This monkey’s gone to heaven ! (Le singe de Hartlepool)

Le singe de Hartepool par Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau

Un singe condamné à mort  !

Un singe condamné à mort !©Delcourt

VF : Delcourt

1ère publication le 9/04/16- MAJ le 26/05/19

Paru en 2012, ce One shot écrit par Wilfrid Lupano et  dessiné par Jérémie Moreau est inspiré d’une légende britannique. Il s’agit du premier album de Jérémie Moreau, jeune talent du dessin français.

En 1874, au large d’un village anglais nommé Hartlepool, un navire français fait naufrage. Les villageois découvrent le seul survivant du bateau : un singe ! Celui-ci habillé en Napoléon servait de mascotte au capitaine du navire.  Or, les habitants de Hartlepool DÉTESTENT les français alors qu’ils n’en ont jamais vu. D’ailleurs, ils n’ont jamais vu de singe non plus.  Convaincus que le primate est un soldat français, ils entreprennent alors de le juger et de le condamner à mort sans se rendre compte que le pauvre animal est incapable de s’exprimer devant une cour martiale improvisée sur une plage peuplée d’ivrognes….

Dès l’ouverture de ce court récit (à peine une centaine de pages), les intentions de Lupano sont limpides : écrire une farce tragi-comique sur la stupidité du nationalisme et du racisme. Il s’agit ici d’assimiler un singe à un être humain, un costume à une nation, des fantasmes à la réalité.   Pour autant, Lupano ne prend fait et cause pour aucun des camps : les français du bateau sont aussi incultes, idiots, aveugles que les anglais de la côte.

Le singe fait l'homme

Le singe fait l’homme©Delcourt

La bande dessinée était le médium idéal pour raconter cette histoire de pauvres types tellement perdus dans leur humanité qu’ils sont incapables de la discerner chez les autres.  Et la réussite de ce Singe de Hartlepool doit autant à la symbolique du récit qu’à la complémentarité entre l’écriture et le dessin. On pense par moment au Franquin des Idées Noires avec une pointe de Sfar et de Vivés.
Car le trait de Jérémie Moreau, à peine âgé de 20 ans à l’époque,  reste d’une infinie douceur malgré son sujet rugueux. Oui, il dénonce la connerie, l’hysterie de masse et la capitulation de la pensée. Oui, les habitants de Hartleppol sont de pauvres cons irrécupérables qui devant l’absurdité du meurtre d’un singe sont incapables de prendre du recul.

Pourtant, à aucun moment Lupano n’en fait des monstres. Même caricaturés, édentés, estropiés, Moreau continue de dessiner des hommes. Aveuglés, bornés,  mais des hommes tout de même. A tel point, que leur connerie en serait presque attachante si elle n’était pas meurtrière. Car Les auteurs parsèment leur récit de mille et une petites touches humoristiques de la vie du village, du grand père cul de jatte au benêt s’improvisant avocat ou les enfants qui miment la guerre sans n’y rien comprendre. En cela, à bien des moments, le binôme Lupano-Moreau m’a rappelé celui de Gosciny et d’Uderzo pour la folie du village d’Asterix. Les décors en moins, car Moreau se montre un peu paresseux sur ce coup là. Mais il est aussi vrai que l’action très théâtrale est d’avantage axée sur les personnages que le decorum.

et des hommes qui font les singes....

et des hommes qui font les singes….©Delcourt

Les habitants de Hartleppol ne sont pas des nazis ni des idéologues mais simplement de pauvres mecs qui s’emmerdent à mourir dans un village oublié de leur pays. Ce sont les gars avec qui il est marrant de prendre un verre dans un bar avant que l’alcool ne les fasse parler politique. Ce sont les bourgeois du XVI terrorisés à ce que leur confort soit bousculé par l’arrivée de quelques SDF. C’est l’opinion publique persuadée que les viols de Cologne sont l’oeuvre de réfugiés syriens sans l’ombre d’une preuve tangible.  Ce sont ces villes qui votent Le Pen sans n’avoir jamais vu un noir dans leur bled… C’est enfin des types oubliés de leur pays qui font le mal sans aucune intention de le faire….

On pourrait rétorquer qu’il ne s’agit là que de la mort d’un singe et qu’il y a plus tragique dans la vie. Les auteurs arrivent pourtant à nous faire ressentir cette mort comme celle de l’humanité, profondément enraciné dans la culture du bouc émissaire, la peur de l’autre dans ce qu’elle a de plus absurde, de plus illégitime, de plus injuste.

Le village des damnés...

Comment reconnaître un français ? ©Delcourt

Ce singe que l’on conduit à la potence parce qu’il pourrait être un français, c’est l’agneau face au loup de La Fontaine, c’est l’esclavage des indiens et des noirs dont La contreverse de Valladollid servit à déterminer s’ils étaient des hommes ou des animaux, c’est extermination des juifs d’Europe considérée comme de la vermine à visage humain.  C’est l’Apartheid. C’est la pauvreté traitée de cancer par des politiciens millionnaires cumulant des emplois et des avantages. Et ce sont aujourd’hui les musulmans désormais assimilés au terrorisme et la mort.

Et alors que Daesh menace d’exterminer tout ce qui n’est pas eux, que les extrêmes montent au créneau désormais fiers comme des aigles pressés de jeter le monde à leurs bottes bien lustrées, que l’Europe se fissure, que le droit d’asile est bradé sur l’autel de l’indifférence criminelle, ce Singe de Hartleppol nous rappelle que malgré les leçons de l’histoire,  cette vieille humanité continue à faire sa grimace répugnante en clouant son propre cercueil.

Leçon d’espoir, ce sont les gosses de Hartlepool qui fuient et refusent l’héritage. Et Lupano de terminer son histoire avec un twist admirable autour de l’identité de l’un deux et dont l’action bouleversera l’humanité en la libérant d’elle même.  On ne peut que souhaiter que nos gosses fassent de même pour notre génération confortablement paralysée. Et qui sait ? peut être auront ils lu ce Singe de Hartepool….

Déjà adapté au théâtre

Déjà adapté au théâtre©Delcourt

13 comments

  • JP Nguyen  

    Belle plume, Bruce !
    Tes paragraphes tirant des parallèles entre ce singe et l’actualité sont pleins de verve… Il est dans ma médiathèque, je l’emprunterai un jour. Mais je ne suis pas dans une période où je recherche trop le contact avec des illustrations de la bêtise humaine…

  • Tornado  

    Belle chronique, emportée par un élan de philosophie. Ce que méritait bien le script de Lupano.
    Je suis d’accord sur tout. Je rajouterais que les scènes d’hystérie collective dans lesquelles la populace invective et poursuit le pauvre primate renvoient à celles des Frankenstein de la grande période de la Universal, où les auteurs plaidaient pour le droit à la différence et dénonçaient la peur de l’inconnu.
    Il aurait peut-être fallu insister sur le twist final, qui est vraiment génial et qui tire le récit vers le haut à la dernière minute. Mais comme toi je n’ai pas sû le faire par peur de spoiler.
    J’ai quant à moi eu du mal avec le manque de consistance des planches en termes de décors (Présence, sors de ce corps !!! 😀 ). Ça plombe gravement la richesse globale de l’album, qui aurait mérité un plus bel écrin.

    • Bruce lit  

      « Lupano &Cie » 2/2
      Pendant les guerres Napoléoniennes, un village anglais qui n’a jamais vu de français se met en tête d’en pendre un échoué sur leur plage. Ils sont tellement cons qu’ils ne s’aperçoivent pas que c’est un singe….. »Le singe de Hartlepool », un manifeste plus que nécessaire contre la connerie humaine signé Wilfrid Lupano et Moreau Jérémie. Actuel ?

      La BO du jour : pauvre petit singe assassiné…https://www.youtube.com/watch?v=mK3iSglbZUM

      @JP et Tornado : ni philosophie, ni verve : c’est tout simplement de la rage froide….et de la détermination. Ce livre est arrivé à point nommé dans ce que je recherche actuellement en BD. Et je ne me suis rendu compte qu’après qu’il était signé par des auteurs passionnants que j’ai envie de continuer à découvrir !

    • Présence  

      @Tornado – Promis je finirai par proposer un article à Bruce, sur une BD avec des décors inexistants et pourtant immersive.

  • Patrick 6  

    « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait fortuite et le fruit du hasard »…………
    Et bien en tous cas tu l’as fort bien vendu ! Je vais me renseigner de ce pas. Well done !

  • Jyrille  

    Superbe chro qui résume trop bien l’actualité. Bon plus le choix je vais me l’offrir.

  • Lone Sloane  

    Un album qui t’a inspiré, même si les raprochements entre les faits historiques passés et présents me parait hasardeux, et si dans les exemples que tu cites, tu oublies de dire que les pricipales victimes des viols de Cologne furent des femmes (comme c’est le cas en grande majorité quand on parle de ce crime).
    Ce qui m’avait plu dans cette histoire, comme tu le soulignes à propos, c’est l’indulgence de Lupano pour ses personnages et l’humanisme présent malgré la bêtise congénitale. Et je retiens qu’une foule peut commettre les pires horreurs alors que la conscience d’une partie de ceux qui la composent en est durablement affectée.

    • Bruce lit  

      oui Lone tu as tout à fait raison de rappeler que les victimes étaient d’abord des femmes. Tout à mon interprétation de la manipulation de l’opinion contre les migrants, j’en ai oublié cette vérité fondamentale.

  • Présence  

    J’avais feuilleté cette BD en librairie et le graphisme ne m’avait pas attiré. Je trouve l’argument de Bruce très juste sur le fait que les auteurs puissent recourir à la théâtralité et ainsi s’émanciper de l’environnement. Ce n’est pas la même chose qu’un affrontement physique dans un comics de superhéros où les décors disparaissent et ils peuvent faire exploser leurs pouvoirs en tout sens, sans aucun dégât pour leur environnement immédiat, sans risquer de trébucher sur des décombres, sans risquer de mettre en péril des civils, etc.

    Leçon d’espoir : les enfants – Il me semble que Roger Waters conclut The Wall de la même manière avec les enfants à l’extérieur du mur (ou aurais-je fait une erreur d’interprétation ?).

  • Sonia Smith  

    Mais quel texte splendide Bruce ! Avec un parallèle inévitable avec l’actualité épouvantable et la connerie ambiante. Je reconnais toutefois derrière toute cette colère et tout ton espoir en l’humanité malgré tout, que je salue.
    Personnellement, comme JP, je ne cherche pas trop à me confronter à la connerie humaine, notamment envers les animaux qui est pour moi une violence insupportable, ce genre de lecture, aussi bien fichue soit-elle me détruit encore un peu plus que je ne le suis.
    Je ne suis donc pas encore prête à lire ce récit (surtout si le singe meurt) mais je garde ta recommandation pour une période plus faste.

  • Sophie  

    C’est une histoire vraie ???
    Qui est le personnage dont vous parlez à la fin ?

  • Kaori  

    Chronique riche et convaincante.

    Exactement le genre de récit qui pourrait me plaire.

    Tu sais choisir les mots et les tournures de phrases pour retranscrire les propos et les intentions des auteurs sans même avoir lu la BD, et cela de manière très percutante.
    Je suis tout à fait d’accord avec les parallèles que tu fais, pour ma part.

    « On pourrait rétorquer qu’il ne s’agit là que de la mort d’un singe et qu’il y a plus tragique dans la vie. »
    Ces gens-là n’auraient rien compris à la symbolique, ni même à la vie. J’ose espérer que sacrifier un être vivant innocent incapable de se défendre face à un tribunal est suffisamment parlant pour que chacun trouve cela horrible.
    Le scan de la page du procès où ils apportent le singe rasé suffit pour comprendre l’horreur et l’absurdité de la bêtise humaine.

  • Bruce lit  

    @Sophie : non, ce n’est pas une histoire vraie. Enfin, si…Il suffira de regarder les scores populistes de ce soir pour se rappeler la propension de l’être humain à vouloir se soumettre à plus idiot que soi et désigner systématiquement l’autre comme responsable de ses malheurs . Le personnage de fin, c’est Charles Darwin, qui pour échapper à la médiocrité de ce qu’il a vu ambitionne à voyager loin. Ce qui lui permettra d’élaborer aux Galapagos la théorie de l’évolution.
    @Kaori : ce qui est rigolo, c’est que généralement, tous ces prolife contre l’avortement et l’euthanasie sont des fervents défenseurs du droit aux armes et de la peine de mort…

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