, comme elle, les informations relatives à Henry Lime, et à l’organisation dont il a fait partie.

Kindt a pris soin de faire découvrir la situation par les yeux d’une personne novice, c’est-à-dire dans la même situation que le lecteur. L’histoire s’inscrit dans le genre espionnage et anticipation, le titre renvoyant à des capacités psychiques extraordinaires (Mind management). Les choix narratifs permettent de faire ressortir que ces dons parapsychiques placent les individus dans une situation de pouvoir. La manière dont ils les utilisent renvoie une image déformée et surtout amplifiée de la place de l’individu dans la société, derrière des conventions de divertissement. En particulier l’histoire d’Henry Lime s’avère être une réflexion délicate sur l’altérité et la capacité d’imposer sa volonté à autrui.

L'intelligence du dauphin

L’intelligence du dauphin©Dark Horse

À la fin de ce premier tome, le lecteur en ressort dans un étrange état d’esprit. Il se dit que finalement cette lecture était un peu légère du point de vue de l’intrigue, oubliant par là même l’effort d’adaptation de son mode de lecture qu’il a dû faire. Il se dit que Matt Kindt ne fait que resservir des conventions très classiques des récits d’aventure, en oubliant la qualité de la tension narrative, l’inventivité des situations, la dimension ludique de cette histoire à laquelle le lecteur participe bien volontiers pour essayer d’en trouver le sens aux côtés de Merlu Marlow. Il se dit que l’auteur abuse un peu des clichés propres aux récits d’espionnage de la deuxième moitié du vingtième siècle, en oubliant à quel point ce récit est original. Il se dit que les dessins étaient vraiment quelconques, en oubliant toute leur originalité graphique et l’aisance de lecture qui en découle, et qui ne sacrifie en rien la densité narrative. Ce premier tome est à nul pareil, introduisant un monde complexe, une intrigue riche, et un regard décalé sur la volonté de l’individu.

En repensant à sa lecture, le lecteur éprouve même des difficultés à croire que ces épisodes contenaient autant d’éléments. Est-ce que vraiment Matt Kindt a réussi à comparer Meru Marlow à une princesse chinoise en habits traditionnels ? Oui, un petit retour en arrière prouve que l’auteur a réussi à imprimer cette image dans l’esprit du lecteur. Il a également réussi à parler de politique étrangère, avec une évocation de la guerre en Iraq, de la maltraitance des animaux et de la relation que l’individu entretient avec son milieu social. L’auteur ne se gargarise ni d’un vocabulaire psychanalytique, ni de termes de science-fiction. Il utilise les incroyables capacités psychiques de certains personnages comme une métaphore de l’individu imposant sa volonté aux personnes qui l’entourent.

Là où le commun des mortels le fait avec des actes et des paroles, les recrues de Mind MGMT le font par la puissance de leur esprit, mais le principe reste le même. En écoutant l’histoire personnelle d’Henry Lyme (un clin d’œil à Harry Lime, le mystérieux personnage du film Le troisième homme d’Orson Welles, 1949), le lecteur est amené à s’interroger sur ses propres interactions avec les personnes qu’il côtoie et l’environnement dans lequel il évolue. Cela l’amène à une réflexion existentielle sur l’impossibilité de s’émanciper de l’égocentrisme de la condition humaine.

Dans ce premier tome, Matt Kindt développe un environnement très riche, en utilisant divers modes narratifs (les remarques dans la marge, les présentations de personnages en fin d’épisode) dans lequel il utilise des conventions de récits d’espionnage. Ces éléments viennent nourrir le récit, et l’auteur s’en sert pour bâtir plus vite sa toile de fond, et pouvoir ainsi aborder des questions philosophiques sur l’existence, la relation de l’individu à son environnement.

Une dimension onirique

Une dimension onirique©Dark Horse

30 comments

  • JP Nguyen  

    Présence, tu as ma sincère admiration pour t’engager régulièrement dans des lectures exigeantes et les disséquer méthodiquement, avec une patience et une précision dignes d’un entomologiste ou d’un horloger.
    C’est donc un peu penaud que, suite à ton article, brillamment travaillé comme toujours, je me dois de confesser : « Heu, ça me branche pas trop, et les dessins, bin, j’les trouve bof, quand même… »
    Néanmoins, pouvant parfois me passionner pour des questions existentielles, je vais essayer de me plonger dans cette série.

    PS : suite à ton article de l’an dernier, j’ai pris les 2 premiers tomes de la série « Sex », mais j’ai quand même beaucoup de mal à rentrer dedans (insert sexual joke here).

    • Présence  

      Désolé pour les questions de rentrer dans le sexe, ou je ne sais pas trop quelle autre position.

      En fait, je suis tombé sous le charme de la narration de Matt Kindt avec L’histoire secrète du géant. J’ai beaucoup apprécié Revolver (où il utilisait déjà des phrases dans la marge du bas pour compléter la narration). Il y a donc eu une forme d’accoutumance progressive aux particularités de sa narration textuelle et graphique. De la même manière, l’accoutumance à Joe Casey avait été progressive, pour pouvoir affronter Godland.

      Fidèle comme je suis aux auteurs, j’ai lu les rares travaux de Matt Kindt pour Marvel (que je n’ai pas beaucoup appréciés). Rai (VF éditée par Panini) et Divinity (VF éditée par Bliss comics) pour Valiant sont vraiment très bien. Ninjak pour le même éditeur est plus alimentaire. J’ai bien sûr acheté les intégrales de Pistolwhip et Superspies (réédités chez Dark Horse) qui m’attendent sur mes étagères.

    • Matt  

      Je ressens un peu la même chose que JP, à la différence que je ne pense pas essayer cette série.
      Je crois que le parti pris graphique n’est pas pour moi. Je salue l’originalité et je veux bien croire en te lisant qu’on s’y habitue et qu’il en ressort de bonnes choses. Et de même je trouve toujours ça intéressant que tu nous fasses connaître des séries singulières dont on n’aurait peut être jamais entendu parler autrement.

      Mais à titre perso, j’avoue avoir un niveau d’exigence sur le dessin en BD qui, peut être, me fera passer à côté de séries qui ont un fond intéressant, mais qui m’empêchera surement de lire ce tome. J’ai pourtant des goûts variés en terme de dessins et j’aime beaucoup de styles. Mais là ça risque de bloquer.
      J’aime l’idée de l’aquarelle pourtant, mais je pense que le style de dessin ne rend pas justice à cette méthode de peinture. Pour qui connait Blacksad, série franco belge, l’aquarelle est là magnifique.

      • Présence  

        Bonjour Matt,

        Pour le plaisir de la discussion, j’en rajoute une couche, pour expliciter mon ressenti et ma position, pas pour convaincre à tout prix.

        Le niveau d’exigence sur les dessins – C’est une question épineuse en ce qui me concerne. Sachant que tu promènes sur le site, tu es peut-être tombé sur mon article relatif à un tome du Cycle des Cités Obscures de François Schuiten & Benoît Peeters : Souvenirs de l’éternel présent. Je suis moi aussi très sensible aux beaux dessins en bande dessinée. Mais d’un autre côté, j’ai fini par m’apercevoir (avec le temps) que je peux aussi apprécier une BD avec des dessins minimalistes du fait des limitations techniques de son auteur, par exemple les strips de Dilbert de Scott Adams. Sans aller jusqu’à prétendre que je pourrais dessiner aussi bien que lui, je crois que je n’en suis pas loin et pourtant je suis gaucher des 2 mains. J’ai donc du me résoudre à constater que je suis sensible à une autre composante du dessin dans la bande dessinée : sa capacité de porter la narration.

        L’usage de l’aquarelle – Pour avoir lu les albums de Blacksaad, je suis resté en arrêt devant la beauté plastique des planches. C’est magnifique. Il y a bien longtemps j’avais lu Moonshadow de John-Marc DeMatteis, illustré à l’aquarelle par Jon J. Muth, un tour de force narratif. J’ai compris que l’aquarelle pouvait servir à habiller des dessins un peu naïfs, en lisant Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins), de Sarah Glidden. Dans son introduction, elle explique comment elle donné de l’épaisseur, de la texture, de la luminosité, par le biais d’aquarelles. Cette explication m’a permis de comprendre comment fonctionne l’association entre détourage au crayon ou à l’encre et couleurs, comment les 2 se complètent.

        Dans les commentaires sur les tomes suivants, je me suis interrogé sur les compétences techniques de Matt Kindt en tant que dessinateur. L’apparence de ses dessins donnent une impression de spontanéité et d’esquisse, mais la composition de ses planches atteste d’un vocabulaire graphique très étendu et d’une maîtrise de la grammaire graphique au niveau d’un professionnel très compétent. Mon expérience personnelle pourrait donc être reformulée pour dire que les dessins ne sont pas beaux (et encore j’aime beaucoup ce coucher de soleil sur l’océan), mais ils racontent l’histoire avec compétence, entrain, intelligence, sans oublier l’émotion et la clarté.

  • Présence  

    C’est un peu embêtant si après lecture de mon article, on ne sait pas de quoi ça parle. C’est l’histoire d’une jeune femme (Meru Marlow, auteure d’un unique roman à succès) qui décide que le sujet de son prochain livre sera le vol 815. Elle commence par se lancer à la recherche du passager disparu : Henry Lyme. Les séquences dont elle n’est pas au centre permettent d’apprendre que la disparition du passager a un rapport étroit avec l’existence d’une organisation secrète Mind MGMT, recrutant des individus disposant de capacités parapsychiques.

  • Jyrille  

    Houlala ça a l’air bien ! Je n’ai toujours pas lu Matt Kindt et je ne connais finalement que ce que tu en dis, Présence, et à chaque fois cela m’intrigue. Les principes de notes dans les marges ma fait fatalement penser à La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, un roman exigeant que je conseille à tous.

    Le parti-pris graphique ne me rebute pas tant j’ai l’habitude de certains dessinateurs qui font de même ou ont pris le choix de faire de l’économie en donnant malgré tout une palette de sentiments large. Contrairement à Matt, même si je trouve le dessin de Blacksad sublime, ce n’est absolument pas ma tasse de thé (les histoires ne sont pas à la hauteur et tout cela se rapproche trop du beau dessin prôné par la plupart des amateurs de bd franco-belge).

    Sinon je me répéterais si je te disais que ton analyse est toujours aussi bien menée et didactique.

    • Présence  

      J’avoue qu’en tant que lecteur de BD, mon inclination naturelle me porte plus vers les jolis dessins que vers ceux plus expressionnistes. C’est bête, mais j’aime bien voir des dessins propres sur eux où je peux facilement observer le temps passé par l’artiste, ainsi que ses compétences graphiques.

      Le choix de l’économie – C’est une dimension que je n’ai pas développée mais qui peut être soulignée. Au départ, Matt Kindt donnait l’impression de réaliser des récits complets en une centaine de pages, dans son coin, et le livrer tout ficelé (sans prépublication) à un éditeur. Avec Mind MGMT, il change de mode de travail en passant à une production de 24 pages par mois, où il fait tout du scénario à la mise en couleurs, en passant par les dessins et le lettrage. Je n’ai pas eu la curiosité d’ouvrir un numéro mensuel, mais il semblerait qu’il y a avait encore 1 ou 2 autres pages de BD annexe (second floor) présentant certains personnages secondaires, et qu’il gérait lui-même le courrier des lecteurs, tout ça tous les mois pendant 3 ans, sans compter des scénarios pour Valiant.

      Dans ces conditions matérielles e production, le choix de crayonnés et de l’aquarelle permettent effectivement d’assurer le meilleur niveau de qualité pour le temps imparti.

      J’ai passé plus de temps que d’habitude sur cet article, en prenant des notes, et en prenant soin d’avoir un plan construit, avant de me mettre à rédiger.

  • Matt  

    Merci pour ces précisions Presence.
    Je précise car je me suis peut être mal exprimé, que j’apprécie beaucoup de styles et même certains assez simplistes. J’aimais beaucoup Garfield plus jeune et c’est un dessin très simple que je peux affirmer sans me vanter être capable de reproduire (parce que je dessine depuis tout jeune et sans être super doué, j’ai quand même atteint je pense un certain niveau). Si l’humour est toujours le même et ne m’attire plus trop maintenant, je garde une affection pour ce style simple de dessin aux expressions amusantes.

    Donc ce n’est pas tant la simplicité qui me dérange, mais juste le style esquisse pas finie, crayonné, contours incertains, effet « crayon de couleur » comme tu dis. On est purement dans le jugement subjectif et je ne doute pas des qualités que tu exposes.

    Après j’apprécie aussi les beaux dessins, et pour m’opposer (gentiment) à la remarque de Jyrille, je dirais qu’en face de ceux qui prônent peut être trop les beaux dessins au détriment du fond, il y a aussi un côté que je trouve snob qui m’agace parfois lorsque des récits dits « matures, profonds » sont illustrés systématiquement par des dessins expressionnistes assez « moches » et même avec une typo très désagréable à lire. J’ai lu From Hell d’Alan Moore et même si j’imagine certainement que tout le monde ne sera pas d’accord, j’ai trouvé ça très dur à lire. Il m’a fallu lutter avec des dessins sur lesquels on ne reconnait pas toujours les personnages, une typo très moche pour les dialogues qui rend la lecture ardue, etc. S’il y a un sens caché censé donner une ambiance à l’utilisation de ce genre de codes graphiques, je n’ai pas du tout été réceptif. J’ai eu du mal, c’était une expérience déplaisante malgré les qualités du récit sur le fond que je veux bien reconnaître, et j’ai revendu le tout.

    • Jyrille  

      Evidemment, il y a parfois du snobisme qui cache de l’incompétence derrière des dessins simplistes. Mais je parle bien sûr de ceux qui, comme le souligne Présence, ont non seulement un fond ou de l’humour, mais également une compétence narrative. Reiser est un de mes héros par exemple.

      From Hell est très ardu à lire, en effet, mais pour le coup je ne pense pas que le seul dessin en soit coupable. C’est très verbeux, très compliqué à suivre, et j’ai dû lire les notes de fin d’oeuvre en même temps que la bd pour pouvoir l’apprécier à sa juste valeur.

      • Matt  

        Bah c’est verbeux et puis pourquoi la typo est degueu ? Si encore les dialogues étaient écris joliment avec une police lisible et agréable…mais non ! Et ça pour moi, ça ne sert à rien. Un style de typo différent pour un personnage en particulier c’est sympa. Cela donne un côté agressif aux paroles d’un monstre, un côté poétique à un personnage de fée par exemple. Mais cela doit rester lisible ! Mais là c’est écrit à la main (ou si ce n’est pas le cas, c’est bien imité) et pour ça il faut de la rigueur et ne pas écraser les mots pour que ça rentre dans la bulle, etc. ça fail mal aux yeux.

        L’ennui c’est qu’il est difficile de se rendre compte des qualités graphiques d’une œuvre en passant outre certains gouts personnels et certains a priori avec seulement quelques scans. C’est pour ça que je me garde bien de dire que c’est nul, mais que je ne suis pas bien attiré par la BD. Et il y a tellement d’autres choses qui m’intéressent à côté que…voilà quoi.

        • Présence  

          From Hell – Ma propre expérience de lecture avec cette œuvre est également assez compliquée. Je les achetais numéro par numéro lors de la prépublication, ce qui m’a découragé au point d’abandonner, du fait d’une publication étalée sur 7 ans, de 1989 à 1996.

          Comme toi, mon premier contact avec les dessins d’Eddie Campbell a été une grosse déception. Je les trouvais difficile à lire, et pas très beau, étranger à mon sens de l’esthétisme et même de la narration. Depuis j’ai lu Alec l’intégrale (un recueil de récits semi autobiographiques écrits et dessinés par Campbell). Ce n’est qu’en voyant son trait évoluer d’année en année que j’ai pu commencer à apprécier sa sensibilité artistique, à comprendre un peu ses choix et ses partis pris esthétiques.

          Cela m’a permis de mieux apprécier la lecture complète de From Hell il y a une dizaine d’années, y compris l’addenda que j’ai lu en concomitance avec les épisodes, comme Jyrille. Par contraste, les dessins de From Hell avaient parlé à Tornado dès sa première lecture.

          C’est verbeux. – C’est un constat on ne peut plus factuel. Il se trouve que j’avais déjà lu beaucoup de comics d’Alan Moore avant, et verbeux est l’une de ses marques de fabrique. Aussi je savais à quoi m’attendre en termes de verbosité, avant de commencer From Hell, ce qui ne fait que ça ne m’a pas plus dérangé que ça.

          • Matt  

            En ce qui me concerne, je n’ai encore jamais lu des notes ou regardé une interview qui m’a permis de mieux apprécier une œuvre. Une œuvre doit pouvoir s’apprécier sans qu’on ait besoin d’entendre l’auteur expliquer ce qu’il a voulu dire ou faire avec tel ou tel choix. Au mieux on peut se montrer moins sévère quand on connait les conditions de travail d’un auteur (exemple de la rapidité avec laquelle les auteurs de comics ou de manga doivent produire par rapport à chez nous, ou d’un film à petit budget dont on ne peut pas comparer les effets spéciaux à des grosses productions) mais ça n’excuse pas tout non plus, loin de là.

            Je n’aime pas dire que les dessins sont moches (la preuve est sur l’article de Bruce sur les Thunderbolts ou j’hésite à dire que Jefte Palto fait des dessins moches…parce que tout est une question de style, de sensibilité personnelle et de mariage entre le fond et la forme)
            Cela dit nous avons tous nos limites. Des styles qui nous plaisent ou nous rebutent. Certains qu’on peut tolérer dans une BD humoristique mais pas dans un récit sérieux, etc.

            Pour moi, From Hell ne mérite pas son statut de chef d’œuvre tant rien n’est fait pour rendre la lecture agréable (éh oui je critique Ennis et maintenant Moore, même pas peur !)
            Et quand on galère à reconnaitre un personnage sur les dessins, c’est quand même difficile à défendre. Je ne pense pas que ça découle d’un choix artistique. Si vous n’avez pas eu ce souci, j’ai peut être un problème aux yeux mais j’ai un doute quand même…

          • Présence  

            Apprécier une œuvre sans explication – En revenant à nouveau à mon expérience personnelle, il y’ a des histoires que j’étais incapable d’apprécier plus jeune, et que j’apprécie maintenant. Pour partie, c’est imputable à la expérience et à la maturité venant avec les années (enfin j’espère). Pour partie, c’est parce que j’ai bénéficié dune aide extérieure sous la forme d’explication, parfois provenant de l’auteur par le biais d’interview. Pour reprendre l’exemple d’Alan Moore, il s’agit d’un individu à la culture impressionnante, avec bon nombre de références que je ne possède pas. Du coup, la lecture de ses comics comprend pour moi une forme d’apprentissage.

            Rien n’est fait pour rendre la lecture agréable – Régulièrement Alan Moore (et d’autres) ne fait pas ce genre d’effort de manière frontale. C’et parfois fait sciemment pour contraindre le lecteur à se montrer plus attentif lors de sa lecture.

            Ne pas reconnaître les personnages – Il est possible que je n’ai pas pu les identifier visuellement (pour être honnête, je ne m’en souviens pas, mais ça ne constitue pas une preuve parce qu’il est vraisemblable que j’aurais oublié depuis), mais que le contexte ou le dialogue permettait de lever le doute.

            Eddie Campbell – Tellement impressionné par sa prestation sur From Hell, je me suis mis à lire ses autres créations, comme par exemple Fate of the artist, pour lequel il y a un commentaire sur le site.

            http://www.brucetringale.com/autofiction-metafiction-heritage-immortalite-artistique/

          • Matt  

            Le problème que j’ai avec cette idée qu’en apprenant à connaître l’auteur, on peut mieux apprécier ses œuvres, c’est qu’il y a comme une forme de partialité. Si on admire un auteur, ne va-t-on pas être moins critique vis à vis de ses œuvres justement ? Et lui pardonner plus de choses ? Ou voir dans certains défauts des choix volontaires ayant un but ?

            J’ai tendance à être plus spontané dans mon appréciation d’une œuvre. ça ne veut pas dire que si je trouve ça moche, je jette la BD au bout de 10 pages. Non. J’ai bien lu From Hell en entier. Et je lui ai reconnu des qualités sur le fond. Mais ça veut dire que je ne tiens pas à me laisser influencer par certaines émotions que je pourrais ressentir pour la personne derrière l’œuvre en lisant une interview par exemple. Parce qu’au final, même si je reconnais en l’auteur un mec cultivé, intéressant, plein de bonnes idées, il n’y a pas de raison que je me mette d’un coup à aimer un style de dessin qui me rebute ou une narration que je trouve lourde.
            Malgré les qualités de l’auteur, si on trouve qu’il a des défauts, ben on trouve qu’il a des défauts, voilà. Une critique n’est de toutes façons jamais objective puisqu’il y a trop d’éléments soumis à notre sensibilité, donc pourquoi nier le fait qu’on a trouvé des défauts dans une œuvre ? ça ne rendra pas la critique beaucoup plus objective.

            C’est pour ça que je parle parfois de snobisme. Je ne suis pas en train de dire que c’est ce que tu fais hein^^. Tant mieux si tu y as trouvé ton compte.
            Mais parfois le fait d’encenser un auteur parce que la personne est intéressante et populaire s’apparente à un effet tribu comme dirait Tornado qui consiste à dire que tel auteur est un Dieu. Et du coup toute erreur, toute maladresse, tout dessin laid devient « l’expression de son moi profond déchiré par sa vie douloureuse etc ». Sauf que non ! Je ne suis pas d’accord. Si je trouve ça laid et qu’aucun effort n’a été fait pour simplement utiliser une police d’écriture facile à déchiffrer qui n’arrache pas la rétine, on ne me fera pas avaler que c’est génial et avant-gardiste avec un argument fumeux.

  • Présence  

    @Matt – Comme tu as indiqué que tu as déjà parcouru une partie du site, tu as dû observer que je privilégie des articles de lectures que j’ai aimées pour publier sur le site, et que j’ai une tendance marquée à ne pas insister, voire à ne pas mentionner, les points faibles d’un comics que j’ai globalement apprécié. Il s’agit d’un choix délibéré de ma part, forcément discutable.

    A force d’écrire des commentaires / articles, j’en suis venu à me poser une partie des questions que tu évoques dans ta remarque : partialité, niveau critique, spontanéité, objectivité, sensibilité. Comme tu l’écris, il n’y a pas de critique objective, et il y a autant de lectures d’une œuvre que de lecteurs (voire ce que je n’ai pas apprécié à un moment donné, je pourrais l’apprécier des années plus tard, et vive-versa). Du coup, je fais des efforts pour parler des caractéristiques d’un comics ou d’une BD telles qu’elles existent sur la page, et pas telles que je voudrais qu’elles soient. Ainsi il m’arrive parfois de reconnaître des qualités à une BD et de ne pas l’apprécier parce qu’elle ne correspond pas à ma sensibilité. Pour autant, je sais que je suis partial, que mes observations dépendent de ma connaissance du sujet, de ma familiarité avec l’auteur (sa bibliographie), de mes goûts.

    Tout ça m’incite à faire un choix dans mes critères de rédaction d’un article qui s’en trouve de fait orienté. Je ne peux pas non plus ignorer que ce que j’aime peut ne pas pas plaire à d’autres lecteurs et vice-versa. Je me suis même déjà retrouvé à écrire une critique négative, et à changer au cours de l’écriture parce que cette phase de description m’oblige à regarder de plus près l’histoire pour ce qu’elle est (et pas ce que j’aurais souhaité qu’elle fût), et peut me faire prendre conscience de choses que je n’avais pas remarquées à la lecture. J’espère que de prendre des éléments concrets dans la BD m’empêche de succomber trop facilement à la popularité d’un auteur.

    En y repensant, il est certain que la familiarité avec l’œuvre d’un auteur peut jouer pour beaucoup sur mon plaisir de lecture. Je repense en particulier à la série de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires que je n’aurais pas appréciée autant si je n’avais pas lu du Alan Moore avant, et si je n’avais pas lu une interview de lui évoquant sa démarche holistique pour From Hell. Donc tu as entièrement raison, mon plaisir de lecture s’est trouvé modifié (dans le bon sens en ce qui me concerne) par la familiarité avec la bibliographie d’Alan Moore (et par certaines de ses interviews). A fortiori, j’aurais même été incapable de lire la trilogie Nemo en faisant abstraction du fait que j’avais lu les autres tomes de la Ligue.

    Du coup, je ne sais pas quoi en conclure.

    • Matt  

      On peut en conclure que ce n’est pas simple de faire des critiques^^
      Et honnêtement je respecte beaucoup ton point de vue et je ne sais pas si je serais capable de trouver les bons mots, la bonne approche pour critiquer une œuvre. Beaucoup de choses sont subjectives et parfois on est influencé sans le vouloir simplement par notre vécu, ce qu’on a lu précédemment et qu’on ne peut pas se forcer à oublier pour espérer faire quelque chose d’objectif.

      Je tenais simplement à parler de ma difficulté parfois à apprécier certains dessins et mon incompréhension voire mon agacement face à des auteurs auxquels on n’a pas le droit de toucher malgré des choses qui me semblent des défauts évidents. Mais évidemment c’est encore subjectif et si certains ont tout aimé dans From Hell, tant mieux pour eux et je suis bien obligé de reconnaître que j’ai peut être tort de voir ces fameux défauts comme évidents.
      Mais je ne peux pas les nier malgré tout. Je ne pourrais pas dire que je trouve ça plaisant à lire. Ce que tu dis sur le fait de savoir reconnaître les qualités d’une BD sans pour autant l’apprécier parce qu’elles ne te touchent pas…ça me paraît très difficile. Mais c’est peut être en effet pour ça que je trouve souvent que tu portes un regard bienveillant sur les œuvres que tu critiques, et que tu mets assez rarement des critiques très négatives. C’est très respectueux et surement difficile j’imagine.

      • Présence  

        Le faible nombre de critiques négatives – Pour celle sur Bruce Lit, c’est un chois de ma part que d’éviter d’enquiquiner les internautes avec des lectures pas terribles. Pour le reste, comme je choisis a priori des lectures qui m’intéresse, il est assez normal qu’il y ait peu de grosses déceptions.

        Concernant Alan Moore, je n’ai pas tout lu, et il y a quand même des œuvres de jeunesse que je n’ai pas aimées, donc que je n’ai pas notées 5 étoiles.

  • Tornado  

    Comme j’avais déjà discuté de cette série avec Présence sur AH ! Ma ZONE ! je ne voulais pas monopoliser la conversation. :)
    J’expliquais à Présence que j’étais allé regarder des planches de la série sur le net, et que je n’avais pas été attiré du tout par le style graphique. Et que, du coup, étant donné le choix grandissant du marché, mes piles de lecture interminables et ma liste d’achat pléthorique, cette « non appétence » pour le dessin me ferait obligatoirement reposer ce premier tome sur son rayon si je devais le feuilleter en magasin.

    J’ai lu From Hell en 2000 et j’ai été très impressionné par la profondeur conceptuelle de ce comics hors normes.
    Toutefois, je reconnais, comme le dit Matt, que je n’aurais certainement pas été aussi ouvert à cette lecture très particulière si ça n’avait pas été du Alan Moore.
    Il faut dire qu’à cette époque je lisais fort peu de comics, mais énormément d’Alan Moore dont je dévorais tout ce qui était disponible. Ainsi, j’ai lu « From Hell » directement après avoir dégusté « V Pour Vendetta », « Watchmen », ainsi que les premiers tomes de « Swamp Thing », « Promethea », « La Ligue des Gentlemans Extraordinaires » et « Miracleman ». C’est dire à quel point son écriture m’était familière lorsque je me suis attaqué à « From Hell » !
    De plus, j’ai lu « From Hell » avec un maximum d’attention, dans la version intégrale, en lisant systématiquement deux fois chaque épisode et en prenant soin de bien lire attentivement les annexes entre deux lectures !
    Au final, cette expérience de lecture s’est révélée exceptionnelle et le travail de fond abattu pour le réaliser m’a extrêmement impressionné. Et pour couronner le tout, je me passionnais à l’époque pour l’affaire de Jack l’éventreur et je lisais et regardais tout ce qui était disponible sur le sujet !

    Quant au dessin d’Eddie Campbell, je ne vais évidemment pas dire que je l’ai trouvé beau. Je reconnais même que certaines planches sont vraiment très laides (je n’ai aucun souvenir de la typographie en revanche). Mais du point de vue du rapport fond/forme, je n’imagine pas un autre style de dessin sur cette histoire. Il y a un relationnel entre ce qui est dit et ce qui est montré qui est optimal, glauque, répugnant, sordide, à la fois intemporel et connoté quant à cette époque dont on dirait des images d’archives issues d’une enquête de police réalisée par un graphiste ayant cherché à aller à l’essentiel. Soit une osmose totale entre le dessin et son sujet. Et je ne suis pas prêt d’oublier cette épisode extraordinaire où le Dr Gull fait visiter le Londres secret et mystique et son héritage séculaire à son cocher Netley, qui finit par vomir après avoir pris conscience de cet héritage. Une narration intense et viscérale pour un récit interminable et quasiment dénué d’action. Un très grand moment de bande dessinée.

    Alors effectivement, on peut apprécier davantage une oeuvre si l’on est accoutumé au style d’un auteur, envers lequel on est forcément moins objectif, et prêt à faire des concessions et des efforts. C’est ainsi que j’ai mis 5 étoiles à mon article sur « Promethea », alors que cette lecture a été rude par endroits, et que le principal défaut de mon idole (verbiage à outrance) m’a parfois un peu exaspéré…

    • Matt  

      Ce que tu dis en dernier est exact. Tu parles cela dit d’accoutumance à quelque chose qui doit forcément te plaire d’une façon ou d’une autre. Parce qu’on ne fait pas l’effort de s’accoutumer à n’importe quoi. Il faut bien que ça nous apporte quelque chose (sinon je te dirais d’aller t’accoutumer aux vieux comics à la narration lourdingue que tu détestes^^)
      En ce qui me concerne je disais que faire l’effort absolument de trouver des qualités dans une BD qu’on trouve déplaisante sous prétexte que c’est d’après les gens « the all mighty Alan Moore, god among mortals » et qu’il ne peut pas y avoir de défauts dans ses œuvres, ben…nan, pas envie. Avec ce que j’ai lu de lui, je ne peux pas dire que j’ai été transporté par ce qu’il a fait (je ne dis pas que c’est nul, mais au niveau de ses techniques de narration en tant qu’auteur ,c’est pas parfait pour moi, loin de là). Alors soit je suis l’exception, soit il y a aussi pas mal de gens qui suivent le mouvement et vénèrent cet auteur parce que…c’est la « norme ». Et c’est agaçant de ne pas se sentir libre de reprocher des trucs aux « grands ».

    • Matt  

      Ne pas se sentir libre de reprocher des trucs aux grands sans passer pour le mec qui n’a rien compris, je veux dire.
      Parce que critiquer un dessin moche dans une BD nulle, ça ne fait réagir personne. Le faire dans un « chef d’œuvre » ça passe toujours plus mal.
      Je précise que je ne parle pas de vous hein. Les débats sont toujours intéressants et cordiaux ici, mais je parle de cette tendance que je trouve snob à tout défendre chez des mecs reconnus comme des grands.

  • Jyrille  

    Je suis tout à fait d’accord avec ton ressenti Matt, et avec Présence vous venez de mener un débat très enrichissant.

    Je ne veux que préciser que dans le cas de From Hell, si la lecture des notes m’a aidé à apprécier cette bd, c’est du fait de mon manque de culture historique et littéraire, qui est immense chez Alan Moore. Ses intentions sont tellement exigeantes que sans les notes, l’histoire ou la saynète que tu lis dans From Hell n’a pas la même couleur ou incidence. Cela n’a donc rien à voir avec la narration ou le dessin de Campbell, qui lui s’est attaché à faire de l’économie et de transcrire tant la magnificence que la détresse et les conditions de vie crasseuses du Londres de 1888.

    • Matt  

      Mais pour être pénible, je pourrais dire « n’aurait-il pas été mieux que ces détails enrichissants un élément de la BD soient inclus dans l’histoire pour une meilleure facilité d’accès au lecteur lambda ? » ^^

      Bon j’avoue je dis ça sans avoir l’exemple en tête. S’il s’agit de prendre le lecteur par la main à chaque détail, je suis d’accord que c’est pas toujours pertinent pour la narration. Mais à l’inverse un récit trop opaque et avare en informations qui seraient, en contrepartie, données dans une interview…ça peut aussi ressembler à une technique de feignant pour ne pas trop se fatiguer à inclure des éléments améliorant l’immersion dans la BD elle-même.
      Mais là je ne vise pas From Hell, je n’ai honnêtement plus le souvenir si la narration a des problèmes de ce genre et j’étais moi-même comme Tornado assez intéressé par l’affaire Jack l’éventreur donc j’avais déjà lu et vu des choses sur le sujet et je n’ai pas ressenti de manque en informations dans From Hell.

  • Tornado  

    Etant donné que je combat en permanence « l’effet tribu », j’ose espérer que tout le monde me croit si je dis que j’aime Alan Moore parce que je l’ai décidé en mon for intérieur, et non par effet de snobisme.
    Alan Moore est pour moi le grand génie de notre medium de prédilection (et tant pis si le mot est galvaudé) et, per extension, mon scénariste de BD préféré avec Jean Van-Hamme et Alejandro Jodorowski.
    Je suis tombé dans la marmitte Alan Moore un soir de 1989, en lisant « The Killing Joke ». Et je n’en suis plus jamais ressorti…

    • Matt  

      J’ai lu Watchmen, V pour Vendetta, From hell, the killing joke et Neonomicon de Alan Moore.
      Et à part the killing joke et Watchmen, je me suis soit ennuyé (V pour Vendetta…oui je sais, désolé, encore un chef d’oeuvre que j’ai à peine trouvé « sympa ») soit c’était désagréable (from hell) soit nauséabond et à côté de la plaque (Neonomicon…ou comment adapter Lovecraft en mettant du cul de partout tantôt malsain tantôt comique alors que c’est la composante complètement absente des écrits de Lovecraft)

      Je n’ai absolument rien lu de Jorodowski par contre. Les meta barons c’est lui non ? Je n’ai jamais lu une critique qui m’a donné envie de me pencher sur ses œuvres. Je n’ai pas lu tant d’éloges que ça sur lui, mais tant mieux en fait. Il est plutôt controversé non ? En tous cas plus qu’un Alan Moore élevé au rang de Dieu.

  • Tornado  

    En fait, je pense qu’il y a longtemps qu’Alan Moore est sorti de la sphère de la tribu. Au contraire, justement, la tribu l’a complètement démoli ces dernières années en le mettant dans la catégorie « chiant-prétentieux-gros con », au profit de scénaristes beaucoup plus mainstream. Par exemple du genre Jason Aaron (quand il fat du Marvel, parce que sinon c’est la classe absolue) ou le duo Abnett/Lanning. Quand ce n’est pas au profit de vieux scénaristes complètement nazes du genre Englehart…
    Pour moi, n’empêche, cet auteur continue de tôner à des années lumières au dessus du lot et j’ai également adoré son Neonomicon (avis sur AH ! Ma ZONE !)…

    • Matt  

      Neonomicon je dois avouer que c’est surement très subjectif. Déjà parce que l’univers de Lovecraft me parait très difficile à adapter en film ou BD parce que justement ça joue beaucoup avec l’imagination du lecteur. Dès qu’on met des images dessus, il faut fatalement changer de type de narration. Neonomicon m’a clairement déçu par son approche (à part le prologue que j’ai trouvé sympa et qui joue sur les rêves bizarres, la folie du personnage qui a vu certaines images, etc) Pour le reste, en faisant de l’humour avec le monstre (notamment pour « calmer ses envies » si tu me suis), ça m’a déçu. Le seul truc effrayant finalement c’est le comportement des humains tarés et la scène de viol collectif complètement glauque avec la fille qui ne voit même plus rien sans ses lunettes. J’ai horreur de voir ça en BD ou film, ça me retourne l’estomac. Je peux bien sûr le supporter si ça sert l’intrigue mais le fait que cette scène soit le point d’orgue d’une histoire basée sur les écrits de Lovecraft me parait complètement déplacé. ça a des allures de hentaï. Seul le prologue et finalement la fin (avec une approche façon cauchemar d’Innsmouth avec le perso principal qui est finalement attiré par ce monde ancien et se rapproche des créatures) m’ont plu.

  • Tornado  

    Oui, je comprends tout à fait ton rejet par rapport à cette approche. Et je dois dire que sur le coup ça m’a énormement débecté, avant que je ne fasse l’effort de prendre du recul. Ce qui rejoint notre discussion sur le degré d’objectivité ou de subjectivité que l’on peut avoir par rapport à un auteur.

    Quant à Jodorowski, mon ambition est de chroniquer l’ensemble de son oeuvre sur l’univers de l’Incal (il y a effectivement le Méta-Baron dedans). Première partie prévue chez Bruce Lit dans la saison prochaine… :)

  • Jyrille  

    Comme il était au prix de lancement à 10 euros, j’ai pris la nouvelle série indés de Matt Kindt chez Urban : Ether. Je vous dirai si ça m’a branché ! Si oui, je me bougerai pour trouver les autres Kindt de références comme ce Mind MGMT ou Super Spy.

    • Présence  

      Ether m’a donné l’impression d’être tout public, et ce n’est pas dessiné par Matt Kindt. Je n’y ai pas retrouvé le Matt Kindt des grands jours. Par contre Futuropolis a publié sa plus récente série en auteur complet : Dept. H, histoire complète en 4 tomes (seul le dernier reste à paraître en VF).

      • Jyrille  

        Oui, le dessinateur de Ether est David Rubin, qui a aussi dessiné le dernier épisode de Black Hammer (Sherlock Frankenstein ou un truc comme ça) et je dois dire qu’ils m’ont accroché l’oeil. C’est ainsi pour découvrir deux auteurs que j’ai pris ce premier tome.

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